Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 juillet 2023, et un mémoire complémentaire, enregistré le 12 juin 2025, l’association Iliade Institut pour la longue mémoire européenne (l’Institut Iliade), représentée par Me Triomphe, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 19 mai 2023 par lequel le préfet de police a interdit la réunion organisée en hommage à M. B... A... le dimanche 21 mai 2023 entre 15 heures et 19 heures au Pavillon Wagram à Paris ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 5 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
L’Institut Iliade soutient que :
l’arrêté en litige est entaché d’incompétence, dans la mesure où le préfet de police s’est dépossédé de son pouvoir d’appréciation au profit du ministre de l’intérieur ;
il est entaché de détournement de pouvoir ;
il méconnait le principe fondamental de la liberté d’expression, garanti par l’article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
il porte atteinte au principe d’égalité des citoyens devant la loi, garanti par l’article 1er la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’article 7 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’article 26 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et les articles 255-1 et 432-7 du code pénal, dès lors que seules les manifestations désignées comme relevant du courant politique de l’extrême-droite sont visées par des interdictions ;
il constitue une discrimination politique ;
le risque d’atteinte à l’ordre public immatériel n’est pas établi ;
la notification tardive de l’arrêté attaqué caractérise une volonté de faire échec à l’exécution de la loi garantissant la liberté d’expression et au droit d’accès au juge, réprimée par l’article 432-1 du code pénal ;
le motif de l’arrêté attaqué tiré de ce que M. A... aurait été condamné à dix-huit mois de prison pour appartenance à l’Organisation de l’armée secrète (OAS) méconnait l’article 133-11 du code pénal qui interdit de rappeler une condamnation amnistiée ;
le motif de l’arrêté attaqué tiré de ce que la droite identitaire « qualifiée de nouvelle droite » aurait considéré le geste de M. A... consistant à s’être donné la mort en la cathédrale Notre-Dame de Paris comme une provocation à l’espérance et à l’émeute est entaché d’erreur de fait et à tout le moins d’une erreur manifeste d’appréciation ;
le motif de l’arrêté attaqué tiré de ce que la réunion d’hommage à M. A... a pour ambition de constituer une « célébration à poursuivre les actions contre l’accélération du grand remplacement afro-maghrébin » est entaché d’une erreur de fait, dès lors que ces propos n’ont jamais été tenus et à tout le moins d’une erreur manifeste d’appréciation ;
vouloir défendre la civilisation et à refuser le #Grand Remplacement, relève de la liberté d’expression renforcée en matière politique ;
le motif de l’arrêté attaqué tiré de ce que « certains des intervenants à cet hommage sont connus pour tenir de tels propos » est entaché d’une erreur de fait, en tout état de cause d’une erreur de droit et à tout le moins d’une erreur manifeste d’appréciation puisque, à les supposer établis, les propos politiques sont protégés par la liberté d’expression renforcée ;
le motif de l’arrêté attaqué tiré de ce que lors de l’hommage à M. A..., il existerait des risques sérieux pour que des propos incitant à la haine ou à la discrimination soient tenus, constitutifs du délit prévu par l’article 32 de la loi du 29 juillet 1881 et de nature à mettre en cause la cohésion nationale et les principes consacrés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, est entaché d’une erreur de fait s’agissant du prétendu risque de commission d’infraction mais également d’une erreur de droit puisque la liberté d’expression est renforcée en matière politique et à tout le moins d’une erreur manifeste d’appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mai 2025, le préfet de police conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu’aucun des moyens de la requête n’est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
la Constitution, et notamment son Préambule,
la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales,
le code pénal,
la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse,
le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :
le rapport de Mme Lambert,
les conclusions de M. Camguilhem, rapporteur public,
et les observations de Me Triomphe pour l’Institut Iliade.
Considérant ce qui suit :
Par un arrêté du 19 mai 2023, le préfet de police a interdit une réunion organisée par l’association Iliade Institut pour la longue mémoire européenne (l’Institut Iliade) en hommage à M. B... A... le dimanche 21 mai 2023 de 15 heures à 19 heures au pavillon Wagram à Paris. L’Institut Iliade demande au tribunal l’annulation de cet arrêté.
Sur la légalité de l’arrêté attaqué :
D’une part, l’exercice de la liberté d’expression est une condition de la démocratie ainsi que l’une des garanties du respect des autres droits et libertés. Il appartient aux autorités chargées de la police administrative de prendre les mesures nécessaires à l’exercice de la liberté de réunion. Les atteintes portées, pour des exigences d’ordre public, à l’exercice de cette liberté fondamentale doivent être nécessaires, adaptées et proportionnées.
D’autre part, une mesure d’interdiction, qui ne peut être prise qu’en dernier recours, peut être motivée par le risque de troubles matériels à l’ordre public, en particulier de violences contre les personnes et de dégradations des biens, et par la nécessité de prévenir la commission suffisamment certaine et imminente d’infractions pénales susceptibles de mettre en cause la sauvegarde de l’ordre public même en l’absence de troubles matériels. Le respect de la dignité de la personne humaine est une des composantes de l'ordre public. L'autorité investie du pouvoir de police peut, même en l'absence de circonstances locales particulières, interdire une manifestation qui porte atteinte au respect de la dignité de la personne humaine.
En ce qui concerne le motif de l’arrêté attaqué tiré de la menace à l’ordre public matériel :
L’arrêté en litige est fondé, en premier lieu, sur les circonstances que, d’une part, la réunion prévue le 21 mai 2023 n’est pas considérée par son organisateur, l’Institut Iliade, comme une simple cérémonie d’hommage à M. A..., mais plutôt comme « une célébration à poursuivre les actions contre l’accélération du grand remplacement afro-maghrébin », dès lors que M. A..., figure importante de l’extrême-droite pour avoir été l’auteur d’un manifeste considéré comme l’un des ouvrages de l’ultra-droite des années 60-70 et condamné pour appartenance à l’Organisation de l’armée secrète (OAS), organisation terroriste clandestine proche de l’extrême-droite, a donné à son suicide par arme à feu dans la Cathédrale Notre-Dame de Paris le 21 mai 2013 une dimension sacrificielle et symbolique pour « réveiller les consciences assoupies » et s’insurger « contre le crime visant au remplacement de la population », geste que la droite identitaire a considéré comme une « provocation à l’espérance et à l’émeute » et que, d’autre part, l’Institut Illiade appelle sur les réseaux sociaux à la défense de la civilisation européenne et à refuser le « grand remplacement » et indique sur son site internet ne pas vouloir vénérer des cendres mais « allumer des feux ».
Si la réunion en cause, alors même qu’elle doit se tenir dans un lieu privé, a le caractère d’un rassemblement public, ainsi que le fait valoir le préfet de police, la menace à l’ordre public matériel, tenant au risque d’atteinte aux biens ou aux personnes, n’est pas caractérisée en l’espèce par les seules circonstances que la droite identitaire a considéré que M. A... avait, par son suicide, voulu provoquer « l’espérance et (...) l’émeute » et que l’Institut Iliade a employé sur son site internet les termes « allumer des feux » par opposition à « vénérer des cendres », ce dernier expliquant dans l’instance avoir eu recours à une métaphore (les feux étant « ceux de la lumière qui éclaire et de l’espérance qui réchauffe ») et non pas eu l’intention de commettre des actes violents ou d’inciter à commettre de tels actes. Par ailleurs, alors que l’Institut Iliade organise chaque année un colloque et plusieurs formations, le préfet de police n’établit pas, ni même n’allègue, que certains d’entre eux auraient été émaillés d’incidents. Enfin, le préfet de police n’établit pas davantage que la tenue de la réunion, dans un lieu privé, entrainerait possiblement des réactions d’opposants aux thèses défendues par l’Institut Iliade pouvant donner lieu à des actions violentes. Par suite, le risque d’atteinte à l’ordre public matériel est insuffisamment établi pour fonder l’interdiction de la réunion organisée par l’Institut Iliade.
En ce qui concerne le motif de l’arrêté attaqué tiré du risque d’atteinte à l’ordre public immatériel :
L’arrêté en litige est fondé, en second lieu, sur la circonstance que des intervenants à l’hommage en cause sont connus pour soutenir la thèse du « grand remplacement » et qu’ainsi, il existerait des risques sérieux pour que, à l’occasion de la réunion organisée le 21 mai 2023, des propos incitant à la haine et à la discrimination envers un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée soient tenus et que de tels propos, qui sont réprimés pénalement par la loi sur la liberté de la presse de 1881, sont de nature à mettre en cause la cohésion nationale et les principes consacrés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Cependant, d’une part, la circonstance que parmi les huit intervenants à la réunion, deux d’entre eux se soient précédemment exprimés publiquement en faveur de la théorie du « grand remplacement » et qu’un troisième, auteur d’un ouvrage paru en 2020 intitulé : « L’invasion de l’Europe. Les chiffres du grand remplacement », ait été condamné pour diffamation en 1990, ne rend pas suffisamment certaine et imminente la commission de l’infraction décrite au point précédent. D’autre part, il n’est pas établi, ni même allégué par le préfet de police, que des propos susceptibles d’être réprimés par la loi du 29 juillet 1881 aient été tenus lors de précédents colloques, réunions ou formations organisés par l’Institut Iliade, alors même que, comme il a été indiqué au point 5 du présent jugement, cet Institut organise régulièrement de tels évènements. Ainsi, le risque d’atteinte à l’ordre public immatériel est insuffisamment établi en l’espèce pour fonder l’interdiction de la réunion organisée le 21 mai 2023 par l’Institut Iliade.
Il résulte de l’ensemble ce qui précède que la mesure d’interdiction de la réunion prévue le 21 mai 2023 prononcée par le préfet de police n’apparaît ni nécessaire ni proportionnée. Il s’ensuit que, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, l’arrêté du 19 mai 2023 par lequel le préfet de police a interdit la réunion organisée par l’Institut Iliade le 21 mai 2023 doit être annulé.
Sur les frais d’instance :
Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 800 euros à verser à l’Institut Iliade sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 19 mai 2023 par lequel le préfet de police a interdit la réunion organisée le 21 mai 2023 par l’association Iliade Institut pour la longue mémoire européenne en hommage à M. B... A... est annulé.
Article 2 : L’Etat versera une somme de 1 800 euros à l’association Iliade Institut pour la longue mémoire européenne sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à l’association Iliade Institut pour la longue mémoire européenne et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée au préfet de police.
Délibéré après l'audience du 10 octobre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Marzoug, présidente,
Mme Lambert, première conseillère,
Mme Berland, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2025.
La rapporteure,
F. Lambert
La présidente,
S. MarzougLa greffière,
K. Bak-Piot
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.