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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2111840

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2111840

mardi 27 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2111840
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème chambre
Avocat requérantCABINET FRECHE ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 décembre 2021 et 15 juin 2022, la commune de Vitry-sur-Seine, représentée par Me Eglie-Richters, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision née le 3 août 2021 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a implicitement délivré à la société Electricité de France (EDF) un permis de démolir deux cheminées situées sur le territoire de la commune ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le permis de démolir en litige méconnaît les dispositions de l'article R. 423-72 du code de l'urbanisme dès lors que le caractère tacite de la décision ne permet pas de s'assurer que l'avis défavorable du maire a bien été pris en compte dans le cadre de l'instruction du permis ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 421-6 du code de l'urbanisme et de l'article UF-10 du règlement du plan local d'urbanisme dès lors que ces deux cheminées représentent un intérêt patrimonial certain et qu'elles sont emblématiques de la ville de Vitry-sur-Seine ; il n'est pas démontré que leur démolition serait la seule solution pour mettre fin à leur état dégradé ; si plusieurs expertises établissent leur état dégradé et notamment la présence d'amiante, elles concluent également à l'absence de défaillances structurelles de celles-ci ;

- des solutions alternatives n'ont pas été envisagées par le pétitionnaire alors que le plan local d'urbanisme n'autorise une démolition totale qu'en cas de péril avéré et qu'il appartenait à la société EDF de restaurer ces deux cheminées.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 février 2022, la société Electricité de France (EDF), représentée par le Cabinet Freche et associés, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la commune de Vitry-sur-Seine le versement de la somme de 5 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable pour être tardive dès lors que, par application des dispositions de l'article R. 424-15 du code de l'urbanisme, la commune est réputée avoir eu connaissance de cette autorisation au plus tard huit jours après l'octroi du permis en cause ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Morisset,

- les conclusions de M. Zanella, rapporteur public,

- et les observations de Me Bas, représentant la commune de Vitry-sur-Seine, et de Me Durand, représentant la société Electricité de France.

Considérant ce qui suit :

1. La société Electricité de France (EDF) a déposé le 3 juin 2021 une demande à fin d'être autorisée à démolir deux cheminées implantées sur la parcelle cadastrée section DH n° 53 située 18 rue des Fusillés à Vitry-sur-Seine et inscrites, dans le plan local d'urbanisme de la commune, au patrimoine bâti identifié à protéger. Par un courrier du 25 juin 2021, le maire de Vitry-sur-Seine a émis un avis défavorable à cette demande. En l'absence de réponse de la préfète du Val-de-Marne, un permis de démolir est tacitement intervenu le 3 août 2021. Par un courrier du 21 octobre 2021, le maire de Vitry-sur-Seine a saisi la préfète du Val-de-Marne d'un recours gracieux afin qu'elle retire ce permis de démolir tacite. En l'absence de réponse, une décision implicite de rejet est née le 21 décembre 2021. La commune de Vitry-sur-Seine demande au tribunal d'annuler la décision implicite accordant le permis de démolir ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la société EDF :

2. Aux termes de l'article R. 600-2 du code de l'urbanisme : " Le délai de recours contentieux à l'encontre d'une décision de non-opposition à une déclaration préalable ou d'un permis de construire, d'aménager ou de démolir court à l'égard des tiers à compter du premier jour d'une période continue de deux mois d'affichage sur le terrain des pièces mentionnées à l'article R. 424-15. ". L'article R. 424-15 du code de l'urbanisme prévoit que, en sus de l'affichage du permis de construire sur le terrain, un extrait de ce permis doit, dans les huit jours de sa délivrance expresse ou tacite, être publié par voie d'affichage en mairie pendant deux mois. Dans l'hypothèse où il est délivré par le préfet, la réception en mairie du permis ou de l'extrait qui lui est adressé pour assurer le respect de cette obligation marque, pour la commune, et quand bien même cet affichage serait opéré par le maire en qualité d'agent de l'Etat, le point de départ du délai de recours contre ce permis.

3. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Val-de-Marne a adressé à la commune de Vitry-sur-Seine un extrait du permis de démolir en litige en vue de sa publication conformément aux dispositions de l'article R. 424-15 du code de l'urbanisme. La commune soutient, par ailleurs, sans être utilement contredite, n'avoir eu connaissance de ce permis de démolir tacite que le 18 octobre 2021. Dans ces conditions, le recours gracieux effectué le 21 octobre 2021 par la commune de Vitry-sur-Seine auprès de la préfète du Val-de-Marne n'était pas tardif et a eu pour effet de proroger le délai de recours contentieux. En l'absence de réponse à cette demande, une décision implicite de rejet est née le 21 décembre 2021. Il s'ensuit que la requête de la commune de Vitry-sur-Seine, enregistrée le même jour au greffe du tribunal administratif, n'était pas tardive. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la société EDF et tirée de la forclusion ne saurait être accueillie.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 151-19 du code de l'urbanisme : " Le règlement peut identifier et localiser les éléments de paysage et identifier, localiser et délimiter les quartiers, îlots, immeubles bâtis ou non bâtis, espaces publics, monuments, sites et secteurs à protéger, à conserver, à mettre en valeur ou à requalifier pour des motifs d'ordre culturel, historique ou architectural et définir, le cas échéant, les prescriptions de nature à assurer leur préservation leur conservation ou leur restauration. () ".

5. Selon l'article UF 10 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune de Vitry-sur-Seine relatif aux conditions particulières pour le patrimoine bâti identifié : " La démolition des bâtiments remarquables repérés sur le plan de zonage et décrits en annexe du règlement est interdite. () / En cas de situation de péril ou d'insalubrité avérée, une démolition totale peut-être autorisée ". Il résulte de l'annexe 7 de ce même règlement qu'elle classe, en son n° 44, les deux cheminées appartenant à la société EDF dont il s'agit dans la liste du patrimoine remarquable au motif que : " Le bâtiment de la centrale thermique EDF ne présente pas d'intérêt architectural particulier. En revanche, les cheminées auxquelles elles se raccordent constituent par leur hauteur (120 m) et leur emplacement un repère urbain important marquant le paysage et rappelant l'importance des installations de production d'électricité dans l'histoire de la ville. Elles permettent une identification de Vitry depuis de nombreux points de la région parisienne, notamment depuis Montmartre ou le MIN de Rungis. ". Deux photographies illustrent ce motif.

6. D'une part, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 151-19 du code de l'urbanisme qu'elles permettent au règlement d'un plan local d'urbanisme d'édicter des dispositions visant à protéger, mettre en valeur ou requalifier un élément du paysage dont l'intérêt le justifie. En l'espèce, ainsi qu'il résulte des deux photographies illustrant le motif retenu à l'annexe 7 pour classer les deux cheminées au titre du patrimoine remarquable, ces ouvrages, compte tenu de leur hauteur, sont visibles en plusieurs points de la région francilienne et marquent ainsi de façon indéniable fortement le paysage. Il n'est pas contesté que ces deux cheminées se rattachent, par ailleurs, au passé historique et industriel de la commune de Vitry-sur-Seine. Dès lors, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que la commune de Vitry-sur-Seine a pu décider de les classer dans son patrimoine bâti remarquable et d'interdire, pour ce qui les concerne, alors même que cette prescription serait identique pour les autres éléments du patrimoine identifiés comme remarquables, leur démolition totale pour en assurer leur conservation sauf situation de péril ou d'insalubrité avérée. Par suite, et contrairement à ce que soutient la société EDF, les dispositions précitées de l'article UF 10 du règlement du plan local d'urbanisme, qui ne sont pas entachées d'illégalité, sont opposables à sa demande de permis de démolir.

7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que la société EDF a fait procéder à différentes expertises sur l'état structurel des cheminées. Un rapport a été ainsi établi le 27 mai 2016 par le cabinet SITES, concernant l'une des deux cheminées, dont l'objet était de réaliser une expertise structurelle de l'ouvrage devant faire l'objet d'une déconstruction en procédant à l'analyse des essais effectués sur la structure, notamment à une inspection Scansites, à des essais sur éprouvettes béton (résistance en compression, profondeur de carbonatation, teneur en chlorures, teneur en ciment) et à un relevé de ferraillage. Ce rapport conclut, concernant l'état de l'ouvrage, qu'il existe très peu de défauts sur le parement externe, lesquels ne sont pas de nature à remettre en cause sa tenue structurelle ou encore que " la structure est donc pour le moment en bon état ". Le rapport préconisait seulement de mettre en place une inspection périodique de la cheminée afin de suivre l'évolution des fissures et l'apparition de signes de corrosion (gonflement du béton dû à la poussée des aciers notamment) si la démolition devait être repoussée au-delà de dix ans. Le rapport établi le 2 janvier 2020 par le cabinet Mcc2i dont l'objet portait sur la détection de tout défaut de type épaufrure de nature à entraîner la chute d'éclat au sol par une visite visuelle externe de la cheminée, conclut à un état acceptable de la face externe de la cheminée avec un risque nul de chute d'éléments au sol (acier, béton etc.). Dans ces conditions, la seule circonstance que des éclats de béton et épaufrures ont été principalement constatés en partie basse et que l'ensemble du revêtement de protection est hors d'usage, la peinture n'étant plus efficace et s'écaillant, n'est pas de nature, eu égard aux conclusions de ces rapports, d'établir que les cheminées présenteraient une situation de péril avérée, ce qui n'est au demeurant pas contesté par la société défenderesse. Par suite, la commune de Vitry-sur-Seine est fondée à soutenir qu'en autorisant la démolition des cheminées dont il s'agit, la préfète du Val-de-Marne a méconnu les dispositions précitées de l'article UF 10 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune de Vitry-sur-Seine.

8. Pour l'application des dispositions de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun des autres moyens de la requête n'est susceptible, en l'état du dossier, de fonder l'annulation de l'arrêté en litige.

9. Il résulte de ce qui précède que la décision implicite par laquelle la préfète du Val-de-Marne a délivré à la société EDF un permis de démolir deux cheminées et la décision implicite de rejet du recours gracieux doivent être annulées.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Vitry-sur-Seine, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société EDF demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la commune de Vitry-sur-Seine et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la préfète du Val-de-Marne délivrant à la société EDF un permis de démolir deux cheminées et la décision implicite de rejet du recours gracieux sont annulées.

Article 2 : L'Etat (préfecture du Val-de-Marne) versera à la commune de Vitry-sur-Seine une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de la société Electricité de France tendant au versement d'une somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la commune de Vitry-sur-Seine, à la préfète du Val-de-Marne et à la société Electricité de France.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. B, président,

Mme Morisset, première conseillère,

M. Cabal, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2023.

La rapporteure,

A. MORISSETLe président,

M. B

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

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