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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2004474

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2004474

mardi 17 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2004474
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantLANGUIL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 novembre 2020, et des mémoires enregistrés le 10 novembre 2021 et le 6 janvier 2022, Mme B A, représentée par la SCP Vallée-Languil, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Institut médico-éducatif (IME) d'Écouis à lui verser la somme totale de 64 630,86 euros, assortie des intérêts à compter de sa demande du 24 août 2020 et de la capitalisation des intérêts à compter du 24 août 2021, en réparation des préjudices résultant de sa maladie professionnelle ;

2°) de mettre à la charge de l'IME d'Écouis la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et les dépens.

Mme A soutient que :

- l'IME engage sa responsabilité sans faute au titre de la maladie qu'elle a contractée du fait du service ainsi que sa responsabilité pour faute dès lors que son reclassement, possible dès 2013, n'a été recherché qu'à compter de 2016 et que l'administration ne lui a pas fourni une information adéquate sur son droit à report de ses congés annuels non pris et ne lui a pas fait bénéficier de l'intégralité de son droit au report de ses congés ;

- elle a subi un préjudice au titre de la souffrance endurée pendant son arrêt de travail à hauteur de 5 000 euros, un déficit fonctionnel permanent de 20 000 euros et un préjudice financier de 9 907,56 euros au titre des congés annuels non pris, de 6 926,23 euros au titre du manque à gagner lié aux primes de service, de 10 332,72 euros au titre du manque à gagner lié à l'absence de perception de l'allocation temporaire d'invalidité, de 2 559,28 euros au titre de la perte de chance de bénéficier d'un avancement de grade et de 9 905,07 euros au titre du manque à gagner de pension de retraite ;

- sa créance n'est pas prescrite.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 16 août 2021 et le 26 novembre 2021, l'IME d'Écouis, représenté par la SCP Emo Avocats conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de Mme A sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

L'IME d'Ecouis soutient que :

- la créance revendiquée au titre de la souffrance endurée et du déficit fonctionnel permanent est atteinte par la prescription quadriennale ;

- il n'a commis aucune faute ;

- la demande relative à la prime de service est irrecevable faute d'avoir été mentionnée dans la demande préalable ;

- cette créance est prescrite concernant 2015 ;

- les autres préjudices ne sont pas justifiés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le décret n° 2005-442 du 2 mai 2005 ;

- le décret n° 2016-336 du 21 mars 2016 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jeanmougin, première conseillère,

- les conclusions de Mme Barray, rapporteure publique,

- les observations de Me Languil, pour Mme A,

- et les observations de Me Carluis, pour l'IME d'Écouis.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, cadre territorial de santé paramédical, demande au tribunal de condamner l'Institut médico-éducatif (IME) d'Écouis à lui verser la somme totale de 64 630,86 euros en réparation des préjudices causés par la maladie reconnue imputable au service.

Sur la responsabilité sans faute :

2. Compte tenu des conditions posées à leur octroi et de leur mode de calcul, la rente viagère d'invalidité et l'allocation temporaire d'invalidité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions qui instituent ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

3. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'État, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'État, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. Sont prescrites, dans le même délai et sous la même réserve, les créances sur les établissements publics dotés d'un comptable public. " Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : Toute demande de paiement () Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance () " S'agissant d'une créance indemnitaire détenue sur une collectivité publique au titre d'un dommage corporel engageant sa responsabilité, le point de départ du délai de prescription prévu par ces dispositions est le premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les infirmités liées à ce dommage ont été consolidées. Il en est ainsi pour tous les postes de préjudices, aussi bien temporaires que permanents, qu'ils soient demeurés à la charge de la victime ou aient été réparés par un tiers.

4. Mme A a été reconnue, le 2 décembre 2013, victime d'une maladie imputable au service depuis le 3 octobre 2012. Il résulte de l'instruction, notamment des rapports d'expertise du 27 mai 2014, du 9 décembre 2014, du 9 juillet 2015 et du 14 avril 2017, dont Mme A, qui a été examinée, ne pouvait ignorer l'existence dès lors qu'ils étaient mentionnés dans les décisions relatives à ses congés portées à sa connaissance et dont elle pouvait demander la communication, que son état de santé est consolidé depuis le 4 juin 2014. La requérante, qui se borne à invoquer l'absence de décision administrative faisant état de cette consolidation, n'apporte aucun élément médical remettant en cause la date de consolidation et ne fait état d'aucune cause d'interruption de la prescription. Il en résulte que le délai de prescription de quatre ans, qui a commencé à courir le 1er janvier 2015, était expiré le 12 août 2020 lorsque Mme A a saisi l'IME d'Écouis d'une demande de réparation des préjudices liés à son accident de service.

5. Il en résulte que Mme A n'est pas fondée à demander l'indemnisation des préjudices, qu'elle estime liés à sa maladie imputable au service, aux titres de la souffrance endurée pendant son arrêt de travail ainsi que d'un déficit fonctionnel permanent et, en tout état de cause, s'agissant d'un préjudice forfaitairement réparé par l'allocation temporaire d'invalidité, d'un manque à gagner lié aux primes de service non perçues.

Sur la responsabilité pour faute :

6. En premier lieu, Mme A soutient qu'alors qu'elle était reconnue apte, sous la réserve de ne plus être en contact professionnel avec les équipes des services d'éducation spécialisée et de soins à domicile (SESSAD) qu'elle avait dirigées, à reprendre son travail dès 2013, l'IME d'Écouis a manqué à son obligation de reclassement en ne lui proposant aucun poste avant l'année 2016. Il résulte cependant de l'instruction qu'aucun poste de cadre de catégorie A pour un emploi sans contact avec les équipes des SESSAD, et donc correspondant à ses restrictions médicales, n'était vacant entre 2013 et 2016 au sein de l'institut. La requérante ne conteste pas que le poste d'adjoint des cadres ne relevait pas de cette catégorie. Elle n'établit pas non plus qu'un poste de psychomotricienne, de catégorie B, répondant à sa qualification initiale, sans contact avec les équipes des SESSAD, aurait été vacant entre 2013 et 2016. Il résulte en outre de l'instruction que Mme A, qui ne justifie pas qu'elle aurait été obligée à avoir des contacts avec les équipes des SESSAD, a refusé le poste de chef de service à l'institut médico-professionnel (IMPro) qui lui avait été proposé en juin 2016 et qu'elle a alors refusé d'occuper toute fonction au sein de l'IME. Par suite, Mme A n'établit pas l'existence d'une faute tirée du manque de diligences de l'IME à lui proposer un poste. Elle n'est donc pas fondée à demander la réparation de préjudices tirés de l'absence de perception dès 2013 de l'allocation temporaire d'invalidité, d'un manque à gagner lié à l'absence de perception de primes de service en 2015 et, en 2016, de la perte de chance de bénéficier d'un avancement de grade et d'un manque à gagner de pension de retraite corrélatif à l'absence d'avancement de grade.

7. En deuxième lieu, Mme A soutient que l'IME d'Écouis a commis une faute en ne lui permettant pas de prendre les congés annuels qu'elle n'avait pas pu prendre entre 2012 et 2016 du fait de son placement en congé de maladie et que l'institut a manqué à son devoir d'information à cet égard.

8. Les dispositions de l'article 7 de la directive 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 relative à certains aspects de l'aménagement du temps de travail font obstacle à ce que le droit au congé annuel payé qu'un travailleur n'a pas pu exercer pendant une certaine période parce qu'il était placé en congé de maladie pendant tout ou partie de cette période s'éteigne à l'expiration de celle-ci. Le droit au report des congés annuels non exercés pour ce motif n'est toutefois pas illimité dans le temps. Si, selon la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, la durée de la période de report doit dépasser substantiellement celle de la période au cours de laquelle le droit peut être exercé, pour permettre à l'agent d'exercer effectivement son droit à congé sans perturber le fonctionnement du service, la finalité même du droit au congé annuel payé, qui est de bénéficier d'un temps de repos ainsi que d'un temps de détente et de loisirs, s'oppose à ce qu'un travailleur en incapacité de travail durant plusieurs années consécutives, puisse avoir le droit de cumuler de manière illimitée des droits au congé annuel payé acquis durant cette période. En l'absence de dispositions législatives ou réglementaires fixant ainsi une période de report des congés payés qu'un agent s'est trouvé, du fait d'un congé maladie, dans l'impossibilité de prendre au cours d'une année civile donnée, le juge peut en principe considérer, afin d'assurer le respect des dispositions de la directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003, que ces congés peuvent être pris au cours d'une période de quinze mois après le terme de cette année. Toutefois ce droit au report s'exerce, en l'absence de dispositions, sur ce point également, dans le droit national, dans la limite de quatre semaines prévue par cet article 7. Il appartient en outre à l'employeur de faire diligence pour que le travailleur soit effectivement en mesure de prendre les congés annuels payés auxquels il avait droit en vertu du droit de l'Union.

9. Il en résulte, d'une part, que Mme A avait perdu fin mars 2017 un droit au report des congés annuels non pris, nés des années 2012 à 2015. D'autre part, lorsqu'elle a repris ses fonctions en septembre 2017, elle avait droit, jusqu'à fin mars 2018, au report de 4 semaines de congés nés au titre de 2016. La requérante est donc fondée à soutenir qu'en ne l'ayant pas informée de son droit au report, l'IME d'Écouis a commis une faute et lui a fait perdre une chance de prendre les congés auxquels elle avait droit au titre de 2016.

10. En revanche, dès lors qu'à la date de l'admission de Mme A à la retraite en 2019, l'intéressée n'avait plus droit, depuis fin mars 2018, au report de ses congés annuels de 2016, l'IME d'Écouis n'a pas commis de faute à ne pas lui avoir versé, à la fin de la relation de travail, d'indemnité compensatrice des congés payés non pris au titre de 2016.

11. Il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par Mme A du fait de la faute mentionnée au point 9 en lui allouant la somme de 500 euros. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 5 novembre 2020, date de l'introduction de sa requête. Ces intérêts seront capitalisés à compter du 5 novembre 2021 et à chaque échéance annuelle ultérieure.

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme à la charge ni de Mme A ni de l'IME d'Écouis au titre des frais d'instance. Aucun dépens n'ayant été engagé dans la présente instance, la demande présentée par Mme A à ce titre ne peut qu'être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : L'IME d'Écouis est condamné à verser à Mme A la somme de 500 euros. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 5 novembre 2020. Ces intérêts seront eux-mêmes capitalisés à compter du 5 novembre 2021 et à chaque échéance annuelle ultérieure.

Article 2 : Le surplus de la requête et les conclusions présentées par l'IME d'Écouis sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetés.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à l'Institut médico-éducatif d'Écouis.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

Mme Jeanmougin, première conseillère,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 janvier 2023.

La rapporteure,

Signé

H. JEANMOUGIN

Le président,

Signé

P. MINNE Le greffier,

Signé

N. BOULAY

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N. BOULAY

N°2004474

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