vendredi 12 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2409961 |
| Type | Décision |
| Formation | 5e Section - 4e Chambre - R.222-13 |
| Avocat requérant | GALINDO SOTO |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance de renvoi n° 2405351 du 23 avril 2024, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a transmis au tribunal administratif de Paris la requête enregistrée le 13 avril 2024, présentée par Mme B A.
Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Paris le 23 avril 2024 sous le n° 2409961, Mme B A demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 11 avril 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligée à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un " récépissé de recherche d'emploi " ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans le cadre d'une admission exceptionnelle au séjour.
Elle soutient que :
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales dès lors qu'elle est régulièrement entrée en France le 22 décembre 2017 sous couvert d'un visa de type C et y réside depuis lors, que ses parents, ses frères et sœurs résident sur le territoire français en situation régulière, qu'elle y justifie d'une activité professionnelle depuis 2018 et qu'elle n'a plus aucune attache dans son pays d'origine ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
S'agissant du refus de délai de départ volontaire :
- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle, sa situation relevant d'une admission exceptionnelle au séjour ;
- elle méconnaît le 3 du II de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le risque de soustraction à la mesure d'éloignement ne peut être établi, qu'elle dispose d'un passeport valide et justifie d'une adresse effective chez sa mère ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
- cette décision est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle est entachée d'un vice d'incompétence ;
- elle méconnaît l'article L. 513-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales dès lors qu'elle encourt des risques en cas de retour dans son pays d'origine ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 20 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il informe le tribunal que la requête de Mme A n'appelle de sa part aucune observation particulière.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Medjahed, premier conseiller, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 juin 2024 :
- le rapport de M. Medjahed, magistrat désigné ;
- les observations de Me Galindo Soto, représentant Mme A, présente, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens mais renonce au moyen tiré du vice d'incompétence, ajoute que la demi-sœur de Mme A est de nationalité française, que Mme A travaille en France en qualité de serveuse, ne constitue pas une menace à l'ordre public et n'a plus d'attache au Sénégal et que l'interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation et demande en outre à ce qu'il soit enjoint au préfet de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ".
Le préfet des Hauts-de-Seine n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, née le 28 novembre 1998 à Tambacounda au Sénégal, de nationalité sénégalaise, est entrée en France le 22 décembre 2017 sous couvert d'un visa Schengen de type C délivré par les autorités françaises. Par un arrêté du 11 avril 2024, le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligée à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
3. Mme A justifie, par la production de pièces nombreuses, diversifiées et concordantes aucunement contestées en défense, sa présence en France depuis le 22 décembre 2017, soit plus de six ans et trois mois à la date de l'arrêté attaqué. Il ressort également des pièces du dossier qu'elle a exercé une activité professionnelle en qualité d'agent de service en contrat à durée déterminée à temps partiel en mai 2020, de novembre 2020 à mai 2021 puis en juin 2022 et surtout en qualité de cheffe de rang/serveuse dans plusieurs restaurants en contrats à durée indéterminée du 25 septembre 2018 à la date de l'arrêté en litige, soit plus de cinq ans et six mois. Enfin, si la requérante n'établit ni la présence alléguée en France de frères et sœurs, en situation régulière, et d'une demi-sœur, de nationalité française, notamment par la preuve du lien de filiation, ni être dépourvue de toute attache au Sénégal où elle a vécu jusqu'à l'âge de 19 ans, il ressort cependant des pièces du dossier que sa mère et son père résident sur le territoire français sous couvert de cartes de résident de dix ans. Dans ces conditions, eu égard à la durée significative de sa présence sur le territoire français, à sa bonne intégration dans la société française caractérisée par son activité professionnelle, à la présence en France de ses parents en situation régulière et à l'absence de trouble à l'ordre public, le préfet a porté, en édictant l'arrêté en litige, une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention précitée doit être accueilli. Dès lors, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, l'arrêté du 11 avril 2024 doit être annulé.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
4. Eu égard à l'objet de l'arrêté litigieux et au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement mais seulement que le préfet réexamine la situation de Mme A. Par suite, il y a lieu de lui enjoindre de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement en application de l'article L. 911-2 du code de justice administrative et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait à nouveau statué sur son cas en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 11 avril 2024 est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer la situation de Mme A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait à nouveau statué sur son cas.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet des Hauts-de-Seine.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
N. MEDJAHED
La greffière,
E. FLORENTINY
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.