jeudi 2 novembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2324256 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | GARDES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 21 octobre 2023, Mme B A, agissant en son nom et au nom de sa fille mineure, C, dont elle est la représentante légale, ayant pour avocat Me Gardes, demande à la juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a rejeté la demande tendant à l'octroi du bénéfice des conditions matérielles d'accueil à la famille de l'enfant mineure C ;
3°) d'enjoindre à l'OFII de rétablir provisoirement le bénéfice des conditions matérielles d'accueil au profit de la famille de l'enfant mineure C, dans le délai d'une semaine à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ou à lui verser directement dans l'hypothèse où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée.
Elle soutient que :
Sur l'urgence :
- la décision litigieuse a pour conséquence de les priver, elle et sa fille, à la fois de l'hébergement et de la prise en charge dont elles bénéficiaient en Centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) et du bénéfice de l'allocation pour demandeur d'asile alors qu'il s'agit de son unique ressource ;
- elle est dans une situation de précarité extrême tant pour assurer sa subsistance en termes de nourriture que pour pourvoir à l'hygiène de sa fille mineure ;
- si elle est hébergée avec sa fille dans un hôtel du 115 jusqu'au 24 octobre 2023, elle peut, après cette date, se retrouver sans hébergement, à la rue avec son enfant qui n'a pas même un an ;
- elle souffre de troubles psychiques nécessitant la prise de médicaments et d'une pathologie pulmonaire ;
Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :
- la décision litigieuse est entachée d'incompétence ;
- la décision litigieuse est insuffisamment motivée ;
- la décision litigieuse est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;
- la décision litigieuse est entachée d'une erreur de droit tirée de la violation de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que le refus des conditions matérielles d'accueil est fondé à tort sur le dépassement du délai pour le dépôt de la demande d'asile de l'enfant C et qu'il ne prend pas en compte sa vulnérabilité et celle de son enfant ;
- la décision litigieuse est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant au délai de dépôt de la demande d'asile au nom de l'enfant C ;
- l'OFII est tenu par la qualification juridique retenue par la préfecture, qui a placé la demande de l'enfant C en " procédure normale / première demande " ;
- la décision litigieuse est contraire à l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la décision litigieuse est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Vu :
- les autres pièces du dossier,
- la requête enregistrée le 20 octobre 2023 sous le numéro 2324258 par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision litigieuse.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Marzoug pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 26 octobre 2023, en présence de M. Lemieux, greffier d'audience, Mme Marzoug a lu son rapport et entendu les observations de Me Gardes, représentant Mme A, laquelle a repris à la barre les moyens invoqués dans la requête et a précisé que l'intéressée est une mère isolée, dès lors qu'elle n'a plus de contact avec le père de sa fille mineure, C, et qu'elle a tenté, dès la naissance de son enfant, de déposer une demande d'asile au nom de celle-ci mais s'est heurtée à un refus d'enregistrement jusqu'au rejet de sa propre demande d'asile.
La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Une note en délibéré, enregistrée le 26 octobre 2023, a été produite par le directeur général de l'OFII.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante guinéenne née le 25 juillet 1989, a déposé une demande d'asile au nom de sa fille mineure, C, née en France le 11 décembre 2022, laquelle a été enregistrée le 19 juin 2023 et est en cours d'examen à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFII). Par une décision du 20 juin 2023, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil a été refusé à la famille de l'enfant C. Mme A a formé, le 26 juillet 2023, un recours administratif préalable obligatoire contre cette décision du 20 juin 2023 devant l'OFII, lequel a été rejeté par une décision implicite. Mme A, agissant en son nom et au nom de sa fille mineure, C, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette décision implicite de rejet.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer, en application des dispositions citées ci-dessus, l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision (). ".
En ce qui concerne l'urgence :
5. Il résulte des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
6. En l'espèce, la décision litigieuse, qui refuse le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à la famille de l'enfant mineure C place cette enfant et sa mère, Mme A, dont la demande d'asile a été rejetée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 13 juin 2023 et qui est isolée en France, celle-ci n'y ayant pas d'attaches familiales et ayant précisé lors de l'audience qu'elle avait rompu tout lien avec le père de son enfant C, dans une situation de grande précarité en les privant du bénéfice de l'allocation pour demandeur d'asile et d'un hébergement. Dès lors, la décision litigieuse porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à la situation de Mme A et de son enfant, C, pour que la condition d'urgence exigée par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative soit regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :
7. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : () 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. / La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. ". Aux termes de l'article L. 531-27 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée à la demande de l'autorité administrative chargée de l'enregistrement de la demande d'asile dans les cas suivants : () 3° Sans motif légitime, le demandeur qui est entré irrégulièrement en France ou s'y est maintenu irrégulièrement n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France ; () ".
8. Il résulte de l'instruction que le bénéfice des conditions matérielles d'accueil a été refusé à la famille de l'enfant C au motif qu'elle n'a " pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai de 90 jours (120 jours pour les personnes entrées en France avant le 01/01/2019) suivants [son] entrée en France ". Cependant, il résulte de l'instruction, d'une part, que Mme A a tenté, comme elle l'a expliqué lors de l'audience sans être contestée, l'OFII n'étant ni présent ni représenté, de déposer une demande d'asile dans les semaines qui ont suivi la naissance de sa fille, C, et qu'elle s'est heurtée à un refus d'enregistrement au motif que son recours contre la décision du 13 septembre 2021 par laquelle l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile était toujours pendant devant la Cour nationale du droit d'asile, et qu'elle n'est parvenue à faire enregistrer la demande d'asile de sa fille que le 19 juin 2023 après la décision du 13 juin 2023 de la Cour nationale du droit d'asile portant rejet de sa demande d'asile. Dans ces conditions, Mme A doit être regardée comme faisant état d'un motif légitime au sens de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour expliquer le dépôt de la demande d'asile au nom de son enfant, C, plus de quatre-vingt-dix jours après la naissance de celle-ci. D'autre part, Mme A est une mère isolée dépourvue de toute attache familiale en France et de toutes ressources avec une enfant en bas âge, C, et elle souffre d'un état de stress post-traumatique du fait de son parcours migratoire pour lequel elle bénéficie d'un suivi médical. Ainsi Mme A et sa fille mineure, C, doivent être regardées comme présentant une situation de particulière vulnérabilité. Par suite, en l'état de l'instruction, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur manifeste dans l'appréciation de la situation de vulnérabilité de Mme A et de son enfant, C, sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.
9. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision contestée de l'OFII refusant de faire droit à la demande tendant à l'octroi du bénéfice des conditions matérielles d'accueil à la famille de l'enfant mineure C.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
10. La présente ordonnance implique nécessairement que l'OFII réexamine le droit de la famille de l'enfant C à l'octroi des conditions matérielles d'accueil. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de condamner l'OFII à verser une somme de 1 000 euros à Me Gardes, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Gardes renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme A est admise à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision implicite de l'Office français de l'immigration et de l'intégration refusant d'octroyer les conditions matérielles d'accueil à la famille de l'enfant mineure C est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de procéder au réexamen de la situation de la famille de l'enfant mineure C dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que son avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, l'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Gardes une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, à Me Gardes et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.
Fait à Paris, le 2 novembre 2023.
La juge des référés,
S. Marzoug
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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