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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2416822

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2416822

mardi 3 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2416822
TypeDécision
PublicationD
Formation4e Section - 1re Chambre - OQTF 6 sem.
Avocat requérantOULD-HOCINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 20 juin et 28 août 2024, M. B, représenté par Me Ould-Hocine, demande au tribunal :

1°) d'enjoindre au préfet d police de communiquer l'arrêté qui aurait été pris le 19 juin 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 juin 2024 par lequel le préfet de police a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois et l'a signalé aux fins de non-admission dans l'espace Schengen et, si un tel arrêté a été pris, l'arrêté du 19 juin 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à compter de la décision à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation administrative ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- si un arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination a été pris le 19 juin 2024, dont il n'a pas eu connaissance, il soulève à l'encontre de cet arrêté les moyens tirés de l'incompétence de l'auteur de l'acte, de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen sérieux de sa situation, de l'erreur d'appréciation sur la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, de l'erreur manifeste d'appréciation de cet arrêté quant aux conséquences sur sa situation personnelle, la méconnaissance de l'article R. 611-1 du CESEDA en raison de son état de santé qui nécessite une prise en charge spécifique, dont il bénéficie depuis l'année 2020 et sur la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que, pour la décision fixant le pays de destination, il soulève les moyens excipant de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français et de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 24 mois est entachée d'insuffisance de motivation en méconnaissance de l'article L. 613-2 du CESEDA car elle ne fait pas mention des quatre critères prévus à l'article L. 612-10 du même code ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation dès lors qu'elle ne prend pas en compte les éléments relatifs à son état de santé et n'a pas examiné si ces éléments pouvaient constituer des circonstances humanitaires ;

- elle est entachée d'erreur de droit au regard des articles L. 612-8 et L. 612-10 du CESDA ;

- il ne représente pas une menace pour l'ordre public, s'il a une addiction au crack et à l'héroïne, il n'a jamais été condamné pour vente de stupéfiants, seulement pour détention de tels produits ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales car il bénéficie d'une prise en charge médicale adaptée en France et y dispose de tous ses liens privés et familiaux en France, où il vit depuis six ans et où vivent aussi sa fille de 26 ans et ses trois sœurs ainsi qu'un enfant de 23 ans en situation régulière et un autre enfant mineur de 15 ans, cette décision est également entachée d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 août 2024, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Seulin en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, en présence de Mme Iannizzi, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Seulin, qui indique à l'audience que M. B n'est pas recevable à contester l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français du 30 janvier 2023 en raison de la tardiveté d'un tel recours, cet arrêté lui ayant été notifié en main propre le 30 janvier 2023 ;

- les observations de Me Ould-Hocine, représentant M. B, qui prend acte de cette tardiveté, conclut aux mêmes fins que ses précédentes écritures et demande la clôture différée de l'instruction pour verser de nouveaux certificats médicaux.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, Mme Seulin ayant refusé de différer cette clôture dès lors que les pièces versées au dossier sont suffisantes pour statuer sur l'entier litige.

Une note en délibéré, produite par le préfet de police, a été enregistrée le 4 septembre 2024 et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

Sur l'étendue du litige :

1. Il ressort des pièces du dossier qu'aucun arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination n'a été pris le 19 juin 2024 à l'encontre de M. B par le préfet de police et que l'arrêté attaqué du 19 juin 2024 portant interdiction de retour pour une durée de vingt-quatre mois se fonde expressément sur l'arrêté du 30 janvier 2023 du préfet de police portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination, qui a été notifié en main propre à l'intéressé le même jour, comme en atteste la signature apposé sur cet arrêté. Il suit de là, d'une part, que M. B n'est plus recevable à contester l'arrêté du 30 janvier 2023 devant le tribunal en raison de l'expiration du délai de recours de 48heures fixé à l'article L. 614-6 du CESEDA et il n'est pas non plus recevable à exciper de son illégalité en raison du caractère définitif de cet arrêté. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que la rétention de M. B a été levée en raison d'un déséquilibre glycémique. Les conclusions de la requête de M. B doivent ainsi être regardées comme étant exclusivement dirigées contre l'arrêté du 19 juin 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 24 mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. M. B est un ressortissant congolais né le 4 octobre 1977, qui déclare être entré en France en 2017. Par un arrêté du 19 juin 2024, pris sur le fondement des articles L. 612-6 et suivants du CESEDA, le préfet de police a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois. Par la présente requête, M. B i demande l'annulation de cet arrêté.

3. Aux termes de l'article L. 612-6 du CESEDA : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

4. Il incombe à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Il ressort des termes mêmes des dispositions précitées que l'autorité compétente doit, pour fixer la durée d'une interdiction de retour, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Elle doit ainsi faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté la durée de sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet.

5. En l'espèce, si le préfet de police indique dans l'arrêté attaqué que M. B représente une menace pour l'ordre public en restant sur le territoire national car son comportement a été signalé par les services de police le 18 juin 2024 pour infractions d'usage et détention de produits stupéfiants commises à Paris et qu'il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 30 janvier 2023 prise par le préfet de police, à laquelle il s'est soustrait, il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué qu'il n'a pas pris en compte, pour fixer la durée de cette interdiction, la durée de présence de l'étranger sur le territoire français ni la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France. Dès lors, M. B est fondé à soutenir que cet arrêté a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-10 du CESEDA et à en demander l'annulation.

6. Il résulte de tout ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu de prononcer l'annulation de l'arrêté du 19 juin 2024 par lequel le préfet de police a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois à l'encontre de M. B.

Sur les conclusions à fins d'injonction :

7. Les motifs d'annulation du présent jugement n'impliquent pas que le préfet de police délivre à M. B un titre de séjour, mais seulement qu'il réexamine sa situation. En application de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, il y a lieu d'enjoindre au préfet de police de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu de prononcer une astreinte.

Sur les frais liés au litige s :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1000 euros à verser à M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sans qu'il y ait lieu de se prononcer sur conclusions au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 en l'absence de toute décision du bureau d'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 19 juin 2024 par lequel le préfet de police a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois à l'encontre de M. B est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat est condamné à verser à M. B une somme de 1000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de police et à Me Ould-Hocine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 septembre 2024.

La magistrate désignée,

A. SeulinLa greffière,

J. Iannizzi

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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