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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2200995

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2200995

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2200995
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantALBERT PATRICK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 mars 2022 et un mémoire complémentaire enregistré le 11 juin 2024, M. G, représenté par Me Albert, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 12 janvier 2022 par laquelle la directrice générale du centre hospitalier (CH) de Verneuil d'Avre-et-d'Iton l'a suspendu de ses fonctions ;

2°) de condamner l'établissement à lui verser la somme de 5 000 euros en indemnisation de son préjudice moral ;

3°) de mettre à la charge de l'établissement la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- la décision comporte une erreur portant sur la date de ses effets ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle caractérise un détournement de pouvoir ;

- il a subi un préjudice moral résultant de cette décision illégale, lequel s'élève à la somme de 5 000 euros ;

- il incombe à l'établissement de réparer ce préjudice.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 février 2024, le CH de Verneuil d'Avre-et-d'Iton, représenté par l'AARPI Angle Droit Avocat, conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés par le requérant sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n°86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de la santé publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- et les observations de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Médecin recruté à compter du 1er mai 2021 au sein du centre hospitalier (CH) de Verneuil d'Avre-et-d'Iton, M. H A exerçait au sein du service des urgences de l'établissement. Après que de graves incidents professionnels et relationnels ont été mis à jour, la directrice générale du centre hospitalier a décidé, le 12 janvier 2022, de le suspendre de ses fonctions à titre conservatoire, à compter du 11 janvier précédent, avec maintien de sa rémunération, hors primes. M. A demande au tribunal l'annulation de cette décision et la condamnation de l'établissement à l'indemniser du préjudice moral résultant de son édiction.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, la mesure de suspension litigieuse est une mesure conservatoire prise dans l'intérêt du service et ne constitue pas une sanction disciplinaire devant être motivée. En tout état de cause, après avoir visé les articles R 6152-1 à R.6152-98 du code de la santé publique, l'acte attaqué indique le motif tiré de ce que des faits graves présentant un caractère de vraisemblance, ont été rapportés au sujet de M. A, sont à l'origine de risques de dysfonctionnements importants au sein du service et nécessitent la réalisation d'une enquête. Dès lors, à supposer ce moyen soulevé, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée serait entachée d'un défaut de motivation.

3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, en particulier du rapport du 28 décembre 2021 de Mme B, cadre de santé, du rapport non daté du Dr F, médecin urgentiste, du rapport du 14 janvier 2022 du Dr D, médecin urgentiste, du rapport du 27 décembre 2021 du Dr C E, médecin urgentiste, et, enfin, de la fiche incident complétée le 5 novembre 2021, que le Dr A s'est signalé à l'attention de ses collègues du service des urgences, du personnel soignant et de la direction du CH de Verneuil d'Avre-et-d'Iton, en novembre et décembre 2021, pour des faits présentant une particulière gravité, notamment des refus d'assurer les transmissions médicales, lors des relèves, au point de mettre la sécurité des patients en danger et une propension à ne conserver aucune trace écrite de ses prescriptions médicales, en méconnaissance des règles de sécurité les plus élémentaires. L'intéressé s'est également signalé pour avoir opposé de multiples refus de se lever, lors de ses nuits de garde, lorsqu'il était appelé par ses équipes, ainsi que pour son comportement agressif et inapproprié allant jusqu'à l'insulte, vis-à-vis de ses collègues, en ayant, par exemple, traité le Dr D de " sale Arabe ". Dans ces conditions, marquées, notamment, par la mise en péril de la qualité et de la continuité des soins, la directrice générale du CH de Verneuil d'Avre-et-d'Iton était fondée, sans entacher sa décision d'erreur d'appréciation, à prononcer sans délai la suspension à titre conservatoire du Dr A, mesure nécessaire pour assurer la sécurité des malades et la continuité du service.

4. En troisième lieu, au regard des manquements qui lui sont reprochés, dont la matérialité n'est pas utilement contestée, et qui ont, d'ailleurs, donné lieu, postérieurement à l'adoption de la décision en litige, à un signalement au Procureur de la République d'Evreux, à un signalement auprès du conseil départemental de l'ordre des médecins de l'Eure et, le 12 juillet 2022, à une mesure de licenciement, en se bornant à indiquer, en termes particulièrement succincts, qu'il était devenu " gênant " du fait de sa demande de promotion et que la direction faisait l'objet d'un " chantage " de certains praticiens qui souhaitaient son départ, le requérant n'établit pas le détournement de pouvoir qu'il invoque.

5. En dernier lieu, les décisions administratives ne pouvant légalement disposer que pour l'avenir, l'administration ne peut, par dérogation à cette règle, prendre des mesures à portée rétroactive que pour assurer la continuité de la carrière d'un agent public ou procéder à la régularisation de sa situation.

6. En l'espèce, par la décision contestée en date du 12 janvier 2022, notifiée le même jour, le centre hospitalier de Verneuil d'Avre-et-d'Iton a suspendu M. A de ses fonctions, avec maintien de sa rémunération, de manière rétroactive, à compter du 11 janvier 2022. L'effet rétroactif conféré à cette décision n'était pas nécessaire pour assurer la continuité de la carrière de l'agent et ne constituait pas une mesure de régularisation de sa situation. Par suite, la décision contestée est entachée d'une rétroactivité illégale en tant qu'elle porte sur une période antérieure à sa date de notification.

7. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 12 janvier 2022 par laquelle la directrice générale du CH de Verneuil d'Avre-et-d'Iton l'a suspendu de ses fonctions en tant qu'elle prévoit une prise d'effet antérieure au 12 janvier 2022.

Sur les conclusions indemnitaires :

8. M. A se prévaut exclusivement d'un préjudice moral résultant de l'édiction de la mesure de suspension litigieuse. L'intéressé ne justifie pas d'un préjudice moral directement lié à l'illégalité rétroactive de la décision de suspension du 12 janvier 2022. Dans ces conditions, et alors que la décision de suspension était fondée, ainsi qu'il a été exposé au point n°3, aucune indemnisation ne peut être allouée au titre de ce chef de préjudice. Les conclusions indemnitaires formées par le requérant doivent, par suite, et en tout état de cause, être rejetées, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur leur recevabilité.

Sur les frais liés au litige :

9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CH de Verneuil d'Avre-et-d'Iton la somme que M. A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la directrice générale du centre hospitalier de Verneuil d'Avre-et-d'Iton du 12 janvier 2022 portant suspension de M. A à compter du 11 janvier 2022 est annulée en tant qu'elle prévoit une date de prise d'effet antérieure au 12 janvier 2022.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. G et au centre hospitalier de Verneuil d'Avre-et-d'Iton.

Délibéré après l'audience du 1er juillet 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Bouvet, premier conseiller,

M. Mulot, premier conseiller,

Assistés de M. Boulay, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 18 juillet 2024.

Le rapporteur,

C. BOUVETLa présidente,

A. GAILLARD

Le greffier,

N. BOULAY

La République mande et ordonne à la ministre du Travail, de la Santé, et des Solidarités en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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