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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2108645

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2108645

mardi 30 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2108645
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantBORDACAHAR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 septembre 2021 et le 18 octobre 2021, la société Securitas France, représentée par Me Baillis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 23 juillet 2021 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision implicite de rejet née du silence qu'elle avait gardé sur le recours hiérarchique présenté à l'encontre de la décision du 19 octobre 2020 de l'inspectrice du travail autorisant le licenciement de M. B, annulé cette décision et refusé d'autoriser son licenciement ;

2°) de mettre à la charge de M. B la somme de 1 500 euros au titre

de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision de retrait de la décision implicite de rejet du recours hiérarchique n'est pas motivée ;

- cette décision de retrait a été prise en violation de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration dès lors que ladite décision implicite de rejet du recours hiérarchique n'est pas entachée d'illégalité ;

- la décision annulant la décision de l'inspectrice du travail n'est pas suffisamment motivée dès lors qu'elle ne comporte aucun élément sur l'existence d'un lien avec le mandat syndical, qu'elle n'énonce pas de manière exhaustive les mandats détenus par le salarié et qu'elle ne mentionne pas de façon complète les faits disciplinaires qui sont reprochés à ce dernier ;

- c'est à tort que le ministre a estimé que l'aménagement proposé n'était pas conforme aux prescriptions des avis d'aptitude avec réserves émis par le médecin du travail, les derniers de ces avis ne mentionnant pas la nécessité de fournir un siège " assis/debout " ;

- c'est à tort que le ministre s'est fondé sur la nécessité d'interroger le médecin du travail sur la conformité des postes proposés aux avis d'aptitude avec réserves qu'il a émis ;

- c'est à tort que le ministre a estimé que les refus du salarié ne pouvaient pas être regardés comme ayant un caractère fautif.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 février 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2021, M. A B conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge de la société Securitas France au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il fait valoir que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Dominique Binet, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Linda Mentfakh, rapporteure publique,

- et les observations Me Grès, substituant Me Baillis avocat de la société Securitas France.

Considérant ce qui suit :

1. La société Securitas a sollicité le 26 août 2020 l'autorisation de licencier M. B, salarié protégé, pour motif disciplinaire. L'inspectrice du travail de la section 2 de l'unité de contrôle n° 2 de l'unité départementale du Val-de-Marne a fait droit à cette demande par une décision du 19 octobre 2020, à l'encontre de laquelle M. B a formé un recours hiérarchique le 3 décembre 2020. Par une décision du 23 juillet 2021, dont la société Securitas demande l'annulation, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision implicite de rejet née du silence qu'elle avait gardé sur ce recours hiérarchique, annulé la décision du 19 octobre 2020 de l'inspectrice du travail et refusé d'autoriser le licenciement de M. B.

Sur la motivation des décisions portant retrait de la décision implicite de rejet du recours hiérarchique et annulation de la décision de l'inspectrice du travail :

2. La décision du 23 juillet 2021 vise les dispositions applicables du code du travail, fait mention de la décision initiale de l'inspectrice du travail du 19 octobre 2020, de la décision implicite de rejet du recours hiérarchique énonce de façon précise les motifs pour lesquels le ministre estime que l'autorisation sollicitée par la société Securitas France devait être refusée, en mentionnant de façon complète les griefs invoqués par l'employeur et en déduit que l'inspectrice du travail a " commis une erreur d'appréciation des faits " avant de retirer la décision implicite née du silence gardé sur le recours hiérarchique formé par le salarié et d'annuler la décision de l'inspectrice du travail. Le ministre a ainsi entendu faire reposer tant sa décision de retrait que sa décision d'annulation sur un motif tiré de ce que ces décisions étaient toutes deux entachées d'illégalité puisque, la décision de l'inspectrice du travail étant illégale, il ne pouvait légalement rejeter le recours hiérarchique dont il était saisi. Par suite, tant la décision de retrait que la décision d'annulation prise par le ministre sont motivées au regard des exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Dans la mesure où, ainsi qu'il vient d'être dit, le ministre a estimé que la demande d'autorisation présentée par la société Securitas France devait être refusée, il n'avait pas, au titre de l'obligation de motivation découlant des dispositions qui viennent d'être évoquées, à motiver spécifiquement sa décision sur la question d'un éventuel lien entre la demande de l'employeur et les mandats détenus par l'intéressé.

Sur la légalité interne des décisions du ministre :

3. Aux termes de l'article L. 4624-6 du code du travail, " L'employeur est tenu de prendre en considération l'avis et les indications ou les propositions émis par le médecin du travail en application des articles L. 4624-2 à L. 4624-4. En cas de refus, l'employeur fait connaître par écrit au travailleur et au médecin du travail les motifs qui s'opposent à ce qu'il y soit donné suite ".

4. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que si la décision du 23 juillet 2011 vise uniquement l'avis du médecin du travail du 5 septembre 2016, les préconisations successives du médecin du travail constatent l'aptitude de M. B assortie de la réserve de l'exercice par l'intéressé d'un emploi ne nécessitant pas le maintien de la station debout pendant plus de deux heures d'affilée et permettant une alternance de position débout et assise, de sorte que les restrictions médicales étaient identiques à chaque fois qu'un poste a été proposé au salarié. Dans ces conditions, contrairement à ce que soutient la société Securitas France le ministre n'a pas apprécié le caractère fautif des refus du salarié sans tenir compte de l'ensemble des éléments de faits de l'espèce.

5. En deuxième lieu, il ne résulte pas des dispositions citées au point 3 ni d'aucune autre disposition législative ou réglementaire qu'une obligation ne pèse sur l'employeur d'avoir à soumettre, pour avis, au médecin du travail, les propositions de poste qui sont faites à un salarié à la suite d'un avis d'aptitude assorti de réserves. Il suit de là que, en se fondant notamment sur la circonstance que l'employeur n'a pas démontré que les propositions qui ont été faites à M. B ont été présentées pour avis au médecin du travail pour estimer que les refus exprimés par ce dernier n'étaient pas fautifs, le ministre a commis une erreur de droit.

6. En troisième lieu et en revanche, il ressort des termes mêmes de la décision contestée et des pièces du dossier que la ministre s'est également fondé, pour estimer que les refus exprimés par M. B n'étaient pas fautifs, sur la circonstance que l'employeur n'a pas justifié avoir proposé des postes respectant les réserves émises par le médecin du travail. Si la société Securitas France conteste cette appréciation du ministre, elle n'apporte aucun élément de nature à étayer ses allégations, dès lors qu'elle se contente de soutenir que le salarié a systématiquement refusé de se rendre sur le lieu d'implantation des postes qui lui ont été proposés, sans apporter le moindre élément précis permettant d'établir que ces postes étaient aménagés conformément aux préconisations du médecin du travail, à savoir un poste alternant une station debout et une station assise, sans station debout plus de deux heures d'affilée. Il résulte de l'instruction que la ministre aurait pris la même décision si elle s'était fondée sur ce seul second motif, lequel est de nature à légalement la justifier, dès lors que, en l'absence de justification de l'adéquation entre les postes qui ont été proposés au salarié, les refus opposés par ce dernier ne peuvent être regardés comme constituant une faute.

7. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration : " L'administration ne peut abroger ou retirer une décision créatrice de droits de sa propre initiative ou sur la demande d'un tiers que si elle est illégale et si l'abrogation ou le retrait intervient dans le délai de quatre mois suivant la prise de cette décision ".

8. Il résulte de ce qui a été dit au point 6 que la décision de l'inspectrice du travail du 19 octobre 2020 était illégale, ainsi que l'a relevé à bon droit la ministre. Dans ces conditions, il appartenait au ministre de faire droit au recours hiérarchique dont l'avait saisi le salarié, en sorte que la décision implicite née du silence gardé sur ce recours hiérarchique était entachée d'illégalité. Par suite, c'est sans méconnaître les dispositions qui viennent d'être citées du code des relations entre le public et l'administration que la ministre a prononcé le retrait de cette décision implicite de rejet.

9. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la société Securitas France n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions du 23 juillet 2021 par lesquelles la ministre du travail a retiré la décision implicite de rejet née du silence qu'elle avait gardé sur le recours hiérarchique formé par le salarié annulé la décision du 19 octobre 2020 de l'inspectrice du travail et refusé d'autoriser le licenciement de M. B.

Sur les frais de l'instance :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société Securitas demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Securitas France une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : La requête de la société Securitas France est rejetée.

Article 2 : La société Securitas France versera à M. A B la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Securitas France, à M. A B et

à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Copie pour information en sera transmise au directeur régional et interdépartemental de l'économie de l'emploi, du travail et des solidarités d'Île-de-France.

Délibéré après l'audience du 12 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Timothée Gallaud, président,

Mme Félicie Bouchet, première conseillère,

M. Dominique Binet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 janvier 2024.

Le rapporteur,

D. Binet

Le président,

T. Gallaud

La greffière,

L. Potin

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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