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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2402367

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2402367

lundi 26 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2402367
TypeDécision
PublicationC
Avocat requérantCABINET GOLDMAN & QUINQUIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 31 janvier 2024 et 1er février 2024, M. A E, représenté par Me Quinquis, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 29 décembre 2023, par laquelle le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Paris La Santé a instauré un régime dérogatoire de fouilles intégrales à son encontre du 4 janvier 2024 au 4 avril 2024, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 400 euros par application de l'article L.761-1 du code de justice administrative, somme à verser à Me Quinquis en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence prévue par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est satisfaite compte tenu de la fréquence pluri-hebdomadaire des fouilles, qui le soumet à une détresse d'une intensité qui excède le niveau inévitable de souffrance inhérent à la détention ;

- il existe des moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision dont la suspension est demandée, dès lors que la décision est entachée d'un vice de procédure, que la décision litigieuse n'est pas suffisamment motivée, que l'auteur de la décision en litige n'avait pas compétence pour la signer, qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, qu'elle porte une atteinte à son droit de ne pas subir des traitements inhumains et dégradants en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et qu'elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme

Par un mémoire en défense, enregistrés le 26 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la condition d'urgence n'est pas remplie et qu'aucun des moyens de la requête n'est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 31 janvier 2024 sous le numéro 2402369 par laquelle M. E demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme G pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Lemieux, greffier d'audience, Mme G a lu son rapport et entendu :

-les observations de Me Quinquis, qui demande l'admission à titre provisoire au bénéfice juridictionnelle de M. E et fait valoir que si Mme F D a pris la décision attaquée, celle-ci est entachée d'illégalité en tant qu'elle ne comporte ni la signature de son auteur, ni la mention de sa qualité,

- les observations de Mme C et de Mme B, représentant le garde des sceaux, ministre de la justice.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 29 décembre 2023, le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Paris La Santé a renouvelé pour une durée de trois mois à compter du 4 janvier 2024 le régime dérogatoire de fouilles intégrales systématiques lors de toute arrivée de transfert, fouille de cellule, départ et retour en extraction médicale, départ et retour en extraction judiciaire, départ en transfert, après parloir famille, après unité de vie familiale ou parloir familial, après retour de permission de sortir, de placement à l'extérieur ou de semi-liberté, auquel M. E est soumis depuis son arrivée au quartier de prise en charge de la radicalisation (QPR) du centre pénitentiaire de Paris La Santé le 19 décembre 2022.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin de suspension :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () "

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

4. D'une part, l'article R. 225-1 du code pénitentiaire dispose : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef de l'établissement pénitentiaire pour prévenir les risques mentionnés par les dispositions de l'article L. 225-1. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. "

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". L'article L. 121-2 du même code exclut de l'application des dispositions précédente notamment les " cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles ". Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

6. Par ailleurs, l'article L. 212-1 du même code prévoit que " toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci ".

7. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de la procédure contradictoire prévue par les dispositions citées au point 5, qui constitue une garantie, est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée, sans que l'administration puisse utilement invoquer un cas d'urgence ou des circonstances exceptionnelles, dès lors qu'il résulte de l'instruction que la décision attaquée constitue le renouvellement de précédentes mesures ayant le même objet qui ont couvert de trois mois en trois mois toute la période d'incarcération du requérant au sein du QPR de Paris La Santé et qu'aucune circonstance nouvelle n'est intervenue entre les précédentes décisions et celle contestée dans la présente instance. Par ailleurs, il résulte du mémoire en défense que la décision attaquée a été adoptée par Mme F D, lieutenant pénitentiaire. Toutefois, le requérant a relevé à l'audience, sans que l'administration ne produise aucun élément pour s'y opposer, que la décision qui lui a été notifiée ne comporte ni la signature ni la mention de la qualité de Mme D. Dans ces conditions, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions citées au point 6 est également de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

En ce qui concerne l'urgence :

8. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

9. Il résulte de l'instruction que depuis son incarcération au sein du quartier de prise en charge de la radication (QPR) de Paris La Santé le 19 décembre 2022, le requérant, qui a été placé sous régime dérogatoire de fouilles intégrales renouvelé de trois mois en trois mois, comme il a été dit au point 7, a fait l'objet de près de 100 fouilles intégrales qui participent à la dégradation de sa santé mentale.

10. Par ailleurs, l'administration fait valoir qu'eu égard à l'appartenance du requérant à la mouvance islamiste, à la gravité des faits pour lesquels il a été condamné et aux incidents disciplinaires, incluant des menaces de mort à l'encontre du personnel pénitentiaire, dont il a été à l'origine en 2018, un intérêt public s'attache au maintien de la décision. Toutefois, la suspension de la décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de faire obstacle à ce que des décisions de fouille intégrale non systématique puissent être justifiées ou à ce qu'une nouvelle décision de fouille intégrale systématique soit adoptée, à bref délai, dans des conditions respectant l'autorité de la chose décidée.

11. Enfin, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit, s'agissant d'une décision ne pouvant être prise que pour une durée maximale de trois mois, être entendue dans un sens compatible avec le droit à un recours effectif.

12. Dans ces circonstances, eu égard à l'ensemble des éléments qui précèdent, la condition d'urgence doit être tenue pour remplie.

13. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 29 décembre 2023 renouvelant le régime de fouilles dérogatoires auquel est soumis M. E.

Sur les frais de justice :

14. Dans le seul cas où M. E ne serait pas admis à titre définitif à l'aide juridictionnelle, l'Etat versera à ce dernier une somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision en date du 29 décembre 2023 renouvelant le régime de fouille intégrale systématique auquel M. E est astreint est suspendue.

Article 2 : Dans le seul cas où M. A E ne serait pas admis à titre définitif au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre définitif, l'Etat lui versera une somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A E, à Me Quinquis et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Fait à Paris, le 26 février 2024.

La juge des référés,

K. G

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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