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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2309532

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2309532

jeudi 28 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2309532
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantLA CIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des mémoires et des pièces complémentaires enregistrés le

14 septembre 2023 et le 28 septembre 2023, M. E C D, représenté par

Me Boamah, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 septembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de 36 mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis d'examiner sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans l'intervalle, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mette à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :

- elles sont entachées d'un défaut de motivation ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;

- elles sont entachées d'un vice de procédure dès lors que le préfet a méconnu le principe du contradictoire garanti par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elles sont entachées d'un défaut de base légale et méconnaissent l'article L. 611-1 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles méconnaissent l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis, lequel a communiqué des pièces enregistrées le 18 septembre 2023.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 septembre 2023, le préfet de la

Seine-Saint-Denis, représenté par le cabinet Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Dumas pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Dumas ;

- les observations de Me Boamah, représentant M. C D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. C D, entendu en français, langue qu'il comprend et dans laquelle il s'exprime ;

Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D, ressortissant cubain, né le 4 mai 2003 à la Havane (Cuba) est entré en France le 13 juillet 2009. Le 12 septembre 2023, il a été interpellé à Stains par les services de police et placé en garde à vue le même jour notamment pour des faits de conduite d'un véhicule automobile sans permis et de détention de stupéfiants. Par un premier arrêté en date du

12 septembre 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de 36 mois. Par un second arrêté, en date du même jour, le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a placé en rétention administrative, à la suite de quoi il a été admis au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n° 2 en vue de l'exécution de la mesure d'éloignement. Par la présente requête,

M. C D demande l'annulation du premier arrêté en date du 12 septembre 2023, par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de 36 mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 611-3 du même code: " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 2° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans () ".

3. Ainsi que l'a jugé le Conseil d'Etat par une décision n° 446427 du 8 avril 2021, il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu protéger de l'éloignement les étrangers qui sont en France depuis l'enfance, à raison de leur âge d'entrée et d'établissement sur le territoire. D'ailleurs, cette protection, en ce qui les concerne, vaut aussi à l'égard des mesures d'expulsion en application du 1° de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sous réserve de comportements particulièrement graves que cet article énumère limitativement. Dans ce cadre, les éventuelles périodes d'incarcération en France, si elles ne peuvent être prises en compte dans le calcul d'une durée de résidence, ne sont pas de nature à remettre en cause la continuité de la résidence habituelle en France depuis au plus l'âge de treize ans, alors même qu'elles emportent, pour une partie de la période de présence sur le territoire, une obligation de résidence, pour l'intéressé, ne résultant pas d'un choix délibéré de sa part.

4. Pour obliger M. C D à quitter le territoire français, le préfet de la

Seine-Saint-Denis s'est fondé, d'une part, sur la circonstance que l'intéressé n'aurait pas pu justifier être entré régulièrement sur le territoire français et, d'autre part, sur la circonstance que, par son comportement, il constituerait une menace pour l'ordre public.

5. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et plus particulièrement de la carte de résident mention " réfugié cubain " de M. F C A, père du requérant, du courrier du 28 janvier 2009 de la direction de l'immigration acceptant la demande de regroupement familial de M. C A en faveur de son épouse et de son fils, de la carte de résident de

Mme G D B épouse C A, mère du requérant, du passeport cubain de M. C D, valable du 12 mars 2009 au 12 mars 2015, revêtu d'un visa Schengen multi-entrées valable du 30 mai 2009 au 28 août 2009 et d'un tampon d'entrée de l'aéroport d'Orly en date du 13 juillet 2009, que M. C D est, contrairement à ce que soutient le préfet de la Seine-Saint-Denis, entré régulièrement sur le territoire français avec sa mère en vue de rejoindre son père, réfugié cubain statutaire, au domicile duquel il réside encore, dans le cadre d'une procédure de regroupement familial. Il ressort, en outre, des nombreuses pièces scolaires du dossier que

M. C D, qui maîtrise parfaitement la langue française dans laquelle il s'est exprimé à l'audience sans accent, a suivi toute sa scolarité en France à Stains depuis la classe de CE1 à l'école élémentaire Anatole France, puis au collège Joliot Curie, puis au lycée Maurice Utrillo, réside habituellement en France depuis qu'il a l'âge de six ans, sans que la réserve d'ordre public puisse lui être opposée et alors, au demeurant, qu'il ne ressort ni des extraits de la fiche pénale de l'intéressé produits par le préfet, ni des écritures en défense, ni des autres pièces du dossier, que le requérant aurait été condamné pour le " meurtre d'une personne dépositaire de l'autorité publique " comme le mentionne de manière manifestement erronée l'arrêté attaqué. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Saint-Denis, en obligeant M. C D à quitter le territoire français, a méconnu les dispositions du 2° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lesquelles ne subordonnent pas la protection dont bénéficie l'étranger résidant habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans à la circonstance qu'il n'ait pas fait l'objet de condamnations pénales.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. C D est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du

12 septembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant

une durée de 36 mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, et alors, en outre, d'une part, que l'arrêté du

12 septembre 2023 n'emporte pas refus de séjour et, d'autre part, que l'intéressé n'a pas encore déposé une telle demande en préfecture, le présent jugement n'implique aucune autre mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent, par suite, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, qui est, dans la présente instance, la partie perdante, une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par

M. C D et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 12 septembre 2023, par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a obligé

M. C D à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de 36 mois, est annulé.

Article 2 : L'Etat (préfet de la Seine-Saint-Denis) versera à M. C D une somme de

1 000 (mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C D est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E C D et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 septembre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé : M. DumasLa greffière,

Signé : O. Dusautois

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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