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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2328184

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2328184

lundi 11 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2328184
TypeOrdonnance
Avocat requérantCABINET ANDOTTE AVOCATS (AARPI)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 décembre 2023 à 16h47, La ligue des droits de l'homme (LDH) et l'union syndicale Solidaires, représentées par Me Marion Ogier (cabinet Andotte avocats AARPI), demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 8 décembre 2023 du préfet de police portant interdiction partielle d'une manifestation déclarée à Paris pour le lundi 11 décembre 2023 ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

En ce qui concerne la condition d'urgence :

- la manifestation a été déclarée le 6 décembre 2023 pour avoir lieu le 11 décembre 2023 à 13h ; l'arrêté attaqué a été notifié le 9 décembre 2023 à 13h21 ; dans ces conditions, seule la voie du référé liberté permettra de statuer dans un délai aussi bref :

En ce qui concerne l'existence d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

- l'arrêté litigieux porte atteinte aux libertés d'aller et de venir, d'expression collective des idées et opinions, de manifester et à la liberté personnelle ;

- le préfet de police invoque de façon générale le risque de menace terroriste et la mobilisation des forces de l'ordre mais n'avance aucune circonstance particulière susceptible de d'établir suffisamment l'existence réelle d'un risque avéré de trouble à l'ordre public ;

- le préfet de police ne peut légalement interdire par principe toute manifestation près d'un lieu institutionnel à sécuriser alors même que ce lieu a un rapport avec le message porté par les manifestants ; la place Edouard Herriot accueille d'ailleurs habituellement des rassemblements statiques ; les déclarants ne demandaient pas d'occuper la place du Palais Bourbon qui est devant l'Assemblée nationale ;

- par sa nature, le faible nombre de participants prévus (environ 500) notamment pour une manifestation en semaine, la qualité de militants associatifs et de parlementaires des manifestants, la notoriété des organisations appelant à manifester, il n'existe aucun risque de trouble à l'ordre public supposant un encadrement important par les forces de l'ordre.

Par un mémoire enregistré le 10 décembre 2023, l'association " SOS Racisme -Touche pas à mon pote " intervient en demande.

Le préfet de police a déposé des pièces le 10 décembre 2023 sans observations.

Par un mémoire enregistré le 11 décembre 2023, avant la clôture de l'instruction, l'association " La CIMADE, service œcuménique d'entraide " intervient en demande.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Gros, vice-président de section, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Dupouy, greffière d'audience, M. Gros a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Ogier, pour les associations requérantes, qui reprennent et développent leurs écritures en ajoutant que les trois manifestations déclarées le 11 décembre 2023 place Edouard Herriot n'en sont en réalité qu'une seule,

- les observations de M. A, représentant le préfet de police, qui expose les difficultés à assurer le maintien de l'ordre et invoque aussi la physionomie de la place Edouard Herriot (superficie limitée et présence de plots avec des chaînes et des arbres).

Considérant ce qui suit :

Sur les interventions :

1. Eu égard à leur objet statutaire et au fait qu'elles aient appelé à participer à la manifestation en cause, les interventions de SOS Racisme - Touche pas à mon pote et de La CIMADE, service œcuménique d'entraide, sont admises.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. "

3. Sur le fondement de ces dispositions, La ligue des droits de l'homme (LDH) et l'union syndicale Solidaires, demandent la suspension de l'exécution de l'arrêté du 8 décembre 2023 du préfet de police interdisant une manifestation, qu'elles ont déclarée le 6 décembre 2023, pour avoir lieu le lundi 11 décembre 2023 à partir de 12h30, place Edouard Herriot, à proximité de l'Assemblée nationale pour protester contre le projet de loi "immigration" dont l'examen en séance publique est prévu à 16h.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

4. L'arrêté litigieux en date du 9 décembre 2023, bien qu'il autorise néanmoins le rassemblement place Vauban à Paris, en privant les manifestants de leur rassemblement sur "un lieu hautement symbolique" pour reprendre les termes de l'arrêté, en lien direct avec l'objet de leur protestation et permettant en pratique d'inviter des députés au dialogue, a des conséquences immédiates et suffisamment graves quant à la liberté de manifester. Cette situation justifie que le juge des référés statue dans un délai de quarante-huit heures. La condition d'extrême urgence prévue par l'article L. 521-2 du code de justice administrative est donc remplie.

En ce qui concerne l'existence d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

5. Il résulte de l'instruction que la manifestation déclarée place Edouard Herriot, à proximité immédiate de l'Assemblée nationale, n'est pas susceptible d'entraîner de risques graves de troubles à l'ordre public étant donné son mot d'ordre, la bonne connaissance par les autorités des organisations appelant à manifester, son horaire l'après-midi un lundi et le profil du public attendu de militants responsables et aussi de parlementaires invités pour une conférence de presse. Les associations requérantes font aussi valoir que d'autres manifestations analogues ont eu lieu le 6 décembre 2022 pour la première lecture du projet de loi pour le contrôle de l'immigration sur cette même place Edouard Herriot et le 6 novembre 2023 devant le Sénat sans problèmes d'ordre public. Il peut être enfin relevé que si l'actuel projet de loi sur l'immigration fait débat au plan politique, il ne suscite pas jusqu'à présent de confrontations dans la rue.

6. La préfecture de police fait toutefois valoir, d'abord, que deux autres manifestations vont occuper les forces de l'ordre ce lundi 11 décembre 2023 en plus de leurs contraintes permanentes aggravées par la menace terroriste accentuée par le conflit israélo-palestinien depuis le 7 octobre 2023 et l'anniversaire ce même jour du 11 décembre 2023 de l'attentat sur le marché de Noël de Strasbourg, obligeant à renforcer la sécurité des marchés de Noël et des lieux de pouvoir. Néanmoins, il apparaît que s'agissant de l'opération " escargot " des chauffeurs taxis le lundi 11 décembre 2023 matin, devant converger vers la place de Fontenoy (sans passer par le quartier de l'Assemblée nationale) lesquels seront escortés par des agents de la circulation et non pas des unités de gendarmes mobiles ou de CRS, à la différence de la sécurisation de la place de Fontenoy qui mobilisera 2 unités de forces mobiles. Quant à l'autre manifestation ayant lieu l'après-midi, il s'agit d'un rassemblement statique de militants bangladais qui devraient regrouper d'après les services de renseignement une centaine de personnes au maximum, de façon statique sur un secteur de l'esplanade des Invalides proche du commissariat de police du 7ème arrondissement.

7. La préfecture invoque surtout que trois manifestations ont été déclarées contre le projet de loi immigration l'après-midi du 11 décembre 2023, outre celle des requérantes, une autre par l'UD CGT 75 pour un cortège des Invalides jusqu'à la place Edouard Herriot de 12h30 à 16h30 et encore une autre par la CGT OFPRA, de façon statique sur la même place Edouard Herriot mais plus tard de 16h30 à 18h30, lesquelles ont toutes été interdites par trois arrêtés du 8 décembre 2023 dont celui attaqué. Le préfet de police invoque de façon crédible un risque de convergence, alors d'ailleurs que les requérantes reconnaissent qu'il s'agit d'une même manifestation de membres d'un même collectif de défense des sans-papiers. Toutefois, les effectifs supplémentaires attendus de l'UD CGT 75 et de la CGT OFPRA ne devraient pas, contrairement à ce que soutient le préfet de police, modifier substantiellement l'ordre de grandeur de la participation.

8. La manifestation supposant un encadrement de 3 unités de forces mobiles selon le préfet de police qui ne soutient pas qu'il serait impossible d'en disposer pour sécuriser un périmètre autour de l'Assemblée nationale avec filtrage d'accès et ne présentant que de faibles risques de trouble, et sans lien qu'une menace terroriste vise particulièrement le rassemblement, le préfet de police a pris une mesure disproportionnée en interdisant la manifestation (tout en proposant la place Vauban qui ne permettra pas aux parlementaires de venir à pied pour dialoguer) alors que la mesure adaptée de sécurisation du périmètre est possible en dépit des contraintes. Dès lors, le préfet de police a porté atteinte à la liberté de manifester de façon grave et manifestement illégale. Les deux conditions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu de suspendre l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Aux termes des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, ou pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. "

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros à verser à La ligue des droits de l'homme et l'union syndicale Solidaires, au titre des frais qu'elles ont exposés et qui ne sont pas compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Les interventions de SOS Racisme - Touche pas à mon pote et de La CIMADE, service œcuménique d'entraide, sont admises.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 8 décembre 2023 du préfet de police est suspendue.

Article 3 : L'Etat versera à La ligue des droits de l'homme et à l'union syndicale Solidaires la somme totale de 1500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à La ligue des droits de l'homme (LDH), à l'union syndicale Solidaires, à SOS Racisme - Touche pas à mon pote, à La CIMADE, service œcuménique d'entraide et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de police.

Fait à Paris, le 11 décembre 2023.

Le juge des référés,

L. GROS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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