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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2307814

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2307814

mercredi 7 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2307814
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationSection 8 - Chambre 2
Avocat requérantKADOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 5 avril 2023, enregistrée le 6 avril 2023 au greffe du tribunal, le président du tribunal administratif de Montreuil a transmis au tribunal administratif de Paris la requête présentée par M. A D.

Par une requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Montreuil le 4 avril 2023, et un mémoire en réplique, enregistré le 24 mai 2023, M. A D, représenté par Me Kadoch, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 2 avril 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et lui a interdit le retour sur le territoire national pendant une durée de douze mois.

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Il soutient que :

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

- l'arrêté est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le préfet a méconnu le principe du respect des droits de la défense ;

- le préfet a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et a commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- le préfet a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision de refus d'un délai de départ :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 avril 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Duchon-Doris,

- les observations de M. D, assisté d'un interprète en arabe, qui fait état des formations qu'il a pu suivre en France et celles suivies actuellement en français et en lien avec le secteur de la propreté pour une période de six mois dans le cadre d'un emploi ;

- le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant marocain, né le 17 décembre 1999, entré en France en 2019 ou 2020, selon ses déclarations, a fait l'objet d'une interpellation le 2 avril 2023 par la police nationale pour flagrant délit de dégradation ou détérioration d'un bien appartenant à autrui et de violation de domicile. Par arrêté du même jour dont l'intéressé demande l'annulation, le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il devait être éloigné et lui a interdit le séjour sur le territoire national pour une durée de douze mois.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. " Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre M. D, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 2023-0538 du 10 mars 2023 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation à Mme B C, attachée d'administration de l'Etat, pour signer tous actes, arrêtés et décisions, nécessaires à l'exercice des missions de la direction de la police générale, dans lesquelles figure la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise notamment l'article L. 611-1 sur le fondement duquel il a été pris et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et exposé de manière suffisante les circonstances de fait relatifs à la situation personnelle et administrative du requérant tout en précisant que ce dernier n'établit pas être exposé à des peines ou des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ressort des termes de l'arrêté que le préfet de la Seine-Saint-Denis a procédé un examen particulier de la situation personnelle de M. D avant de l'obliger à quitter le territoire français, la circonstance qu'il ne mentionne pas certains faits n'étant pas de nature à établir que cela n'aurait pas été le cas. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

6. En quatrième lieu, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation qu'aurait commis le préfet ne sont assortis d'aucune précision permettant au tribunal d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, ils ne peuvent qu'être écartés.

7. En cinquième lieu, le droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire constitue l'une des composantes du droit de la défense, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne ayant la même valeur que les traités. Il garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal d'audition en date du 2 avril 2023, que M. D a été entendu par les services de police et interrogé sur son identité, sa situation administrative et ses ressources. Il a en outre été interrogé sur l'existence éventuelle d'autres éléments qu'il aurait souhaité porter à la connaissance de l'autorité administrative. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué lui faisant obligation de quitter le territoire national sans délai aurait été pris en méconnaissance du principe général du droit de se défendre, et notamment le droit d'être entendu, doit être écarté comme manquant en fait, alors en outre qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait disposé d'informations quant à sa situation personnelle qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant l'édiction de la mesure d'éloignement qu'il conteste.

9. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des déclarations de M. D que celui-ci est célibataire et sans enfants, présent en France depuis trois ans à la date de l'arrêté attaqué. Par ailleurs, hormis les allégations de formations suivies en France, il n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité de ses conditions de vie en France ni l'existence d'attaches d'ordre personnels et professionnels alors qu'il ressort des pièces du dossier qu'il n'est pas privé de liens dans son pays d'origine où résident des membres de sa famille et où il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-deux ans. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Le préfet n'a, par suite, pas violé les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni commis d'erreur manifeste d'appréciation.

11. En septième lieu, aux termes des stipulations l'article 3 de la même convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants. ".

12. M. D qui n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité des risques personnels auxquels il serait exposé en cas de retour dans son pays d'origine, n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'en plus il a déclaré lors de son audition par les forces de police n'avoir pas sollicité le bénéfice de la protection internationale en France. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté.

13. Enfin, d'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () " et de l'article L. 612-1 du même code : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision ".

14. D'autre part, il ressort des dispositions de l'article L. 612-2 du code précité que : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque qui l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentations suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale (). "

15. M. D se prévaut d'une entrée régulière sur le territoire national en produisant à l'instance trois pages de son passeport dont il ressort qu'il est entré en France le 17 mars 2020, muni d'un visa de type D lui délivré par les autorités consulaires de l'Ukraine au Maroc, valable du 1er mars 2019 au 29 mai 2019, pour une durée de 90 jours. Toutefois, il ressort du procès-verbal d'audition en date du 2 avril 2023, que le requérant a déclaré être entré irrégulièrement sur le territoire national en 2020 depuis l'Espagne et s'y maintient sans solliciter la régularisation de sa situation administrative ni travailler. Dans ces conditions, il ne peut pas être regardé comme justifiant d'une entrée et d'un séjour réguliers en France. De même, par la seule mention dans ses écritures d'une élection de domicile, alors qu'il a déclaré être sans domicile fixe, l'intéressé ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Par suite, la situation de M. D entrait dans le champ des dispositions du 1° et du 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et était de nature à caractériser le risque qu'il se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français en l'absence de garantie de représentations suffisantes. En outre, si M. D soutient ne pas constituer une menace pour l'ordre public, il ressort des pièces du dossier et n'est pas contesté par l'intéressé que celui-ci a été interpellé préalablement à l'arrêté attaqué pour flagrant délit de dégradation ou détérioration d'un bien appartenant à autrui et de violation de domicile, comme rappelé plus haut. Ces faits, contrairement à ce qu'il allègue, sont constitutifs de troubles à l'ordre public. Par conséquent, c'est sans commettre d'erreur de droit que le préfet de la Seine-Saint-Denis a pu légalement refuser d'accorder à M. D un délai de départ volontaire.

16. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté susvisé du préfet de la Seine-Saint-Denis du 2 avril 2023. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, doivent être également rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juin 2023.

Le président,

J-C. DUCHON-DORIS Le greffier,

R. DRAI

La République mande et ordonne au préfet de police de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2307814/8

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