mardi 12 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2418999 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 2e Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | OULD-HOCINE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 juillet et 29 juillet 2024 Mme E A, représentée par Me Womassom Tchuangou, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté du 2 mai 2024 par lequel le préfet de police a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti son refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer sans délai un titre de séjour sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation sous astreinte de 200 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- elle est entachée d'incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen, notamment en ce que le préfet de police aurait dû examiner d'office si elle pouvait prétendre à la délivrance d'un titre de séjour sur un autre fondement ;
- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'elle est mère de trois enfants et non d'un seul et qu'elle a quitté son pays depuis seize ans dès lors qu'elle a vécu en Italie pendant treize ans avant de venir vivre en France ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
- elle a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
- elle est entachée d'incompétence ;
- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen, notamment en ce que le préfet de police aurait dû examiner d'office si elle pouvait prétendre à la délivrance d'un titre de séjour sur un autre fondement ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que son fils ne peut bénéficier d'un suivi médical adapté en Côte d'Ivoire.
Par un mémoire en défense enregistré le 28 août 2024 le préfet de police, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.
Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 juin 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Laforêt,
- et les observations de Me Womasson Tchuangou, représentant Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E A, ressortissante ivoirienne, née le 4 avril 1975, déclare être entrée en France le 7 juillet 2021. Le 21 juillet 2023, elle a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en qualité de parent d'enfant malade. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de l'arrêté du 2 mai 2024 par lequel le préfet de police a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti son refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne le moyen commun aux différentes décisions :
2. Par un arrêté n° 2024-00349 du 18 mars 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de Paris, le préfet de police a donné à M. C B, attaché d'administration hors classe directement placé sous l'autorité de Mme D, cheffe du pôle de l'instruction des demandes de titre de séjour, délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite de ses attributions, en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont il n'est pas établi qu'elles n'auraient pas été absentes ou empêchées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.
En ce qui concerne la légalité de la décision de refus de titre de séjour :
3. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont il a été fait application, en particulier l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur le fondement duquel Mme A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour, et expose de façon suffisamment précise les considérations de faits sur lesquelles le préfet s'est fondé pour considérer que l'intéressée ne remplissait pas les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour, en particulier la circonstance qu'il ressort de l'avis émis le 4 décembre 2023 par le collège de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) que l'absence de prise en charge médicale de son enfant mineur ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'elle ne justifie pas en France d'une vie privée et familiale à laquelle l'arrêté attaqué porterait une atteinte disproportionnée au but poursuivi par son auteur. Le préfet n'étant pas tenu d'exposer l'ensemble des éléments relatifs à la situation de la requérante, la décision de refus de titre de séjour comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et le moyen tiré de ce qu'elle serait entachée d'une insuffisance de motivation doit être écartée.
4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que l'avis médical émis le
4 décembre 2023 par le collège des médecins de l'OFII, produit par le préfet en défense, indique que le fils de la requérante a bien été convoqué pour être examiné par le médecin en charge de la rédaction du rapport. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.
5. En troisième lieu, lorsqu'il est saisi d'une demande de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'une des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet n'est pas tenu, en l'absence de dispositions expresses en ce sens, d'examiner d'office si l'intéressé peut prétendre à une autorisation de séjour sur le fondement d'une autre disposition de ce code, même s'il lui est toujours loisible de le faire à titre gracieux, notamment en vue de régulariser la situation de l'intéressé. Dès lors, Mme A n'est pas fondée à soutenir que le préfet de police aurait dû examiner si elle pouvait prétendre à la délivrance d'un titre de séjour sur un autre fondement que l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier, et notamment des termes de la décision attaquée, que le préfet de police s'est livré à un examen particulier de la situation personnelle de Mme A avant de lui refuser la délivrance d'un titre de séjour sur ce fondement. Il s'ensuit que le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.
6. En quatrième lieu, Mme A fait valoir que la décision contestée est entachée d'une erreur de fait en ce qu'elle n'a pas un enfant mineur mais deux enfants mineurs et une fille majeure. Toutefois, cette erreur matérielle, à la supposer établie, est sans incidence sur la légalité de la décision contestée. Il en est de même de la circonstance qu'elle a quitté son pays depuis une durée supérieure à trois ans, dès lors qu'elle a vécu en Italie pendant treize ans avant de venir vivre en France.
7. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les parents étrangers de l'étranger mineur qui remplit les conditions prévues à l'article L. 425-9, ou l'étranger titulaire d'un jugement lui ayant conféré l'exercice de l'autorité parentale sur ce mineur, se voient délivrer, sous réserve qu'ils justifient résider habituellement en France avec lui et subvenir à son entretien et à son éducation, une autorisation provisoire de séjour d'une durée maximale de six mois. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / Cette autorisation provisoire de séjour ouvre droit à l'exercice d'une activité professionnelle. / Elle est renouvelée pendant toute la durée de la prise en charge médicale de l'étranger mineur, sous réserve que les conditions prévues pour sa délivrance continuent d'être satisfaites. / Elle est délivrée par l'autorité administrative, après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans les conditions prévues à l'article L. 425-9 ". L'article L. 425-9 du même code dispose : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ".
8. Le préfet de police a rejeté la demande de titre de séjour de la requérante en se fondant notamment sur l'avis du collège des médecins de l'OFII du 4 décembre 2023, au motif que si l'état de santé de son enfant né le 27 février 2013 nécessite une prise en charge médicale, le défaut de celle-ci ne devrait toutefois pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Il ressort des pièces du dossier que l'enfant de la requérante, âgé de onze ans à la date de la décision attaquée, souffre d'un trouble du spectre autistique associé à un sévère retard global de développement et à des troubles de la communication. Il est constant qu'il bénéficie en France d'un accompagnement pluridisciplinaire au sein d'un centre médico-psychologique, qu'il est scolarisé à l'école primaire et qu'une demande a été faite en vue de son intégration dans un institut médico-éducatif. S'il est ainsi établi, et n'est pas contesté par le préfet, que l'enfant souffre d'une pathologie handicapante et bénéficie d'un suivi pluridisciplinaire en France, les pièces produites par Mme A sont dénuées de précisions quant aux risques encourus en cas d'arrêt de la prise en charge médicale de l'enfant et ne permettent donc pas de remettre en cause l'avis de l'OFII selon lequel le défaut de prise en charge médicale ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, au sens des dispositions citées au point précèdent. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
9. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes des stipulations du 1 de l'article 3 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Ces stipulations sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.
10. Il ressort des pièces du dossier que Mme A vit en France depuis juillet 2021 avec ses trois enfants qui sont scolarisés. Par ailleurs, il n'est pas démontré, ainsi qu'il a été dit, que l'arrêt du suivi dont bénéficie son enfant handicapé entraînerait des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Dans les circonstances de l'espèce et eu égard notamment à la durée de son séjour, Mme A n'est pas fondée à soutenir que le préfet de police a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent également être écartés.
En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
11. En premier lieu, il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour pour demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
12. En deuxième lieu, le moyen tiré du vice de procédure n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé.
13. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 5 et 10 les moyens tirés du défaut d'examen, de la violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
14. En premier lieu, il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français pour demander l'annulation de la décision fixant le pays de renvoi.
15. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". L'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".
16. Si la requérante fait valoir que son fils ne pourra bénéficier d'un suivi médical adapté en Côte d'Ivoire et qu'un retour l'expose à des risques de dégradations graves de son état de santé, il n'est pas établi que son enfant sera privé de soins dans ce pays, quand bien même les conditions de sa prise en charge seraient différentes de celle dont il bénéficie en France. Le moyen tiré de ce que le renvoi de la requérante en Côte d'Ivoire méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celui tiré de la méconnaissance du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent dès lors être écartés.
17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par Mme A doivent être rejetées. Il en va même, par voie de conséquence, des conclusions présentées par la requérante aux fins d'injonction sous astreinte et, en tout état de cause, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A, au préfet de police, et à Me Womassom Tchuangou.
Délibéré après l'audience du 22 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Simonnot, président,
Mme Laforêt, première conseillère,
Mme Calladine, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 novembre 2024.
La rapporteure,
L. LAFORÊT
Le président,
J-F. SIMONNOT
La greffière,
M-C. POCHOT
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2/2-1
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