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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2005204

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2005204

jeudi 13 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2005204
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantAARPI WTAP AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 août 2020, M. A B, représenté par Me Taulet, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 octobre 2019 par lequel le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse a prononcé son licenciement, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux du 2 décembre 2019, reçu le 3 décembre 2019 ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse de prononcer le renouvellement de son stage à compter du 1er septembre 2019 en procédant à la reconstitution de carrière, ou, à défaut, de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'il n'a pas bénéficié d'un tutorat durant les premiers mois de l'année scolaire, et que l'administration n'a pas tenu compte des conditions irrégulières dans lesquelles s'est déroulé son stage ainsi que du caractère incomplet de sa formation ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation, en ce que, d'une part, il lui a été reproché de ne pas avoir fait usage des nouvelles technologies sans toutefois lui fournir les moyens indispensables à leur utilisation et, d'autre part, il été confronté à des élèves posant d'importants problèmes de discipline, aggravés par des défaillances dans l'organisation des sanctions par l'équipe éducative ;

- il est victime d'une rupture d'égalité avec les professeurs stagiaires qui ont bénéficié d'un tutorat dès le début de l'année scolaire.

Par un mémoire, enregistré le 21 septembre 2020, le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse informe le tribunal qu'en application des dispositions de l'article D. 222-35 du code de l'éducation, la rectrice de l'académie de Versailles est seule compétente pour présenter des observations au nom de l'Etat.

La requête a été communiquée à la rectrice de l'académie de Versailles, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Les parties ont été informées le 23 septembre 2022, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la situation de compétence liée dans laquelle se trouvait le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse pour prononcer le licenciement de M. B.

Par une ordonnance du 14 mars 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 14 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le décret n° 72-581 du 4 juillet 1972 ;

- l'arrêté du 22 août 2014 fixant les modalités de stage, d'évaluation et de titularisation de certains personnels enseignants et d'éducation de l'enseignement du second degré stagiaires ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Caron, première conseillère,

- et les conclusions de Mme Marc, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, qui a été admis à la session 2018 du troisième concours de recrutement du certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré (CAPES), a été nommé professeur certifié stagiaire à compter du 1er septembre 2018 et affecté, à compter de cette date, au collège Victor Hugo à la Celle-Saint-Cloud. A l'issue de cette année de stage, le jury académique a émis, par une délibération du 3 juillet 2019, un avis défavorable à la titularisation de M. B et à ce qu'il effectue une seconde année de stage. Par un arrêté du 4 octobre 2019, le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse a prononcé son licenciement. M. B demande au tribunal l'annulation de cette décision, ensemble la décision implicite de rejet du recours gracieux qu'il a formé le 2 décembre 2019 et qui a été reçu le 3 décembre suivant par le ministre chargé de l'éducation nationale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 24 du décret du 4 juillet 1972 relatif au statut particulier des professeurs certifiés, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " Les candidats reçus aux concours prévus aux articles 6 et 11 ou ayant bénéficié d'une dispense en application du premier alinéa de l'article 23, et remplissant les conditions de nomination dans le corps, sont nommés fonctionnaires stagiaires et affectés pour la durée du stage dans une académie par le ministre chargé de l'éducation. / Le stage a une durée d'un an. Ses prolongations éventuelles sont prononcées par le recteur de l'académie dans le ressort de laquelle il est accompli. / Au cours de leur stage, les professeurs stagiaires bénéficient d'une formation organisée, dans le cadre des orientations définies par l'Etat, par un établissement d'enseignement supérieur, visant l'acquisition des compétences nécessaires à l'exercice du métier. Cette formation alterne des périodes de mise en situation professionnelle dans un établissement scolaire et des périodes de formation au sein de l'établissement d'enseignement supérieur. Elle est accompagnée d'un tutorat et peut être adaptée pour tenir compte du parcours antérieur des professeurs stagiaires. / Les modalités du stage et les conditions de son évaluation par un jury sont arrêtées conjointement par le ministre chargé de l'éducation et par le ministre chargé de la fonction publique. ". Aux termes de l'article 26 de ce décret, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " A l'issue du stage, la titularisation est prononcée par le recteur de l'académie dans le ressort de laquelle le stage est accompli, sur proposition du jury mentionné à l'article 24. La titularisation confère le certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré ou le certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement technique. / Les stagiaires qui n'ont pas été titularisés peuvent être autorisés par le recteur de l'académie dans le ressort de laquelle ils ont accompli leur stage à effectuer une seconde année de stage ; celle-ci n'est pas prise en compte dans l'ancienneté d'échelon. A l'issue de cette année, ils sont titularisés dans les conditions fixées au premier alinéa. / Les stagiaires qui n'ont pas été autorisés à accomplir une seconde année de stage ou qui, à l'issue de la seconde année de stage, n'ont pas été titularisés sont soit licenciés par le ministre chargé de l'éducation nationale, soit réintégrés dans leur corps ou cadre d'emplois d'origine s'ils avaient la qualité de fonctionnaire. ".

3. Aux termes de l'article 5 de l'arrêté du 22 août 2014 fixant les modalités de stage, d'évaluation et de titularisation de certains personnels enseignants et d'éducation de l'enseignement du second degré stagiaires, dans sa rédaction applicable à l'espèce : " Le jury se prononce sur le fondement du référentiel de compétences prévu par l'arrêté du 1er juillet 2013 susvisé, après avoir pris connaissance des avis suivants : / I. - Pour les stagiaires qui effectuent leur stage dans les établissements publics d'enseignement du second degré : / 1° L'avis d'un membre des corps d'inspection de la discipline désigné par le recteur, établi sur la base d'une grille d'évaluation et après consultation du rapport du tuteur désigné par le recteur, pour accompagner le fonctionnaire stagiaire pendant sa période de mise en situation professionnelle. L'avis peut également résulter, notamment à la demande du chef d'établissement, d'une inspection ; / 2° L'avis du chef de l'établissement dans lequel le fonctionnaire stagiaire a été affecté pour effectuer son stage établi sur la base d'une grille d'évaluation ; / 3° L'avis de l'autorité en charge de la formation du stagiaire (). ". Aux termes de l'article 8 de cet arrêté : " Après délibération, le jury établit la liste des fonctionnaires stagiaires qu'il estime aptes à être titularisés. En outre, l'avis défavorable à la titularisation concernant un stagiaire qui effectue une première année de stage doit être complété par un avis sur l'intérêt, au regard de l'aptitude professionnelle, d'autoriser le stagiaire à effectuer une seconde et dernière année de stage. / Les stagiaires qui n'ont pas été jugés aptes à être titularisés à l'issue de la première année de stage et qui accomplissent une seconde année de stage bénéficient obligatoirement d'une inspection. ". Et aux termes de l'article 9 de cet arrêté, dans sa rédaction applicable à l'espèce : " Le recteur prononce la titularisation des stagiaires estimés aptes par le jury. Toutefois, le recteur prolonge d'un an le stage des stagiaires lauréats des concours externes aptes à être titularisés devant justifier d'un master ou d'un titre ou diplôme reconnu équivalent par le ministre chargé de l'éducation qui ne rempliraient pas, à l'issue du stage, cette exigence. La titularisation est prononcée à l'issue de cette prolongation à la condition de détenir le titre ou diplôme requis. / Le recteur arrête par ailleurs la liste de ceux qui sont autorisés à accomplir une seconde année de stage. / Il transmet au ministre les dossiers des stagiaires qui n'ont été ni titularisés ni autorisés à accomplir une seconde année de stage et qui sont, selon le cas, licenciés ou réintégrés dans leur corps, cadre d'emplois ou emploi d'origine. ".

4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à qui il n'appartient pas de porter une appréciation complémentaire à celle du jury académique sur les mérites de l'intéressé et les conditions dans lesquelles son stage s'est déroulé, est tenu de prononcer le licenciement d'un professeur certifié stagiaire ne figurant ni sur la liste des stagiaires déclarés aptes à être titularisés établie par le jury académique, ni sur la liste des candidats autorisés à accomplir une seconde année de stage, et n'ayant pas eu auparavant la qualité de fonctionnaire.

5. Il ressort des pièces du dossier que par sa délibération du 3 juillet 2019, le jury académique a émis un avis défavorable à la titularisation de M. B à l'issue de son stage ainsi qu'à la prolongation de ce stage pour une année supplémentaire. Par conséquent, alors que M. B n'avait pas auparavant la qualité de fonctionnaire, le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse était tenu de prononcer son licenciement. Il s'ensuit que les moyens tirés de ce que la décision de licenciement serait entachée d'incompétence, d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation ne peuvent qu'être écartés comme inopérants. Toutefois, M. B, qui soutient que son licenciement n'est pas justifié, doit être regardé comme contestant l'avis émis par le jury académique le 3 juillet 2019.

6. Il résulte de la combinaison des dispositions relatives aux modalités de titularisation des professeurs certifiés citées aux points 2 et 3 que le jury académique se prononce à l'issue d'une période de formation et de stage et que, s'agissant non d'un concours ou d'un examen, mais d'une procédure tendant à l'appréciation de la manière de servir qui doit être faite en fin de stage, cette appréciation peut être censurée par le juge de l'excès de pouvoir en cas d'erreur manifeste. Par ailleurs, sous réserve d'un licenciement intervenant en cours de stage et motivé par ses insuffisances ou manquements professionnels, tout fonctionnaire stagiaire a le droit d'accomplir son stage dans des conditions lui permettant d'acquérir une expérience professionnelle et de faire la preuve des capacités pour les fonctions auxquelles il est destiné.

7. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la tutrice initialement désignée pour accompagner M. B durant l'année scolaire 2018-2019 a démissionné en octobre 2018. Une nouvelle tutrice lui a toutefois été affectée en novembre 2018 pour la classe de 6ème dans laquelle il enseignait, et un co-tuteur a également été désigné en janvier 2019 pour sa classe de 4ème. Ainsi, si le suivi n'a pu effectivement commencer au début de l'année scolaire, il a néanmoins été organisé dès le mois de novembre 2018, et a été renforcé avec la mise en place d'un co-tutorat par deux enseignants, qui lui ont rendu des visites régulières. Il ressort en outre des pièces du dossier que M. B a bénéficié d'un suivi particulier, avec trois inspections en cours d'année, ainsi que des visites du chef d'établissement et de représentants de l'école supérieure du professorat et de l'éducation, où il suivait également sa formation, à l'issue desquelles un bilan a été effectué et des conseils lui ont été donnés. Enfin, les différents rapports versés aux débats tiennent compte de l'absence de tutorat au cours des premiers mois du stage du requérant, de sorte que, contrairement à ce que soutient l'intéressé, le jury qui s'est prononcé sur sa titularisation en a eu connaissance. Compte-tenu de ces éléments, M. B n'est pas fondé à soutenir que les conditions de déroulement de son stage, en l'absence de tutorat durant les premiers mois et du caractère incomplet de sa formation, ne lui ont pas permis de faire la preuve de ses capacités et qu'ainsi, il appartenait à l'administration de tenir compte de ces circonstances en lui permettant à tout le moins d'effectuer une seconde année de stage.

8. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que le jury a émis un avis défavorable à la titularisation de M. B au vu des évaluations et avis défavorables figurant dans son dossier, qui faisaient état notamment de difficultés dans la gestion des classes, et de l'absence d'acquisition de nombreuses compétences essentielles à l'exercice du métier de professeur. Dans son rapport du 25 mai 2019, l'inspecteur d'académie indique que " malgré tout l'accompagnement dont il a bénéficié (), M. A B n'a pas compris ce qui était attendu d'un professeur et rejette ses difficultés de gestion de classe sur la situation familiale de ses élèves ". Il lui est notamment reproché de s'adresser à ses élèves sans aucune bienveillance, confondant autorité et humiliation, de ne pas suivre leur travail personnel, ou encore de ne pas construire un cours permettant aux élèves de s'engager dans l'activité mathématiques. Selon le directeur de l'école supérieure du professorat et de l'éducation, la maîtrise des compétences professionnelles de M. B n'est pas suffisante après une année de formation, et son manque d'investissement dans la formation n'a pas permis de surmonter les difficultés de gestion de classe et de didactique de la discipline. Enfin, le chef d'établissement relève que M. B est en difficulté depuis le début de sa prise de poste, et qu'il n'a pas réussi à instaurer une relation de confiance favorable à la réussite des élèves. Il ajoute que " la difficulté majeure de M. B tient de sa posture à l'égard de l'acte d'enseigner, il reste persuadé que les difficultés rencontrées par les élèves sont dues uniquement et exclusivement à leurs contextes familiaux ". M. B, qui se borne à faire valoir qu'il n'a pas été suffisamment accompagné au cours de son stage, ne fait état d'aucun élément de nature à remettre en cause ces évaluations précises et circonstanciées. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision refusant de le titulariser et refusant de l'autoriser à effectuer une seconde année de stage serait entachée d'erreur de droit ou d'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

9. En deuxième lieu, alors même que l'administration aurait été, ainsi que l'allègue M. B, défaillante dans la fourniture des moyens indispensables au fonctionnement des outils numériques qu'elle lui a reproché de ne pas assez utiliser, cette circonstance est cependant sans incidence sur la délibération du jury qui aurait été la même au vu des manquements relevés au point précédent si M. B avait fait un usage adapté des outils numériques. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B aurait eu à faire face à des élèves particulièrement difficiles. Les défaillances alléguées de l'équipe éducative dans la gestion des problèmes de discipline ne sont pas non plus établies. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'administration aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en ne prenant pas en compte les difficultés rencontrées au cours de son stage.

10. En dernier lieu, la circonstance que son tutorat n'ait débuté qu'avec retard n'est pas, eu égard au suivi qui a été mis en place ainsi qu'il est dit au point 7, de nature à établir l'existence d'une rupture d'égalité avec les autres professeurs stagiaires.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. B tendant à l'annulation de l'arrêté du 4 octobre 2019 par lequel le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse a prononcé son licenciement, ainsi que de la décision implicite de rejet de son recours gracieux, doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B, n'appelle aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions à fin d'injonction présentées par le requérant ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement à M. B de la somme qu'il demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressée pour information à la rectrice de l'académie de Versailles.

Délibéré après l'audience du 29 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Grenier, présidente,

Mme Caron, première conseillère,

M. Connin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 octobre 2022.

Le rapporteur,

signé

V. Caron

La présidente,

signé

C. Grenier

La greffière,

signé

G. Le Pré

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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