vendredi 20 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2204713 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 4 ème Chambre |
| Avocat requérant | RIQUIER |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 22 novembre 2022 et 26 janvier 2024, la société Atelier d'architecture Créus Decrette, représenté par la SCP Baron A, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner le département de l'Eure à lui verser une somme de 18 318 euros, assortie des intérêts de droit, eux-mêmes capitalisés, au titre du solde du marché de maîtrise d'œuvre ;
2°) de rejeter les demandes du département de l'Eure figurant dans le décompte général du marché de maîtrise d'œuvre et le courrier du 11 novembre 2022 rejetant son mémoire en réclamation et tendant à ce qu'elle lui verse une somme de 43 150,68 euros au titre de pénalités diverses et de 60 000 euros au titre d'une " retenue pour défaut d'indication d'application fautive des pénalités à l'entreprise " ;
3°) de mettre à la charge du département de l'Eure une somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la pénalité de 402,73 euros du fait du retard dans la vérification du projet de décompte final, prévue au a) de l'article 6-2-2 du cahier des clauses administratives particulières, n'est pas justifiée dès lors qu'elle a transmis le projet de décompte général le 7 janvier 2021, la transmission le 15 janvier 2021 d'un courrier explicatif étant sans incidence sur le respect de ses obligations contractuelles ;
- la pénalité de 57,85 euros infligée au titre du b) de l'article 6-2-2 du cahier des clauses administratives particulières, après réduction, n'est pas justifiée dès lors qu'aucun manquement à une de ses obligations contractuelles n'est établi ;
- s'agissant des pénalités du fait du retard dans l'instruction des mémoires en réclamation, prévue à l'article 6-4-2 du cahier des clauses administratives particulières :
* celle de 18 900 euros n'est pas justifiée dès lors que, à supposer que la demande formulée le 18 décembre 2020, et notifiée le 21 décembre, par la société Eiffage Route, accompagnant le projet de décompte final, puisse être regardée comme un mémoire en réclamation, elle a transmis une analyse suffisante le 15 janvier 2021 dans le délai requis ;
* celle de 23 800 euros concernant l'analyse du mémoire en réclamation du 3 mars 2021 n'est pas justifiée dès lors que, identique au précédent, aucune analyse complémentaire à celle adressée le 15 janvier 2021 n'était nécessaire.
- la retenue de 60 000 euros en raison du préjudice pour faute contractuelle n'est pas justifiée dès lors que le maître d'ouvrage n'invoque aucun manquement contractuel dans sa mission " direction de l'exécution des marchés publics de travaux " et qu'il n'existe aucun lien de causalité entre ce préjudice et l'établissement d'un décompte général tacite, le défaut de conseil de sa part dans la survenance d'un tel risque et d'analyse de la demande de rémunération complémentaire, qui ne faisait pas obstacle, à le supposer avéré, à la notification d'un décompte général dans le délai requis ;
- le solde du marché doit en conséquence être arrêté à la somme de 18 318 euros, à son crédit, et le département doit être condamné à lui verser cette somme.
Par un mémoire en défense enregistré le 6 octobre 2023, le département de l'Eure, représenté par Me Riquier, associé de l'AARPI Publica Avocats, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 4 000 euros soit mise à la charge du département de l'Eure au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la pénalité de 402,73 euros du fait du retard dans la vérification du projet de décompte final est justifiée dès lors que le maître d'œuvre n'a transmis une analyse que le 15 janvier 2021, d'ailleurs toujours insuffisante, après l'expiration, le 31 décembre, du délai imparti et que la transmission, le 7 janvier 2021, d'un projet de décompte général irrégulier ne saurait l'exonérer de la pénalité encourue ;
- la pénalité de 57,85 euros du fait du retard dans l'information sur la date de réception de la demande de paiement est justifiée dès lors que le maître d'œuvre a reçu notification du projet de décompte final le 21 décembre 2020, alors qu'il a pris par erreur comme référence la date du 4 janvier 2021, indiquée sur le projet de décompte général transmis, comme point de départ du délai de trente jours prévu à l'article 13.4.2 du cahier des clauses administratives générales des marchés publics de travaux ; une telle circonstance a fait obstacle à ce qu'il notifie à la société Eiffage Route un décompte général dans le délai requis ;
- s'agissant des pénalités du fait du retard dans l'instruction des mémoires en réclamation :
* celle de 18 900 euros concernant l'analyse du mémoire en réclamation du 18 décembre 2020 est justifiée dès lors que celle transmise en dernier lieu le 15 janvier 2021 était insuffisante et n'a pas été complétée ultérieurement ;
* celle de 23 800 euros concernant l'analyse du mémoire en réclamation du 3 mars 2021 est justifiée dès lors que, estimant qu'il était identique au précédent, le maître d'œuvre a refusé de procéder à son analyse.
- la retenue appliquée à hauteur de 60 000 euros, liée au préjudice pour faute contractuelle, est justifiée en raison de l'insuffisance de l'analyse, par le maître d'œuvre, du projet de décompte final, ce qui l'a conduit à appliquer à tort des pénalités à la société Eiffage Route, et de sa carence dans son devoir de conseil quant au risque d'établissement d'un décompte général tacite ;
- le solde du marché de maîtrise d'œuvre doit en conséquence être arrêté à la somme de 103 160,58 euros.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la commande publique ;
- le décret n° 2013-269 du 29 mars 2013 ;
- l'arrêté du 21 décembre 1993 précisant les modalités techniques d'exécution des éléments de mission de maîtrise d'œuvre confiés par des maîtres d'ouvrage publics à des prestataires de droit privé ;
- l'arrêté du 16 septembre 2009 portant approbation du cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de prestations intellectuelles ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Cotraud, premier conseiller,
- les conclusions de Mme Delacour, rapporteure publique,
- et les observations de Me André, représentant la société Atelier d'architecture Créus Decrette, et de Me Riquier, représentant le département de l'Eure.
Considérant ce qui suit :
1. Par un acte d'engagement du 9 novembre 2017, le département de l'Eure a confié à la société Atelier d'architecture Créus Decrette le marché de maîtrise d'œuvre pour la reconstruction du collège César Lemaître à Vernon. Dans le cadre de cette opération et par un acte d'engagement du 26 décembre 2018, le lot n° 11 " VRD - espaces verts " du marché de travaux correspondant, d'un montant de 1 568 092,32 euros, a été attribué à la SAS Eiffage Route Île-de-France Centre Ouest. Le 21 décembre 2020, le maître d'œuvre a reçu de cette dernière un projet de décompte final pour ledit marché, comportant une demande de rémunération complémentaire, à hauteur de 327 464,30 euros TTC. Le décompte final de ce marché a été transmis par le maître d'œuvre, le 7 janvier 2021, au département, accompagné d'un courriel faisant état d'observations sommaires et de l'impossibilité d'analyser, dans le bref délai imparti, la demande de rémunération complémentaire. Par un courrier du 13 janvier 2021, le département a sollicité du maître d'œuvre une analyse détaillée de cette demande avant le 28 janvier 2021 et a par ailleurs informé la société Eiffage Route, par courrier du même jour, du rejet de son décompte final. Par un courrier du 15 janvier 2021, le maître d'œuvre a transmis l'analyse réclamée. Le 27 janvier 2021, le département a reçu de la société Eiffage Route un projet de décompte général. Par un courrier du 10 février 2021, le département a rejeté la demande de rémunération complémentaire présentée par cette société et lui a adressé le décompte général du marché. Par un courrier du 18 février 2021, celle-ci a informé le département de la naissance d'un décompte général tacite, en l'absence de notification par le département d'un décompte général dans le délai requis, et a sollicité le règlement du solde du marché. Le 4 mars 2021, le département a par ailleurs reçu un mémoire en réclamation de la société Eiffage Route. Par un courrier du 11 mars 2021, réitérée le 19 mars, le département a mis en demeure le maître d'œuvre d'analyser ce mémoire. Le 15 septembre 2021, celui-ci a conclu un protocole d'accord avec la société Eiffage Route. Le 26 juillet 2022 et après mise en demeure, la société Atelier d'architecture Créus Decrette a transmis son projet de décompte général. Après échec de la tentative de résolution amiable du différend, le département a notifié au maître d'œuvre, le 30 septembre 2022, le décompte général de ce marché. Le mémoire en réclamation du maître d'œuvre, sollicitant par ailleurs le règlement de son solde à hauteur de 18 318 euros, a été partiellement rejeté par un courrier du 14 novembre 2022, le département ayant abandonné l'application de pénalités pour un montant de 5 726,91 euros. La société Atelier d'architecture Créus Decrette demande au tribunal, dans le cadre de l'établissement du décompte général du marché, de rejeter les demandes du département, et de le condamner à lui verser la somme de 18 318 euros au titre du règlement de son solde.
Sur l'établissement du décompte général du marché :
2. L'ensemble des opérations auxquelles donne lieu l'exécution d'un marché public est compris dans un compte dont aucun élément ne peut être isolé et dont seul le solde arrêté lors de l'établissement du décompte général et définitif détermine les droits et obligations définitifs des parties. L'ensemble des conséquences financières de l'exécution du marché sont retracées dans ce décompte même lorsqu'elles ne correspondent pas aux prévisions initiales. Il revient notamment aux parties d'y mentionner les conséquences financières de retards dans l'exécution du marché ou de manquements de son titulaire à ses obligations contractuelles.
3. Il appartient au juge du contrat, en l'absence de décompte général devenu définitif, de statuer sur les réclamations pécuniaires présentées par chacune des deux parties pour déterminer le solde de leurs obligations contractuelles respectives.
En ce qui concerne les pénalités :
4. En premier lieu, aux termes de l'article 6 du cahier des clauses administratives particulières du marché de maîtrise d'œuvre : " () / 6-2 Vérification du projet de décompte final de l'entrepreneur / 6-2-1 Délai d'intervention du maître d'œuvre / 6-2-1 A l'issue des travaux, le maître d'œuvre vérifie le projet de décompte final du marché de travaux établi par l'entrepreneur conformément à l'article 13-3 du CCAG applicable aux marchés de travaux et qui lui a été transmis par l'entrepreneur par lettre recommandée avec avis de réception postal ou remis contre récépissé. / Après vérification, le projet de décompte final devient le décompte final. A partir de celui-ci, le maître d'œuvre établit, dans les conditions définies à l'article 13.4 du CCAG applicable aux marchés de travaux, le décompte général. Le délai d'intervention du maître d'œuvre pour vérifier le projet de décompte final de l'entrepreneur et l'établissement de l'état d'acompte est fixé à 10 jours à compter de la date de l'accusé de réception du document ou du récépissé de remise. De plus, le maître d'œuvre est tenu de faire figurer dans l'état qu'il transmet à la personne publique contractante en vue du règlement, la date de réception ou de la remise de la demande de paiement de l'entreprise. / 6-2-2 Pénalités / a) Pénalités encourues du fait de l'inobservation du délai maximal d'intervention / En cas de retard dans la vérification de ce décompte, le maître d'œuvre encourt, sur ses créances, des pénalités dont le montant par jour de retard, y compris les dimanches et jours fériés, est fixé à 1 / 3000ème du montant du décompte général. / b) Pénalités encourues du fait de l'inobservation de l'obligation pour le maître d'œuvre d'informer le pouvoir adjudicateur de la date de réception de la demande de paiement de l'entreprise / Si, en cas de retard imputable au maître d'œuvre, le maître d'ouvrage était contraint de verser des intérêts moratoires aux entreprises concernées, la pénalité applicable serait alors fixée comme suit : P = M x T x (R + 15) / 300 dans laquelle : / P = montant de la pénalité / M = montant de la demande d'acompte / T = taux d'intérêt fixé par arrêté du ministre de l'économie et des finances / R = retard en nombre de jours. () ".
5. D'une part, il appartient au maître d'œuvre, en vertu de ces stipulations, d'établir le projet de décompte général, après avoir vérifié le projet de décompte final transmis par l'entrepreneur.
6. Il est à cet égard constant que le maître d'œuvre a reçu le projet de décompte final, pour le lot n° 11 du marché de travaux, le 21 décembre 2020. Il résulte de l'instruction que, si ce dernier a transmis au département, le 7 janvier 2021, le projet de décompte général, il lui a adressé, le même jour, un courriel faisant état en particulier de son impossibilité, en raison de son caractère volumineux, d'analyser la demande de rémunération complémentaire formulée par la société Eiffage Route. Cette analyse a été adressée au département le 15 janvier 2021. Par un courrier du 1er février 2021, le maître d'œuvre a réitéré cette analyse après réception, le 27 janvier 2021, d'un nouveau projet de décompte final. Il en a fait de même par courrier du 24 février 2021. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments nouveaux comportés par le second projet de décompte final notifié le 27 janvier 2021, le maître d'œuvre doit être regardé comme ayant satisfait à ses obligations contractuelles à compter de la transmission, le 15 janvier 2021, de son analyse de la demande de rémunération complémentaire, soit seize jours après l'expiration, le 30 décembre 2021 à 24 heures, du délai prévu par l'article 6-2-1 du cahier des clauses administratives particulières. La société requérante n'est dès lors pas fondée à soutenir que le département lui a appliqué, à tort, une pénalité de 402,73 euros au titre du a) de l'article 6-2-2 du cahier précité.
7. D'autre part et en revanche, il résulte de l'instruction que la demande de règlement du solde du marché de travaux, formulée, dans un courrier du 18 février 2021, par la société Eiffage Route et adressée directement au département, qui l'a reçue le 22 février 2021, est mentionnée dans un courrier du 24 février 2021 du maître d'œuvre. Si une copie du courrier du 18 février 2021 était adressée à ce dernier, aucune pièce du dossier ne permet d'établir une date de réception antérieure au 24 février 2021, date à laquelle il doit ainsi être regardé comme en ayant eu connaissance au plus tôt. Il ne résulte ainsi pas de l'instruction que le maître d'œuvre ait été informé de la demande de paiement avant le département. Alors même que celui-ci aurait versé des intérêts moratoires à la société Eiffage Route, ce qui n'est pas contesté, il ne démontre pas que le retard constaté est imputable à une faute du maître d'œuvre dans l'information sur la réception de la demande de paiement. En outre et eu égard à l'objet des stipulations au titre desquelles la pénalité a été appliquée, le département ne peut utilement opposer en défense qu'il aurait reçu tardivement l'information sur la date de réception du décompte final. La société requérante est dès lors fondée à soutenir que c'est à tort que le département a maintenu à sa charge une pénalité de 57,85 euros au titre du b) de l'article 6-2-2 du cahier des clauses administratives particulières.
8. En second lieu, aux termes de l'article 6 du cahier des clauses administratives particulières du marché de maîtrise d'œuvre : " () / 6-4 Instruction des mémoires de réclamation / 6-4-1 Délai d'instruction / Le délai d'instruction des mémoires de réclamation est d'un mois à compter de la date de réception par le maître d'œuvre du mémoire de réclamation. / Le maître d'œuvre doit constituer un mémoire de réclamation permettant d'assurer la défense des intérêts du département en proposant des préconisations concrètes et chiffrées et en élaborant argumentaire ciblé et objectif s'opposant aux propositions faites par le titulaire. / 6-4-2 Pénalités pour retard / Par dérogation à l'article 14 du CCAG/PI, en cas de retard dans l'instruction du mémoire de réclamation, le maître d'œuvre encourt sur ses créances des pénalités dont le montant est fixé à 100 € par jour calendaire de retard. () ".
9. Un mémoire du titulaire du marché ne peut être regardé comme une réclamation au sens des stipulations précitées que s'il comporte l'énoncé d'un différend et expose, de façon précise et détaillée, les chefs de la contestation en indiquant, d'une part, les montants des sommes dont le paiement est demandé et, d'autre part, les motifs de ces demandes, notamment les bases de calcul des sommes réclamées. Si ces éléments ainsi que les justifications nécessaires peuvent figurer dans un document joint au mémoire, celui-ci ne peut pas être regardé comme une réclamation lorsque le titulaire se borne à se référer à un document antérieurement transmis au représentant du pouvoir adjudicateur ou au maître d'œuvre sans le joindre à son mémoire.
10. D'une part, il résulte de l'instruction que la demande de rémunération complémentaire, d'ailleurs présentée comme telle, assortissant le projet de décompte final, reçue le 21 décembre 2020 par le maître d'œuvre, ne saurait, ainsi qu'il l'oppose et indépendamment de ce que le département aurait pu convenir avec la société Eiffage Route, être qualifié de mémoire en réclamation en l'absence de différend opposant ces derniers. Au demeurant, la société requérante n'avait pas à justifier, en vertu des stipulations précitées, des modalités d'établissement du projet de décompte général qu'elle avait transmis au département le 7 janvier 2021. Elle est dès lors fondée à soutenir que c'est à tort que le département lui a appliqué une pénalité de 18 900 euros en raison du retard dans l'analyse du " mémoire en réclamation " du 18 décembre 2020, au titre des stipulations précitées.
11. D'autre part, il résulte de l'instruction que, le 12 mars 2021, le maître d'œuvre a reçu du département un mémoire en réclamation de la société Eiffage Route, daté du 3 mars 2021, qu'il avait reçu le lendemain, faisant suite au courrier du 13 janvier 2021 par lequel le département avait rejeté la demande de rémunération complémentaire de cette société. Par un courrier du 15 mars 2021, soit trois jours plus tard, le maître d'œuvre a indiqué au département que, le mémoire en réclamation en cause étant identique à la demande de rémunération complémentaire précédemment reçue, ce qui ressort d'ailleurs de ses termes mêmes, il réitérait l'analyse adressée, par courriel, le 15 janvier 2021. Dans cette analyse, le maître d'œuvre a procédé à une synthèse des demandes de la société Eiffage Route, de leur justification, puis y a apporté une réponse générale, assortie d'une réponse argumentée point par point, sans en omettre aucun, au soutien de la proposition de rejet. Dans ces conditions, fût-elle brève, le département n'établit pas l'insuffisance de cette analyse. En l'absence de non-respect du délai d'un mois prévu par les stipulations précitées, la société requérante est fondée à soutenir que c'est à tort que le département lui a appliqué une pénalité de 23 800 euros en raison du retard dans l'analyse du mémoire en réclamation du 3 mars 2021, au titre de ces mêmes stipulations.
En ce qui concerne la réparation partielle du préjudice subi par le département en raison d'une faute du maître d'œuvre :
12. La notification au titulaire du marché d'un décompte général, même irrégulier, fait obstacle à l'établissement d'un décompte général et définitif tacite à l'initiative du titulaire.
13. Il ressort du décompte général transmis par le département de l'Eure qu'il a appliqué au maître d'œuvre une " retenue pour défaut d'indication d'application fautive des pénalités à l'entreprise ", fixée à 60 000 euros, correspondant à la part de responsabilité qu'il lui estime imputable dans l'indemnisation de 123 261,37 euros qu'il a versée à la société Eiffage Route dans le cadre du protocole d'accord réglant le différend né de l'exécution du lot n° 11 du marché de travaux. Le département justifie cette " retenue ", dans le décompte général, par la faute commise par le maître d'œuvre dans sa mission " direction de l'exécution des marchés publics de travaux ", pour avoir imposé à la société Eiffage Route la réalisation des raccordements des " descentes EP ", qui ne relevait pas de travaux prévus dans le cadre de son lot.
14. Il résulte de l'instruction que le préjudice, décrit au point précédent, dont le département sollicite l'indemnisation, dans le décompte général, de la part du maître d'œuvre découle de la naissance d'un décompte général et définitif tacite, faute pour lui de l'avoir rejeté dans le délai requis par les stipulations du marché en cause. Le département, qui n'était pas censé ignorer ces stipulations, ne peut à cet égard utilement se prévaloir, en l'absence de stipulations du marché en ce sens, d'un défaut d'information et de conseil de la part du maître d'œuvre sur les conditions dans lesquelles un tel décompte était susceptible de naître. La société Atelier d'architecture Créus Decrette avait par ailleurs transmis au département un projet de décompte général le 7 janvier 2021 et une analyse suffisante de la demande de rémunération complémentaire le 15 janvier 2021, soit avant l'expiration du délai de trente jours suivant le 18 décembre 2020, date de réception du projet de décompte final de la société Eiffage Route. En tout état de cause, le département ne fait état d'aucun obstacle à ce qu'avant l'expiration de ce délai, ni même de celui de dix jours suivant le dépôt, le 27 janvier 2021, d'un projet de décompte général, il ait pu notifier un décompte général, même irrégulier ou erroné, lequel aurait fait obstacle à la naissance d'un décompte général et définitif tacite. Par suite, en l'absence de lien de causalité entre la faute qui lui est imputée par le département et le préjudice qu'il a subi, la société d'architecture Atelier Créus Decrette est fondée à soutenir que c'est à tort que la " retenue " litigieuse lui a été appliquée à hauteur de 60 000 euros.
Sur la détermination du solde du marché de maîtrise d'œuvre :
15. Il résulte de l'instruction que le montant du décompte général du marché de maîtrise d'œuvre doit être fixé à la somme de 1 410 542,88 euros TTC, rémunérations complémentaires et révisions comprises, non contestées. Eu égard aux acomptes déjà versés, à hauteur de 1 392 224,53 euros, non contestés, et à ce qui a été dit aux points 7, 10 et 11, le montant des pénalités mises à la charge de la société Atelier d'architecture Créus Decrette devant être ramené à la somme de 402,73 euros, le solde du marché en cause doit être arrêté à la somme de 17 915,27 euros, au crédit de ladite société.
16. Compte tenu du solde du marché de maîtrise d'œuvre ainsi déterminé au point précédent, il y a seulement lieu de condamner, à ce titre, le département de l'Eure à verser à la société Atelier d'architecture Créus Decrette une somme de 17 915,27 euros.
Sur les intérêts et leur capitalisation :
17. Aux termes de l'article 2 du décret du 29 mars 2013 susvisé relatif à la lutte contre les retards de paiement dans les contrats de la commande publique, applicable au marché en litige, dont l'acte d'engagement a été signé le 9 novembre 2017 : " I.- Le délai de paiement court à compter de la date de réception de la demande de paiement par le pouvoir adjudicateur ou, si le contrat le prévoit, par le maître d'œuvre ou toute autre personne habilitée à cet effet. / Toutefois : () / 2° Pour le paiement du solde des marchés de travaux soumis au code des marchés publics, le délai de paiement court à compter de la date de réception par le maître de l'ouvrage du décompte général et définitif établi dans les conditions fixées par le cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de travaux ; () / II.- La date de réception de la demande de paiement et la date d'exécution des prestations sont constatées par les services du pouvoir adjudicateur ou, le cas échéant, par le maître d'œuvre ou la personne habilitée à cet effet. A défaut, c'est la date de la demande de paiement augmentée de deux jours qui fait foi. En cas de litige, il appartient au créancier d'apporter la preuve de cette date. () ".
18. Pour l'application de ces dispositions, lorsqu'un décompte général fait l'objet d'une réclamation par le cocontractant, le délai de paiement du solde doit être regardé comme ne commençant à courir qu'à compter de la réception de cette réclamation par le maître d'ouvrage.
19. Aux termes de l'article 7 du même décret : " Lorsque les sommes dues en principal ne sont pas mises en paiement à l'échéance prévue au contrat ou à l'expiration du délai de paiement, le créancier a droit, sans qu'il ait à les demander, au versement des intérêts moratoires et de l'indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement prévus aux articles 39 et 40 de la loi du 28 janvier 2013 susvisée ". Aux termes de l'article 8 de ce même décret : " I.- Le taux des intérêts moratoires est égal au taux d'intérêt appliqué par la Banque centrale européenne à ses opérations principales de refinancement les plus récentes, en vigueur au premier jour du semestre de l'année civile au cours duquel les intérêts moratoires ont commencé à courir, majoré de huit points de pourcentage. () / Les intérêts moratoires appliqués aux acomptes ou au solde sont calculés sur le montant total de l'acompte ou du solde toutes taxes comprises, diminué de la retenue de garantie, et après application des clauses d'actualisation, de révision et de pénalisation. / II.- En cas de désaccord sur le montant d'un acompte ou du solde, le paiement est effectué dans les délais fixés à l'article 1er sur la base provisoire des sommes admises par le pouvoir adjudicateur. Lorsque les sommes ainsi payées sont inférieures à celles qui sont finalement dues au créancier, celui-ci a droit à des intérêts moratoires calculés sur la différence ".
20. La société Atelier d'architecture Créus Decrette a droit aux intérêts moratoires sur la somme qui lui est due au taux appliqué par la Banque centrale européenne à ses opérations principales de refinancement les plus récentes, majoré de huit points de pourcentage, à compter du lendemain de l'expiration du délai de paiement de trente jours du solde, qui a en l'espèce commencé à courir le 6 novembre 2022, date de réception de la réclamation de la société précitée par le maître d'ouvrage.
21. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 22 novembre 2022. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 22 novembre 2023, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :
22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Atelier d'architecture Créus Decrette, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le département de l'Eure demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il y a en revanche lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de ce dernier, qui est la partie perdante pour l'essentiel dans la présente instance, une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Atelier d'architecture Créus Decrette et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Le montant du solde du marché de maîtrise d'œuvre conclu entre le département de l'Eure et la société Atelier d'architecture Créus Decrette s'élève à la somme de 17 915,27 euros, au crédit de cette société.
Article 2 : Le département de l'Eure est condamné à verser une somme de 17 915,27 euros à la société Atelier d'architecture Créus Decrette au titre du solde du marché de maîtrise d'œuvre, avec intérêts dans les conditions prévues au point 20. Les intérêts échus à la date du 22 novembre 2023, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 3 : Le département de l'Eure versera à la société Atelier d'architecture Créus Decrette une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la société Atelier d'architecture Créus Decrette est rejeté.
Article 5 : Les conclusions présentées par le département de l'Eure au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la société Atelier d'architecture Créus Decrette et au département de l'Eure.
Délibéré après l'audience du 6 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Van Muylder, présidente,
M. Cotraud, premier conseiller,
Mme Favre, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 20 septembre 2024.
Le rapporteur,
Signé : J. Cotraud
La présidente,
Signé : C. Van MuylderLe greffier,
Signé : J.-L. Michel
La République mande et ordonne au préfet de l'Eure, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
C. HENRY
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026