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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2207185

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2207185

jeudi 7 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2207185
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème chambre
Avocat requérantEYRIGNOUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés le 22 juillet 2022 et le 25 octobre 2023, Mme A B, représentée par Me Rebiffé, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 30 septembre 2022 par laquelle le maire de Melun a expressément rejeté sa demande de protection fonctionnelle ;

2°) de condamner la commune de Melun à lui payer la somme de 4 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de faits de harcèlement moral et sexuel ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Melun la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles L. 133-1 à L. 133-3 du code de la fonction publique, dès lors qu'elle a été victime d'agissements constitutifs de harcèlement sexuel et moral ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 133-1, L. 134-1, L. 134-5 à L. 134-6 et L. 135-6 du même code dès lors que la commune avait l'obligation de prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir le harcèlement moral et sexuel dont elle était victime ;

- les faits constitutifs de harcèlement moral et sexuel dont elle a été victime lui ont causé un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 4 000 euros.

Par un mémoire en défense et un mémoire complémentaire, enregistrés le 16 mars 2023 et le 22 décembre 2023 et présentés par Me Eyrignoux, la commune de Melun, représentée par son maire en exercice, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la requérante la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que la requête est irrecevable car tardive et ne produisant pas la décision attaquée, que ses conclusions indemnitaires sont irrecevables en l'absence de demande indemnitaire préalable, et qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Issard,

- les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public,

- et les observations de Me Pawlotski, représentant la commune de Melun,

- Mme B n'étant ni présente, ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B a été recrutée par la commune de Melun le 1er juin 2019 en qualité d'adjointe territoriale d'animation titulaire. Par un courrier réceptionné le 13 mars 2022, elle a présenté au maire de Melun une demande de protection fonctionnelle relative aux agissements constitutifs de harcèlement sexuel et moral qu'elle estime avoir subis de la part de son supérieur hiérarchique. Sa demande a fait l'objet d'un rejet par un courrier électronique en date du 15 mars 2022 au motif qu'aucun " faits précis, circonstancié ou daté ne pouvait étayer [les] accusations graves " qu'elle formulait. Par un courrier réceptionné le 23 mars 2022, la requérante a réitéré sa demande de protection fonctionnelle en lui adjoignant les copies de ses échanges de SMS avec son supérieur. Cette deuxième demande a été rejetée implicitement par le maire une décision née le 23 mai 2022 à laquelle s'est substitué un refus exprès du maire du 30 septembre 2022. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation du refus exprès opposé à sa demande de protection fonctionnelle ainsi que la condamnation de la commune de Melun à l'indemniser des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison des faits de harcèlement moral et sexuel qu'elle dénonce.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Mme B soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'elle a subi des agissements constitutifs de harcèlement moral et sexuel de la part de son supérieur.

3. Aux termes de l'article L. 133-1 du code général de la fonction publique : " Aucun agent public ne doit subir les faits : 1° De harcèlement sexuel, constitué par des propos ou comportements à connotation sexuelle répétés qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ; 2° Ou assimilés au harcèlement sexuel, consistant en toute forme de pression grave, même non répétée, exercée dans le but réel ou apparent d'obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l'auteur des faits ou au profit d'un tiers. " Aux termes de l'article L. 133-2 du même code : " Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. " Aux termes de l'article L. 134-1 du même code : " L'agent public ou, le cas échéant, l'ancien agent public bénéficie, à raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire, dans les conditions prévues au présent chapitre. "

4. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

5. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Par ailleurs, pour être qualifiés de harcèlement moral, les agissements en cause doivent excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Dès lors qu'elle n'excède pas ces limites, une simple diminution des attributions justifiée par l'intérêt du service, en raison d'une manière de servir inadéquate ou de difficultés relationnelles, n'est pas constitutive de harcèlement moral.

6. Par ailleurs, il résulte des dispositions de l'article L. 133-1 précité que sont constitutifs de harcèlement sexuel des propos ou des comportements à connotation sexuelle, répétés ou même, lorsqu'ils atteignent un certain degré de gravité, non répétés, tenus dans le cadre ou à l'occasion du service, non désirés par celui ou celle qui en est le destinataire et ayant pour objet ou pour effet soit de porter atteinte à sa dignité, soit, notamment lorsqu'ils sont le fait d'un supérieur hiérarchique ou d'une personne qu'elle pense susceptible d'avoir une influence sur ses conditions de travail ou le déroulement de sa carrière, de créer à l'encontre de la victime, une situation intimidante, hostile ou offensante.

7. En premier lieu, Mme B soutient avoir reçu des messages écrits à connotation sexuelle sur son téléphone de la part de son supérieur hiérarchique. Il ressort néanmoins des pièces du dossier, et notamment des échanges de messages entre les intéressés en date du 11 juin 2020, du 30 octobre 2020 et du 12 février 2021 que si certains des propos tenus par son supérieur ont pris une tournure plus personnelle, en invitant par exemple la requérante à des goûters ou en lui reprochant de ne pas l'avoir emmené avec elle en voyage, ces discussions, qui ne présentent pas de connotations sexuelles, ont été menées dans un cadre consensuel, Mme B ponctuant ses propres messages d' " émoji " traduisant sa bonne humeur et d'expressions telles que " mdr " ou " lol " et n'ayant ainsi manifesté aucune réticence à y participer. Par ailleurs, bien que l'échange de messages du 7 juillet 2021 ait eu lieu en dehors des horaires de travail, le supérieur hiérarchique de la requérante ayant pris de ses nouvelles au milieu de la nuit, il s'agit d'une occurrence isolée. Enfin, la circonstance que ce même supérieur aurait formulé à la collègue de la requérante des propos plus tendancieux, en employant fréquemment l'apostrophe " ma belle " ou en lui confessant des sentiments d'affection inappropriés dans un cadre professionnel, contribuant ainsi à créer un climat dérangeant au sein de l'équipe de travail, ne participe pas à établir que la requérante aurait personnellement fait l'objet d'agissements constitutifs de harcèlement moral ou sexuel.

8. En deuxième lieu, il est constant que le supérieur hiérarchique de la requérante a tenu lors d'une réunion organisée le 25 novembre 2021 des propos déplacés en affirmant à ses subordonnées qu'" il n'y aurait aucun cul qui [l]'intéresse[rait] ici " afin de réfuter les rumeurs concernant ses tentatives de séduction de collègues féminines qui circulaient à son sujet. Il ressort, toutefois, des pièces du dossier que l'intéressé a fait l'objet d'une sanction disciplinaire prenant la forme d'un avertissement à la suite d'une enquête administrative.

9. En troisième lieu, si la requérante soutient avoir fait l'objet de " réflexions désobligeantes " lors d'une réunion à distance, elle ne l'établit pas.

10. En quatrième lieu, la requérante se plaint d'avoir été " verbalement lynchée " par son supérieur lors de son entretien d'évaluation professionnelle pour l'année 2021 qui a eu lieu le 3 janvier 2022. Elle soutient également que cette réunion a fait l'objet d'un compte-rendu d'entretien professionnel calomnieux dont elle a par la suite demandé la révision. Il ressort néanmoins des pièces du dossier qu'elle a pu, à sa demande, être accompagnée à cette entrevue par une agente de la direction des ressources humaines faisant office de médiatrice et que ce même service s'est rendu disponible pour lui indiquer la procédure de demande de révision dudit compte-rendu et proposer de nouvelles formulations pour remplacer celles que la requérante estimait problématiques. Par ailleurs, bien que certaines mentions figurant sur le compte-rendu puissent être considérées comme déplacées, notamment l'appréciation selon laquelle elle devrait " davantage se préoccuper de son travail plutôt que de chercher des histoires là où il n'y en a pas ", elle ne conteste pas devoir s'améliorer sur la majorité des points signalés par son supérieur hiérarchique et ne démontre pas avoir été évaluée plus durement que l'année précédente. Il en résulte que les faits dénoncés ne laissent pas présumer d'une situation de harcèlement moral.

11. En cinquième lieu, Mme B soutient que son supérieur hiérarchique a rédigé à son sujet des rapports hiérarchiques injustifiés en faisant référence aux deux rapports du 3 février 2022, signalant son départ inopiné du service sans en avoir informé ses collègues ainsi que son non-respect de l'obligation du port du masque, au rapport du 17 janvier 2022 revenant sur les accusations de harcèlement moral dont l'intéressé faisait l'objet ainsi qu'au rapport du 27 février 2022 relatif à " la situation conflictuelle " dans laquelle ils se trouvaient tous les deux. Il ressort des pièces du dossier que les deux premiers rapports relatent en des termes objectifs des incidents relevés par le supérieur hiérarchique de la requérante qui ne conteste pas avoir quitté ses fonctions avant la fin de son service le 20 janvier 2022 sans en avoir informé sa hiérarchie ou avoir négligé de porter un masque le même jour. Par ailleurs, les deux autres rapports, s'ils emploient des termes chargés d'émotion et ne relatent pas des faits précis et circonstanciés, interviennent dans le cadre de l'enquête menée par les services de ressources humaines de la commune visant à mettre fin à la situation conflictuelle régnant entre la requérante et son supérieur. Ces rapports, à eux seuls, ne sont donc pas constitutifs de harcèlement moral.

12. En sixième lieu, si la requérante allègue qu'aucune mesure n'a été prise par la commune pour mettre fin aux agissements qu'elle dénonçait, il ressort des pièces du dossier que le département des ressources humaines a mis à sa disposition une médiatrice pour l'accompagner à son entretien d'évaluation professionnelle du 3 janvier 2022, qu'elle a mené une enquête suite aux plaintes formulées à l'encontre de son supérieur hiérarchique qui a abouti à une procédure disciplinaire et la mutation de l'intéressé vers une autre collectivité territoriale, qu'elle a proposé un changement d'affectation à la requérante à la suite de son arrêt maladie, et qu'elle a répondu promptement à toutes ses demandes d'information relatives à la procédure de contestation du compte-rendu d'entretien professionnel ou de signalement de faits de agissements constitutifs de harcèlements moral ou sexuel. De plus, contrairement à ce que soutient la requérante, elle a eu accès aux services de santé de la médecine de prévention qu'elle a sollicités le 19 janvier 2022, le 16 février 2022 puis le 19 juillet 2022.

13. Il s'ensuit que les circonstances invoquées par la requérante ne sont pas susceptibles, prises isolément ou dans leur ensemble, de faire présumer des agissements de harcèlement moral ou sexuel. Par suite, en refusant à Mme B le bénéfice de la protection fonctionnelle, l'autorité territoriale n'a pas commis d'erreur d'appréciation.

14. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir opposées en défense, Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du maire de Melun en date du 30 septembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

15. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée en défense relative à la liaison des conclusions indemnitaires tendant à l'indemnisation du préjudice que la requérante estime avoir subi en raison des faits de harcèlement moral et sexuel dont elle se prévaut, ces conclusions présentées doivent être rejetées, la commune de Melun n'ayant commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité.

Sur les frais liés au litige :

16. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Melun, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par Mme B au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de Mme B une somme de 250 euros demandée par la commune de Melun au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Mme B versera à la commune de Melun une somme de 250 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la commune de Melun.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Billandon, présidente,

Mme Issard, conseillère,

Mme Bourrel Jalon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2024.

La rapporteure,

C. ISSARD

La présidente,

I. BILLANDON La greffière,

L. LE GRALL

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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