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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2004589

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2004589

jeudi 15 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2004589
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7éme chambre
Avocat requérantGIUDICELLI-JAHN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 juillet 2020, Mme D C, représentée par Me Giudicelli-Jahn, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 25 mai 2020, par laquelle le préfet des Yvelines a rejeté sa demande de délivrance d'un passeport français pour son enfant B A né le 15 février 2019 à Pontoise ;

2°) d'annuler le signalement pour tentative de fraude effectué par le préfet des Yvelines auprès du procureur de la république près du tribunal judiciaire d'Angers ;

3°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de délivrer le passeport sollicité à son fils dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été signée d'une autorité incompétente, en l'absence de justification de l'habilitation du signataire ;

- le préfet a méconnu les dispositions des articles 4 et 8 du décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 relatif aux passeports, la demande étant effectuée au nom d'un mineur de nationalité française ;

- le préfet, à qui incombe la charge de la preuve, ne démontre pas la fraude alléguée en vue de la régularisation, qui n'est pas établie en l'espèce ;

- le signalement effectué auprès du procureur relève d'une inexacte appréciation des faits de l'espèce et est irrégulier ;

- par la décision attaquée, le préfet a nié le droit de l'enfant Anthony A à son nom et à sa nationalité et ainsi méconnu l'article 7 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision attaquée, qui nie la filiation établie de l'enfant Anthony A, porte une atteinte disproportionnée au respect de la vie privée et familiale et méconnaît les stipulations des articles 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 août 2020, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête, au motif qu'aucun des moyens présentés par la requérante n'est fondé.

Par une ordonnance du 9 mai 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 24 mai 2022 à 17 heures.

Les parties ont été informées, par courrier du 25 juillet 2022, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions de la requête tendant à l'annulation du signalement effectué par le préfet des Yvelines auprès du procureur de la République sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. de Miguel,

- et les conclusions de M. Armand, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le 29 octobre 2019, Mme D C, ressortissante de nationalité congolaise née le 28 juillet 1988, a déposé auprès de la commune d'Herblay (Val d'Oise) une demande de délivrance d'un passeport français pour son fils M. B A né le 15 février 2019 à Pontoise, français par filiation paternelle, né de la relation entre Mme C et M. F A de nationalité française. Par un courrier du 12 décembre 2019, l'autorité préfectorale a informé Mme C du sursis à la délivrance de ce titre de voyage, compte tenu de doutes sur la filiation de son enfant. Par une décision du 25 mai 2020, le préfet des Yvelines a refusé de délivrer le titre de voyage sollicité. Mme C, mère de l'enfant, demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le signalement effectué par le préfet des Yvelines sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale :

2. Les actes effectués sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale ne sont pas détachables de la procédure judiciaire à laquelle ils participent. Il s'en suit que les conclusions présentées par Mme C, tendant à l'annulation du signalement effectué le 25 mai 2020 par le préfet des Yvelines au procureur de la République près du tribunal judiciaire d'Angers, sont irrecevables car portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.

En ce qui concerne le refus de délivrance du passeport :

3. Aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. " L'article 4 du décret du 30 décembre 2005 prévoit que " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande. () " et son article 5 que : " I.- En cas de première demande, le passeport est délivré sur production par le demandeur : () / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II. / II.- () Lorsque le demandeur ne peut produire aucune des pièces prévues aux alinéas précédents afin d'établir sa qualité de Français, celle-ci peut être établie par la production d'un certificat de nationalité française ".

4. Pour l'application de ces dispositions, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de passeport ou de carte nationale d'identité sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de renouvellement du titre demandé. Dans ce cadre, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française, de faire échec à cette fraude et de refuser, tant que la prescription décennale prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, le renouvellement du titre sollicité par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

5. En l'espèce, le préfet des Yvelines a refusé de délivrer un passeport à l'enfant mineur, B A, au motif que les documents produits ne permettaient pas de justifier de la régularité et de l'importance de la contribution du père déclaré de l'enfant à l'éducation et l'entretien de son fils et qu'un doute subsistait quant à la réalité du lien de filiation paternelle et la nationalité de l'enfant mineur au sens de l'article 18 du code civil. Dans ses écritures en défense, le préfet des Yvelines indique en outre que les éléments de réponse apportés par le père de l'enfant restent peu précis sur la vie de Mme C, avec laquelle il n'a jamais partagé de domicile commun, ainsi que sur les relations entretenues avec l'enfant, les circonstances de la première rencontre avec l'enfant à sa naissance étant peu précises, constituent des indices permettant de soupçonner l'existence d'une reconnaissance frauduleuse du lien de filiation à visée migratoire.

6. Toutefois, la situation irrégulière de la mère de l'enfant au regard du séjour, l'absence d'adresse commune des parents et l'absence de contribution du père déclaré à l'éducation de l'enfant ne permettent pas de faire naître un doute suffisant sur la nationalité de l'enfant. Par ailleurs, si le préfet des Yvelines fait valoir que le procureur de la République près le tribunal de grande instance d'Angers a été saisi d'une suspicion de reconnaissance frauduleuse du lien de filiation à visée migratoire, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'une action en contestation de la filiation a été engagée depuis cette saisine par le ministère public. De même, la circonstance que M. A a reconnu l'existence d'une autre enfant née le 1er juin 2015 à Paris (XVIIIème arrondissement) d'une mère de nationalité étrangère, n'est pas suffisante pour considérer la reconnaissance de paternité comme étant de pure complaisance. Par suite, les éléments invoqués par le préfet des Yvelines ne suffisent pas à établir le caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité ayant permis au fils de M. A et de Mme C d'obtenir la nationalité française, pouvant justifier le refus de délivrance de passeport. Par conséquent, le préfet des Yvelines ne pouvait, sans commettre une erreur d'appréciation, se fonder sur ces seuls motifs pour refuser de délivrer à l'intéressée le passeport qu'elle demandait pour le compte de son enfant mineur.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision par laquelle le préfet des Yvelines a refusé de délivrer un passeport à l'enfant de M. A et de Mme C, doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Eu égard au motif retenu, le présent jugement implique, sous réserve d'un changement des circonstances de fait, que le préfet des Yvelines délivre à l'enfant de Mme C un passeport. Il y a lieu d'enjoindre au préfet des Yvelines de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État au profit de Mme C le versement de la somme de 1 000 euros, au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet des Yvelines du 25 mai 2020 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Yvelines de délivrer à Mme C, pour son enfant mineur M. B A, un passeport dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme C la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D C et au préfet des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 1er septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Ouardes, président,

M. de Miguel, premier conseiller,

Mme Mathé, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 septembre 2022.

Le rapporteur,

signé

F-X de Miguel

Le président,

signé

P. Ouardes

La greffière,

signé

C. Benoit-Lamaitrie

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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