vendredi 18 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2426670 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | CABINET HUG & ABOUKHATER (AARPI) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 7 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Hug, demande au juge des référés sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de la décision du 16 mai 2024 par laquelle le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a refusé de renouveler sa carte professionnelle d'agent de sécurité, ensemble le rejet implicite de son recours gracieux présenté le 11 juillet 2024 ;
2°) d'enjoindre au CNAPS de lui délivrer une autorisation provisoire d'exercer la profession d'agent de sécurité, valable jusqu'à la notification du jugement au fond, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de 15 jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors que la décision litigieuse le prive de tout salaire, alors que son épouse ne travaille pas et que le foyer a trois enfants à charge, et a des conséquences graves sur son état de santé ;
- la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision est remplie, dès lors que :
* la décision attaquée est entachée d'incompétence ;
* elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle est fondée sur la consultation d'une mention au TAJ reprenant des faits ayant donné lieu à un classement sans suite en méconnaissance de l'article 230-8 du code de procédure pénale et dès lors qu'il n'est pas justifié d'une saisine du procureur de la République sur le fondement de l'article R. 40-29 5° du code de procédure pénale ;
* elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il n'a pas été convoqué à un stage de citoyenneté ;
* elle méconnaît l'article L. 612-20 2° du code de la sécurité intérieure et est entachée d'erreur d'appréciation quant à l'existence d'un comportement contraire à la probité, de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens et incompatibles avec l'exercice de ses fonctions.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 octobre 2024, le directeur du CNAPS conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir l'absence d'urgence à suspendre la décision attaquée et le défaut de doute sérieux quant à sa légalité.
Vu :
- les autres pièces du dossier,
- la requête n° 2421569 par laquelle M. A B demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de la sécurité intérieure,
- le code de procédure pénale,
- le code des relations entre le public et l'administration,
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Weidenfeld, présidente de section, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Nguyen, greffière d'audience, Mme Weidenfeld a lu son rapport et entendu les observations de Me Hug, pour M. B, qui indique que le requérant exerce la profession d'agent de sécurité depuis 19 ans, qu'il est actuellement en arrêt maladie et sera suspendu à l'issue de celui-ci et qui relève que la seule consultation du procureur de la République ne suffisait pas mais qu'il convenait de prendre en considération la réponse de celui-ci quant aux suites judiciaires données aux faits litigieux et reprend, pour le reste, les moyens développés dans ses écritures.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B a sollicité le renouvellement de la carte professionnelle d'agent de sécurité privé dont il était titulaire depuis le 26 juin 2019. Par une décision du 16 mai 2024, le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a opposé un refus à cette demande. M. B demande au juge des référés de suspendre l'exécution de cette décision, ensemble le rejet implicite du recours gracieux formé le 11 juillet 2024.
Sur les conclusions à fin de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. Il appartient au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative d'une demande tendant à la suspension d'une décision administrative, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de cette décision sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence, qui doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, justifie la suspension de l'exécution d'un acte administratif lorsque celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. L'office du juge des référés, saisi de conclusions à fin de suspension, le conduit à porter sur l'urgence une appréciation objective, concrète et globale, au vu de l'ensemble des intérêts en présence, afin de déterminer si, dans les circonstances particulières de chaque affaire, il y a lieu d'ordonner une mesure conservatoire à effet provisoire dans l'attente du jugement au fond de la requête à fin d'annulation de la décision contestée.
4. Il résulte de l'instruction que le requérant, qui travaille pour le compte de la société Radio France depuis le 1er janvier 2011, est actuellement placé en congés pour raisons de santé et verra son contrat de travail suspendu à l'issue de cet arrêt, en raison de la décision attaquée D'une part, il est constant que les revenus du foyer de M. B sont exclusivement liés à son emploi au sein de la société Radio France. Si le CNAPS fait valoir que M. B pourrait exercer une activité dans un autre secteur d'activité que la surveillance, il n'apporte aucun élément de nature à étayer cette assertion, alors que le requérant exerce le métier d'agent de sécurité privé depuis 19 ans et ne dispose d'aucune autre qualification. Il s'ensuit que le requérant justifie d'une atteinte grave et immédiate à sa situation. D'autre part, la circonstance que le requérant a attendu plusieurs mois pour saisir le juge des référés n'est pas, par elle-même, de nature à priver la requête de son caractère d'urgence, alors, d'ailleurs, que le requérant avait présenté un recours gracieux dont il attendait l'issue et qu'il était en congés. Enfin, le CNAPS soutient que l'intérêt public qui s'attache à la protection de l'ordre public fait obstacle à ce que la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-1 du code de justice administrative puisse être regardée comme remplie. Toutefois, s'il résulte de l'instruction qu'à l'occasion d'un différend avec une automobiliste, M. B a occasionné à cette dernière une blessure correspondant à 3 jours d'ITT, ces faits ne sont pas suffisants, eu égard à leur nature et à leur unicité, pour priver la requête de son caractère d'urgence au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
En ce qui concerne l'existence d'un moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :
5. D'une part, aux termes de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure : " Nul ne peut être employé ou affecté pour participer à une activité mentionnée à l'article L. 611-1 : () 2° S'il résulte de l'enquête administrative, ayant le cas échéant donné lieu à consultation, par des agents du Conseil national des activités privées de sécurité spécialement habilités par le représentant de l'Etat territorialement compétent et individuellement désignés, des traitements de données à caractère personnel gérés par les services de police et de gendarmerie nationales relevant des dispositions de l'article 31 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, à l'exception des fichiers d'identification, que son comportement ou ses agissements sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'Etat et sont incompatibles avec l'exercice des fonctions susmentionnées ".
6. D'autre part, aux termes de l'article 230-8 du code de procédure pénale : " Le traitement des données à caractère personnel est opéré sous le contrôle du procureur de la République territorialement compétent, qui, d'office ou à la demande de la personne concernée, ordonne qu'elles soient effacées, complétées ou rectifiées, notamment en cas de requalification judiciaire, ou qu'elles fassent l'objet d'une mention. () En cas de décision de non-lieu ou de classement sans suite, les données à caractère personnel concernant les personnes mises en cause font l'objet d'une mention, sauf si le procureur de la République ordonne l'effacement des données à caractère personnel. Lorsque les données à caractère personnel relatives à la personne concernée font l'objet d'une mention, elles ne peuvent faire l'objet d'une consultation dans le cadre des enquêtes administratives prévues aux articles L. 114-1 et L. 234-1 à L. 234-3 du code de la sécurité intérieure et à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 d'orientation et de programmation relative à la sécurité ". Aux termes de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale : " I.- Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995, aux articles L. 114-1, L. 114-2, L. 211-11-1, L. 234-1 et L. 234-2 du code de la sécurité intérieure et à l'article L. 4123-9-1 du code de la défense, les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : () 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'État. L'habilitation précise limitativement les motifs qui peuvent justifier pour chaque personne les consultations autorisées. Lorsque la consultation révèle que l'identité de la personne concernée a été enregistrée dans le traitement en tant que mise en cause, l'enquête administrative ne peut aboutir à un avis ou une décision défavorables sans la saisine préalable, pour complément d'information, des services de la police nationale ou des unités de la gendarmerie nationale compétents et, aux fins de demandes d'information sur les suites judiciaires, du ou des procureurs de la République compétents. Le procureur de la République adresse aux autorités gestionnaires du traitement un relevé des suites judiciaires devant figurer dans le traitement d'antécédents judiciaires et relatif à la personne concernée. Il indique à l'autorité de police administrative à l'origine de la demande si ces données sont accessibles en application de l'article 230-8 du présent code ".
7. Il résulte des dispositions du code de procédure pénale précitées que, dans le cadre d'une enquête administrative menée pour l'instruction d'une demande tendant à la délivrance ou au renouvellement d'une carte professionnelle, les données à caractère personnel concernant
une personne mise en cause qui figurent le cas échéant dans le traitement des antécédents judiciaires ne peuvent être consultées lorsqu'elles ont fait l'objet d'une mention, notamment
à la suite d'une décision de non-lieu ou de classement sans suite. Dès lors qu'aucun texte ne permet de déroger à cette interdiction, le directeur du CNAPS ne peut légalement fonder le rejet d'une demande de renouvellement d'une carte professionnelle sur des informations qui seraient uniquement issues d'une consultation des données personnelles figurant dans le traitement des antécédents judiciaires, à laquelle il aurait été procédé en méconnaissance d'une telle interdiction. En revanche, lorsque les données à caractère personnel ne sont pas assorties d'une telle mention les personnels mentionnés au point 6 peuvent les consulter.
8. En l'espèce, il est constant qu'à la suite du paiement, par M. B, d'une contribution citoyenne de 200 euros le 28 septembre 2022, les faits mentionnés au TAJ sur lesquels s'est fondé le directeur du CNAPS pour prendre la décision contestée ont fait l'objet d'une décision de classement sans suite, conformément à la décision du délégué du procureur du 15 juin 2022. S'il ne résulte pas des pièces versées à l'instance qu'ils auraient fait l'objet d'une mention au TAJ, comme le prévoit pourtant l'article 230-8 du code de procédure pénale, il n'est pas contesté que le procureur de la République, saisi d'une demande d'information sur les suites judiciaires sur le fondement de l'article R. 40-29 du même code, n'a pas indiqué à l'autorité de police administrative à l'origine de la demande le statut des données litigieuses en application de l'article 230-8 de ce code. Il s'ensuit qu'en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions combinées des articles 230-8 et R. 40-29 du code de procédure pénale est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.
9. Il résulte de ce qui précède qu'il a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 16 mai 2024 par laquelle le directeur du CNAPS a refusé de renouveler à M. B sa carte professionnelle d'agent de sécurité privé et de surveillance.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
10. Il y a lieu d'enjoindre au CNAPS de réexaminer la demande de renouvellement de carte professionnelle d'agent de sécurité privé présentée M. B, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais d'instance :
11. Ainsi que l'a relevé le CNAPS dans son mémoire en défense, les conclusions présentées par M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont dirigées contre l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance. Par suite, elles ne peuvent qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 16 mai 2024 est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint au directeur du Conseil national des activités privées de sécurité de réexaminer la demande de renouvellement de carte professionnelle présentée par M. B dans un délai de quinze jours à compter de notification de la présente ordonnance.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au Conseil national des activités privées de sécurité.
Fait à Paris, le 18 octobre 2024.
La juge des référés,
K. Weidenfeld
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 2426670/6-5