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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2110654

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2110654

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2110654
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantEYRIGNOUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 novembre 2021 et 16 mai 2022, Mme A B épouse C, représentée par la Selarl Dbcj avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le directeur du centre hospitalier du

Sud Seine-et-Marne a rejeté son recours gracieux tendant à l'annulation de la décision n° 45/2021 du 20 mai 2021 par laquelle il a prononcé son exclusion temporaire de fonctions sans traitement d'un mois, du 1er au 30 juin 2021 inclus ;

2°) de condamner le centre hospitalier du Sud Seine-et-Marne à lui verser la somme de 7 700 euros, majorée des intérêts de droit à compter de la date de la première demande d'indemnisation formée le 16 juillet 2021 et capitalisation des intérêts échus à compter de cette même formalité ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier du Sud Seine et Marne la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761 1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- son recours en responsabilité est recevable ;

- le centre hospitalier du Sud Seine-et-Marne a commis un fait dommageable qui engage sa responsabilité ; la situation dangereuse constatée au sein du service justifiait l'exercice de son droit de retrait dont elle a fait mention sur le cahier " danger grave et imminent " et dont elle a informé la cadre ; elle se trouvait dans une situation de fragilité physique que le centre hospitalier ne peut feindre d'ignorer, qui justifiait d'autant plus l'exercice de son droit de retrait ;

- elle a subi un préjudice moral et financier résultant de son exclusion temporaire de fonctions ; elle a perdu toute confiance en la capacité de protection de son employeur et ses compétences professionnelles ont été remises en cause sans raison apparente ; elle est fondée à demander l'indemnisation des préjudices subis à concurrence de la somme de 7 700 euros correspondant, d'une part, à la somme de 2 700 euros pour le mois de juin non rémunéré et, d'autre part, à la somme de 5 000 euros pour son préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mars 2022, le centre hospitalier du

Sud Seine-et-Marne, représenté par son directeur en exercice, représenté par

Me Eyrignoux, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de Mme B épouse C en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il ne peut lui être reproché aucune faute dès lors que la décision de sanction est fondée ; Mme B épouse C a exercé son droit de retrait en l'absence de danger grave et imminent mais à titre préventif et sans informer à temps sa hiérarchie ; l'exercice inadapté de son droit de retrait est manifestement fautif ; la sanction disciplinaire d'exclusion temporaire de fonctions est adaptée, justifiée et proportionnée aux manquements imputables à Mme B épouse C ;

- Mme B épouse C n'établit pas la réalité des préjudices qu'elle invoque.

Par une ordonnance du 9 janvier 2024, la clôture d'instruction a été fixée au

15 février 2024 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Réchard,

- les conclusions de Mme Van Daële, rapporteure publique,

- et les observations de Me Junguenet représentant Mme B épouse C et de Me Pawlotsky représentant le centre hospitalier du Sud Seine-et-Marne.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B épouse C, infirmière au sein du centre hospitalier du Sud Seine-et-Marne (CHSSM), a été affectée au service de psychiatrie générale du secteur de Fontainebleau sur le site de Nemours. Dans la soirée du 31 janvier 2021, un patient a violemment agressé plusieurs soignants du service. Le lendemain, Mme B épouse C a exercé, avec deux autres collègues, son droit de retrait dès la prise de son service à 7 h 30 et refusé de participer, dans la matinée du 1er février 2021, au renfort au titre de la prise en charge du patient ainsi que le lui avait demandé sa hiérarchie. Le directeur du CHSSM, par une décision du 20 mai 2021, a prononcé à l'encontre l'intéressée une sanction d'exclusion temporaire de fonctions sans traitement d'un mois, du 1er au 30 juin 2021 inclus. Par un courrier du 16 juillet 2021,

Mme B épouse C a formé un recours gracieux contre cette décision et demandé l'indemnisation du préjudice moral et financier qu'elle estimait avoir subi à hauteur de la somme de 7 700 euros. Le silence gardé par le CHSSM sur ces demandes a fait naître des décisions implicites de rejet de son recours gracieux et de sa demande indemnitaire. Par la présente requête, Mme B épouse C demande au tribunal d'annuler la décision implicite par laquelle le CHSSM a rejeté son recours gracieux et de condamner le CHSSM à lui verser la somme de 7 700 euros en réparation des préjudices moral et financier qu'elle estime avoir subis.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Mme B épouse C, qui demande au tribunal d'annuler la décision par laquelle le directeur du CHSSM a implicitement rejeté son recours gracieux tendant à l'annulation de la décision du 20 mai 2021 par laquelle le directeur du CHSSM a prononcé son exclusion temporaire de fonctions d'un mois, doit être regardée comme sollicitant l'annulation de cette décision. Toutefois, Mme B épouse C, qui ne soulève aucun moyen au soutien de telles conclusions, sollicite uniquement, dans ses écritures, l'engagement de la responsabilité de l'administration en se prévalant de " faits dommageables " et d'un préjudice moral en lien avec ces faits. Dans ces circonstances, Mme B épouse C doit être regardée comme ayant entendu donner à son recours la nature d'un recours de plein contentieux indemnitaire et comme demandant au tribunal de condamner le CHSSM à lui verser la somme de 7 700 euros en réparation des préjudices moral et financier qu'elle estime avoir subis résultant de l'illégalité de la sanction disciplinaire d'exclusion temporaire de fonctions d'un mois prononcée à son encontre.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité pour faute du CHSSM :

3. Toute illégalité fautive est, en principe et quelle qu'en soit la nature, susceptible d'engager la responsabilité de l'administration dès lors qu'elle présente un lien de causalité suffisamment direct et certain avec les préjudices invoqués, dont il appartient au demandeur d'établir la réalité et le bien-fondé.

4. Aux termes de l'article 29 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire, sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale () ". Aux termes de l'article 81 de la loi du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes : / () / Troisième groupe : / La rétrogradation au grade immédiatement inférieur et à l'échelon correspondant à un indice égal ou, à défaut, immédiatement inférieur à celui afférent à l'échelon détenu par l'agent, l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de seize jours à deux ans. / () ".

5. Pour justifier la sanction disciplinaire d'exclusion temporaire de fonctions d'un mois à l'encontre de Mme B épouse C, le directeur du CHSSM, qui s'est fondé sur l'exercice inapproprié du droit de retrait par l'intéressée, a estimé que les faits ainsi reprochés à Mme B épouse C présentaient les caractéristiques d'une faute professionnelle grave.

6. Aux termes de l'article L. 4131-1 du code du travail, rendu applicable aux établissements de santé par l'article L. 4111-1 de ce code : " Le travailleur alerte immédiatement l'employeur de toute situation de travail dont il a un motif raisonnable de penser qu'elle présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ainsi que de toute défectuosité qu'il constate dans les systèmes de protection. / Il peut se retirer d'une telle situation. / L'employeur ne peut demander au travailleur qui a fait usage de son droit de retrait de reprendre son activité dans une situation de travail où persiste un danger grave et imminent résultant notamment d'une défectuosité du système de protection ". Aux termes de l'article L. 4131-3 de ce code : " Aucune sanction, aucune retenue de salaire ne peut être prise à l'encontre d'un travailleur ou d'un groupe de travailleurs qui se sont retirés d'une situation de travail dont ils avaient un motif raisonnable de penser qu'elle présentait un danger grave et imminent pour la vie ou pour la santé de chacun d'eux ". Aux termes de l'article L. 4132-1 du même code : " Le droit de retrait est exercé de telle manière qu'elle ne puisse créer pour autrui une nouvelle situation de danger grave et imminent ".

7. Mme B épouse C soutient que, d'une part, l'imminence du danger était justifiée en raison de l'impulsivité du patient, de sa force et de ses troubles psychiatriques caractérisant la forte probabilité d'une crise à tout moment, d'autre part, il n'y avait aucun cadre supérieur sur le site au moment de l'évènement et elle a inscrit une alerte sur le cahier " danger grave et imminent " et, enfin, le système de protection au sein du service est défectueux et sa situation de fragilité physique justifiaient d'autant plus son droit de retrait.

8. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de la secrétaire du comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) du 9 avril 2021, qu'un patient âgé de 22 ans, hospitalisé depuis le 29 janvier 2021 au sein du service, a agressé violemment plusieurs soignants dans la soirée du dimanche 31 janvier 2021. Le lendemain,

Mme B épouse C a exercé son droit de retrait dès la prise de son service, à 7 h 30, avec deux autres collègues. D'une part, outre les circonstances que Mme B épouse C n'était pas présente dans le service lors de l'agression de ses collègues et que le patient avait été maîtrisé à l'issue de sa crise, il ne résulte pas de l'instruction et il n'est d'ailleurs pas soutenu, qu'à son arrivée dans le service le 1er février 2021, Mme B épouse C aurait été exposée à une nouvelle situation de violence ou de crise de ce patient. A cet égard, il résulte de l'instruction, ainsi que le fait valoir CHSSM, que le patient n'a été agité qu'une seule fois et que

Mme B épouse C n'a pas cherché à savoir si des précautions particulières avaient été mises en œuvre par le service, alors que le personnel n'était pas en sous-effectif durant la matinée du 1er février 2021, et qu'un renfort avait été organisé. Les circonstances que le patient aurait été connu pour son impulsivité et ses troubles psychiatriques et que les personnels aient dénoncé depuis deux ans leurs conditions de travail dans le cadre des instances du CHSCT ne sont pas de nature à caractériser à elles seules la situation de danger grave et imminent invoquée par l'intéressée. Il suit de là que Mme B épouse C, qui a exercé son droit de retrait, ne disposait pas d'un motif raisonnable de penser que sa situation de travail présentait un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé. Si Mme B épouse C allègue qu'elle présentait des fragilités physiques et que les conditions de travail au sein de l'établissement de santé étaient difficiles en raison d'un manque d'effectifs, au demeurant non établies, ces éléments ne sont pas davantage de nature à caractériser le danger grave et imminent susceptible de justifier l'exercice du droit de retrait. Par ailleurs, s'il résulte de l'instruction que le patient a, le

1er février 2021, entre 9 h 30 et 10 h, " forcé le passage lors de la visite médicale en chambre de soins intensifs " nécessitant alors du renfort, les médecins présents ont su avoir recours aux services de police pour protéger le personnel dans la contention du patient et il ne résulte pas de l'instruction que de nouvelles blessures auraient été occasionnées lors de cet épisode. A cet égard, ainsi que le relève le CHSSM, en refusant d'apporter son concours au renfort sollicité par la cadre de santé ce matin-là, Mme B épouse C a placé ses collègues en situation de danger accru. D'autre part, ainsi que l'indique le CHSSM en défense, il résulte de l'instruction que Mme B épouse C n'a pas respecté les dispositions précitées au point 6. du présent jugement de l'article L. 4131-1 du code du travail relatives à l'information de l'employeur dès lors qu'elle s'est bornée à signaler les faits de violence de la soirée du 31 janvier 2021 à la secrétaire du CHSCT le matin du 1er février 2021 à 7 h 00 et à renseigner le cahier " danger grave et imminent " sans démontrer avoir alerté sa hiérarchie du danger grave et imminent auquel elle considérait être exposée et justifiant l'exercice de son droit de retrait. Or, Mme B épouse C ne conteste pas, bien qu'aucun cadre n'ait été présent physiquement au sein du service au moment de l'agression de ses collègues, que le cadre de garde comme l'administrateur d'astreinte étaient joignables et que rien ne faisait obstacle à ce qu'elle les informe, dès son arrivée dans le service, de l'exercice de son droit de retrait. En s'abstenant d'informer immédiatement sa hiérarchie de sa décision d'exercer son droit de retrait et en ne l'en informant qu'au moment où elle était sollicitée pour un renfort, elle a placé les encadrants du service dans l'obligation de trouver, en urgence, des solutions alternatives et désorganisé le service. Dans ces conditions, le CHSSM était, contrairement à ce que soutient Mme B épouse C, fondé à considérer qu'en exerçant le droit de retrait de manière inadaptée, elle avait commis une faute de nature à justifier une sanction disciplinaire.

9. Il suit de là que Mme B épouse C n'est pas fondée à soutenir que le CHSSM a considéré à tort qu'elle avait commis une faute justifiant le prononcé à son encontre de la sanction disciplinaire de l'exclusion temporaire de fonctions d'une durée d'un mois. Ainsi, en l'absence de toute illégalité entachant cette décision, Mme B épouse C n'est pas fondée à engager la responsabilité du CHSSM.

En ce qui concerne les préjudices :

10. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3. à 9. du présent jugement qu'en l'absence de toute illégalité fautive commise par le CHSSM, Mme B épouse C n'est pas fondée à être indemnisée des préjudices moral et financier qu'elle estime avoir subis.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par Mme B épouse C ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHSSM la somme demandée par Mme B épouse C sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme B épouse C, une somme de 800 euros sur le fondement de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B épouse C est rejetée.

Article 2 : Mme B épouse C versera au centre hospitalier du Sud Seine-et-Marne la somme de 800 (huit-cents) euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B épouse C et au centre hospitalier du Sud Seine-et-Marne.

Délibéré après l'audience du 28 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bonneau-Mathelot, présidente,

Mme Réchard, première conseillère,

Mme Luneau, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.

La rapporteure,

J. RECHARD

La présidente,

S. BONNEAU-MATHELOT La greffière,

S. SCHILDER

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et de la solidarité en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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