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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2002091

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2002091

jeudi 1 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2002091
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantAARPI GARRIGUES BEAULAC ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 mars 2020, M. B F, représenté par Me Beaulac, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 janvier 2020, par laquelle le chef d'établissement de la maison centrale de Poissy a procédé à une retenue de 30/30ème sur son traitement pour absence de service fait du 20 décembre 2019 au 18 janvier 2020 ;

2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la signataire de la décision attaquée n'était pas compétente pour ce faire ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur d'appréciation, dès lors qu'il a présenté un arrêt maladie du 26 septembre 2019 au 17 janvier 2020, qu'il a demandé à l'administration de saisir le comité médical et qu'il a présenté des documents médicaux faisant état d'une aggravation de son état de santé, ce qui faisait obstacle à la retenue sur traitement litigieuse.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 octobre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. F ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 7 octobre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 7 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 61-825 du 29 juillet 1961 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 86-442 du 14 mars 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- et les conclusions de Mme Marc, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, alors surveillant pénitentiaire stagiaire à la maison d'arrêt des Hauts-de-Seine, a été victime, le 7 novembre 2015, d'un accident de travail qui a été reconnu imputable au service. L'intéressé a bénéficié, le jour même, d'un premier arrêt de travail, prolongé à trois reprises jusqu'au 30 novembre 2015. Il s'est ensuite vu prescrire des soins sans arrêt de travail, avant d'être de nouveau placé en arrêt de travail en mai 2016, puis en soins sans arrêt de travail jusqu'au 5 juillet 2016. Il a de nouveau été placé en arrêt de travail du 6 juillet au 10 juillet 2016, puis à compter du 11 août 2016. Il a repris ses fonctions dans le cadre d'un temps partiel thérapeutique de septembre 2017 à juin 2018, avant d'être de nouveau placé en arrêt de travail, ses arrêts étant renouvelés, notamment pour la période du 28 mai au 27 septembre 2019. A la demande de l'administration pénitentiaire, le Dr D a examiné M. F et a estimé, dans son rapport du 19 août 2019, qu'il était apte à reprendre son activité professionnelle à compter du 2 juin 2019. M. F a transmis un nouveau certificat médical de son médecin traitant prescrivant un arrêt de travail pour la période du 26 septembre 2019 au 17 janvier 2020. Par une décision du 21 janvier 2020, dont M. F demande l'annulation, la directrice de la maison centrale de Poissy a procédé à une retenue de 30/30ème sur son traitement pour absence de service fait du 20 décembre 2019 au 18 janvier 2020.

2. D'une part, l'article 20 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors en vigueur, énonce que : " Les fonctionnaires ont droit, après service fait, à une rémunération comprenant le traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement ainsi que les indemnités instituées par un texte législatif ou réglementaire () ". Selon l'article 4 de la loi du 29 juillet 1961 de finances rectificative pour 1961, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " () L'absence de service fait, pendant une fraction quelconque de la journée, donne lieu à une retenue dont le montant est égal à la fraction du traitement frappée d'indivisibilité () / II n'y a pas service fait : / 1° Lorsque l'agent s'abstient d'effectuer tout ou partie de ses heures de services ; / 2° Lorsque l'agent, bien qu'effectuant ses heures de service, n'exécute pas tout ou partie des obligations de service qui s'attachent à sa fonction telles qu'elles sont définies dans leur nature et leurs modalités par l'autorité compétente dans le cadre des lois et règlements () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, alors en vigueur, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " Le fonctionnaire en activité a droit : () / 2° A des congés de maladie dont la durée totale peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs en cas de maladie dûment constatée mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Celui-ci conserve alors l'intégralité de son traitement pendant une durée de trois mois ; ce traitement est réduit de moitié pendant les neuf mois suivants. Le fonctionnaire conserve, en outre, ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l'indemnité de résidence. Le bénéfice de ces dispositions est subordonné à la transmission par le fonctionnaire, à son administration, de l'avis d'arrêt de travail justifiant du bien-fondé du congé de maladie, dans un délai et selon les sanctions prévues en application de l'article 35. / Toutefois, si la maladie provient de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, à l'exception des blessures ou des maladies contractées ou aggravées en service, le fonctionnaire conserve l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service ou jusqu'à mise à la retraite. Il a droit, en outre, au remboursement des honoraires médicaux et des frais directement entraînés par la maladie ou l'accident () ". L'article 24 du décret du décret du 14 mars 1986 relatif à la désignation des médecins agréés, à l'organisation des comités médicaux et des commissions de réforme, aux conditions d'aptitude physique pour l'admission aux emplois publics et au régime de congés de maladie des fonctionnaires énonce que : " Sous réserve des dispositions de l'article 27 ci-dessous, en cas de maladie dûment constatée et mettant le fonctionnaire dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions, celui-ci est de droit mis en congé de maladie. ". En vertu de l'article 25 du même décret dans sa rédaction applicable en l'espèce : " Pour obtenir un congé de maladie ainsi que le renouvellement du congé initialement accordé, le fonctionnaire adresse à l'administration dont il relève, dans un délai de quarante-huit heures suivant son établissement, un avis d'interruption de travail. Cet avis indique, d'après les prescriptions d'un médecin, d'un chirurgien-dentiste ou d'une sage-femme, la durée probable de l'incapacité de travail () / L'administration peut faire procéder à tout moment à la contre-visite du demandeur par un médecin agréé ; le fonctionnaire doit se soumettre, sous peine d'interruption du versement de sa rémunération, à cette contre-visite. / Le comité médical compétent peut être saisi, soit par l'administration, soit par l'intéressé, des conclusions du médecin agréé. ".

4. En vertu de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 le fonctionnaire, placé de plein droit en congé de maladie dès la demande qu'il a formulée sur le fondement d'un certificat médical prescrivant un arrêt de travail, demeure en situation régulière tant que l'administration n'a pas contesté le bien-fondé de ce congé. Les dispositions ci-dessus rappelées de l'article 25 du décret du 14 mars 1986 ont seulement pour objet de permettre à l'administration, saisie d'une demande de congé de maladie, de vérifier, pour l'avenir, le bien-fondé de celle-ci en faisant procéder, le cas échéant, à une contre-visite du demandeur par un médecin agréé. Lorsque le médecin agréé qui a procédé à la contre-visite du fonctionnaire placé en congé maladie conclut à l'aptitude de celui-ci à reprendre l'exercice de ses fonctions, il appartient à l'intéressé de saisir le comité médical compétent s'il conteste ces conclusions. Si, sans contester ces conclusions, une aggravation de son état ou une nouvelle affection, survenue l'une ou l'autre postérieurement à la contre-visite, le met dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions, il lui appartient de faire parvenir à l'autorité administrative un nouveau certificat médical attestant l'existence de ces circonstances nouvelles.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision attaquée :

5. En premier lieu, par l'article 11 de l'arrêté du 2 août 2019, régulièrement publié au Journal officiel de la République française du 8 août 2019, le directeur de l'administration pénitentiaire a donné délégation notamment à M. C, directeur interrégional des services pénitentiaires de Paris, à l'effet de signer, au nom du garde des sceaux, ministre de la justice, l'ensemble des actes relatifs aux affaires des services placés sous son autorité. Par un arrêté du 6 septembre 2019, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la région Ile-de-France, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Paris a donné subdélégation notamment à Mme A, directrice de la maison centrale de Poissy et signataire de la décision du 21 janvier 2020 pour signer les décisions telles que celle en litige Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

6. En deuxième lieu, d'une part, il ressort des pièces du dossier que M. F a adressé un certificat médical prescrivant un arrêt de travail pour la période du 28 mai au 27 septembre 2019 pour " lombosciatique S1 droite ". L'administration pénitentiaire a alors fait procéder à une contre-visite de M. F par un médecin agréé. Dans son rapport du 19 août 2019, le Dr D, qui a examiné M. F le 28 mai 2019, relève qu'il est apte à la reprise des fonctions de surveillant pénitentiaire à compter du 2 juin 2019 " avec ménagement, sans port de charge supérieure à 8 kg et sans marche prolongée ".

7. D'autre part, M. F produit une attestation du 9 janvier 2020 de son médecin traitant, selon laquelle il subit " de plus en plus d'accès aigus douloureux " de sa sciatique le contraignant à prendre des antalgiques plus forts provoquant une somnolence qui l'empêche de travailler ainsi qu'un compte-rendu du 5 février 2020 d'un chirurgien indiquant que " les lésions compressives restent stables ", mais que la symptomatologie semble s'aggraver et préconisant une intervention chirurgicale. Le certificat du 9 janvier 2020 relève, par ailleurs, que son état de santé n'est pas stabilisé. M. F produit ainsi des pièces médicales faisant état de l'aggravation de son état de santé le mettant dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Ces pièces peuvent être prises en compte pour la période postérieure au 9 janvier 2020. Par suite, M. F est fondé à soutenir, par application des principes rappelés au point 4, que le chef d'établissement de la maison centrale de Poissy ne pouvait regarder son absence pour la période du 9 au 18 janvier 2020 comme irrégulière et suspendre son traitement pour absence de service fait pendant cette période. En revanche, M. F ne produit aucune pièce médicale de nature à établir l'aggravation de son état de santé pour la période du 20 décembre 2019 au 8 janvier 2020.

8. En dernier lieu, la circonstance que M. F a demandé à la directrice de la maison centrale de Poissy de saisir le comité médical par un courrier du 21 janvier 2020, le jour même de la décision attaquée qui porte sur des retenues sur traitement pour absence de service fait pour la période du 20 décembre 2019 au 18 janvier 2020, antérieure à la demande de M. F tendant à saisir le comité médical, est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la décision du 21 janvier 2020 doit être annulée en tant qu'elle procède à une retenue sur le traitement de M. F pour la période du 9 au 18 janvier 2020. Le surplus de ses conclusions doit être rejeté.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. Le motif de l'annulation prononcée au point précédent implique nécessairement qu'il soit procédé à la régularisation des traitements de M. F pour la période du 9 au 18 janvier 2020. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, de procéder à la régularisation des traitements de M. F dans un délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement. Le surplus des conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par M. F est rejeté.

Sur les frais liés au litige :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par M. F au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du chef d'établissement de la maison centrale de Poissy du 21 janvier 2020 est annulée en tant qu'elle procède à une retenue sur le traitement de M. F pour la période du 9 au 18 janvier 2020.

Article 2 : Il est enjoint au garde des sceaux, ministre de la justice de procéder à la régularisation du traitement de M. F pour la période du 9 au 18 janvier 2020 dans un délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions présentées par M. F est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B F et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 17 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Grenier, présidente,

- Mme Caron, première conseillère,

- M. Connin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition du greffe, le 1er décembre 2022.

La présidente-rapporteure,

signé

C. E L'assesseure la plus ancienne

dans le grade,

signé

V. Caron

La greffière,

signé

G. Le Pré

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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