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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2005323

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2005323

jeudi 1 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2005323
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantCABINET PALMIER & ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 21 août 2020, 11 juillet et 1er septembre 2022, la société AART Electronics, représentée par Me Brault, demande au tribunal :

1°) d'annuler le titre de perception n° 075600 070 001 075 262301 2020 0000120 (DEFE 202900002409) émis le 28 janvier 2020 aux fins de recouvrer la somme de 176 567,25 euros ;

2°) d'annuler la décision du 25 juin 2020 par laquelle le directeur central de la structure intégrée du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres a rejeté son opposition du 26 mars 2020 à ce titre de perception ;

3°) de la décharger du paiement de la somme de 176 567,25 euros ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'auteur de l'acte ne peut pas être identifié ;

- le titre ne mentionne pas les bases de liquidation de la créance ;

- les créances sont prescrites, dès lors que la récupération de l'avance aurait dû se faire lors du paiement du bon de commande et au plus tard dans le délai de cinq ans prévu par l'article 2224 du code civil à compter de l'émission du bon de commande ;

- la créance n'est ni liquide, ni exigible en l'absence de règlement partiel définitif de chaque bon de commande litigieux et de décompte de résiliation ;

- elle est dépourvue de base légale, dès lors que le marché ne fixe aucun montant minimum à partir duquel le montant de l'avance aurait dû être calculé ;

- la demande de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative n'est pas fondée.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 28 février et 23 août 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 400 euros soit mise à la charge de la société AART Electronics au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la compétence de l'auteur de l'acte est établie ;

- les bases de liquidation de la créance sont mentionnées avec suffisamment de précision sur le titre exécutoire ;

- les créances ne sont pas prescrites, dès lors que le délai de prescription ne part pas à compter du versement de l'avance mais, en vertu de l'article 12.1 du cahier des clauses administratives particulières du marché, lorsque le montant des prestations exécutées par le titulaire atteint 65 % du montant minimum toutes taxes comprises du marché, seuil à compter duquel l'avance peut être récupérée ;

- le seuil de 65 % du montant minimum toutes taxes comprises du marché n'ayant pas été atteint pour certaines des commandes, le délai de prescription courrait à compter de la date de résiliation du bon de commande, les créances n'étant pas prescrites ;

- la créance, qui porte sur le recouvrement d'avances forfaitaires, est liquide et exigible ;

- le marché litigieux, qui ne fixait aucun montant minimum de commande, n'est pas dépourvu de base légale, l'avance étant versée en application du I de l'article 261 du code des marchés publics.

Par une ordonnance du 1er septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 29 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des marchés publics ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique ;

- l'arrêté du 19 janvier 2009 portant approbation du cahier des clauses administratives générales des marchés publics de fournitures courantes et de services ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de Mme Marc, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gaubert, représentant la société AART Electronics.

Considérant ce qui suit :

1. Par un acte d'engagement notifié le 26 novembre 2013, la structure intégrée du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres (SIMMT) a attribué à la société AART Electronics un marché à bons de commande ayant pour objet l'acquisition de fournitures d'articles de rechanges et composants électriques et d'éclairage ainsi qu'une prestation d'accès au catalogue des fabricants primaires et des fournisseurs de cette famille de produits pour une durée de 4 ans. Ce marché a pris fin le 26 novembre 2017. Le SIMMT a émis un titre de perception, le 28 janvier 2020, pour un montant de 176 567,25 euros correspondant aux avances consenties à la société AART Electronics et non récupérées. Par un courrier du 26 mars 2020, reçu le 6 avril 2020 par l'agence comptables des services industriels de l'armement, la société AART Electronics a formé une opposition à ce titre. Le 15 avril 2020, l'administration a accusé réception de sa réclamation. Enfin, par une décision du 25 juin 2020, le directeur central du SIMMT a rejeté la réclamation du 26 mars 2020 de la société AART Electronics. La société AART Electronics demande l'annulation du titre de perception du 28 janvier 2020, la décharge de la somme mise à sa charge par ce titre ainsi que l'annulation de la décision du 25 juin 2020.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 25 juin 2020 :

2. La décision du 25 juin 2020 par laquelle le directeur central du SIMMT a rejeté l'opposition de la société requérante à l'exécution du titre exécutoire du 28 janvier 2020 a pour seul effet de lier le contentieux. Par suite, la société AART Electronics ne saurait utilement demander son annulation.

Sur les conclusions à fin de décharge de la somme mise à la charge de la société AART Electronics :

3. Aux termes de l'article 260 du code des marchés publics, applicable en l'espèce : " Les marchés de défense ou de sécurité passés par les services de la défense donnent lieu à des versements à titre d'avances, d'acomptes, de règlements partiels définitifs ou de solde, dans les conditions fixées par la présente section. ". Selon le I de l'article 261 du même code : " () Dans le cas d'un marché à bons de commande ne comportant ni minimum ni maximum, l'avance est accordée pour chaque bon de commande d'un montant supérieur à 250 000 € HT, et d'une durée d'exécution supérieure à trois mois, ou d'un montant supérieur à 50 000 € HT et d'une durée d'exécution supérieure à deux mois si le titulaire est une petite ou moyenne entreprise () ". L'article 262 du même code énonce que : " I. ' Le remboursement de l'avance s'impute sur les sommes dues au titulaire, selon un rythme et des modalités fixés par le marché par précompte sur les sommes dues à titre d'acomptes ou de règlement partiel définitif ou de solde. / Il doit, en tout état de cause, être terminé lorsque le montant des prestations exécutées par le titulaire atteint 80 % du montant toutes taxes comprises des prestations qui lui sont confiées au titre du marché ou de la tranche affermie ou du bon de commande dans le cas d'un marché à bons de commande ne comportant ni minimum ni maximum, du montant minimum dans le cas d'un marché à bons de commande comportant un montant minimum () / II. ' Dans le silence du marché, le remboursement s'impute sur les sommes dues au titulaire quand le montant des prestations exécutées par le titulaire atteint 65 % des montants mentionnés au I () ".

4. L'article 9 relatif aux avances du cahier des clauses administratives particulières du marché litigieux stipule que : " Conformément à l'article 261-I et II du CMP, une avance est accordée en une seule fois sur la base du montant minimum du marché si ce montant est supérieur à 250 000 € HT. Lorsque le titulaire est une PME au sens de l'article 48 du CMP, une avance est versée lorsque le montant du marché est supérieur à 50 000 € HT. La durée du marché étant supérieure à douze mois, l'avance est égale à 5% d'une somme égale à douze fois le montant minimum TTC du marché divisé par la durée du marché exprimée en mois. Lorsque le titulaire est une PME au sens de l'article 48 du CMP, l'avance est de 20% d'une somme égale à douze fois le montant minimum TTC du marché divisé par la durée du marché exprimée en mois. ". Selon l'article 11 du même cahier : " Les factures devront être établies : / - par bon de commande ; / - par délai de livraison contractuel (respectant les quantités et l'échéancier fixés) ; / - par destinataire des fournitures. () ". Aux termes de l'article 12.1 du même cahier relatif aux délais de paiement des avances : " () Au cas où elle a été versée, l'avance commence à être récupérée quand le montant des prestations exécutées par le titulaire atteint 65 % du montant minimum TTC du marché. En tout état de cause, le remboursement doit être terminé quand le montant des prestations exécutées atteint 80 % du montant TTC sus mentionné. ". L'article 12.2 du même cahier relatif aux acomptes et solde énonce que : " Le délai maximal ouvert à l'administration pour procéder au paiement est fixé à trente jours à compter de la date de réception des demandes d'acomptes accompagnées des justifications définies à l'article 10 ci-dessus et de celle de prise en compte des prestations ou de la date de réception de la facture correspondante si celle-ci est postérieure à la précédente, déduction faite des avances et/ou acomptes déjà versés () ".

5. Il résulte de l'instruction et en particulier de l'acte d'engagement du marché litigieux qu'il ne comporte ni minimum, ni maximum, le titulaire ayant cependant accepté le versement d'avances pour chaque bon de commande en application du I de l'article 261 du code des marchés publics cité au point 3. En outre, en vertu de l'article 11 du cahier des clauses administratives particulières du marché litigieux, cité au point précédent, chaque commande peut faire l'objet d'une admission et d'un règlement dès sa réalisation.

6. Les avances accordées et versées au titulaire d'un marché de défense et de sécurité tel que celui en litige sur le fondement des dispositions de l'article 261 du code des marchés publics, applicable en l'espèce, ont pour objet de lui fournir une trésorerie suffisante destinée à assurer le préfinancement de l'exécution des prestations qui lui ont été confiées. Le principe et les modalités de leur remboursement sont prévus par les dispositions de l'article 262 de ce code, qui permettent au maître d'ouvrage d'imputer le remboursement des avances par précompte sur les sommes dues au titulaire du marché à titre d'acomptes, de règlement partiel définitif ou de solde. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que lorsque le marché est résilié avant que l'avance puisse être remboursée par précompte sur les prestations dues, le maître d'ouvrage peut obtenir le remboursement de l'avance versée au titulaire du marché sous réserve des dépenses qu'il a exposées et qui correspondent à des prestations prévues au marché et effectivement réalisées.

7. D'une part, il résulte de l'instruction que le SIMMT a accordé à la société AART Electronics, premièrement, une avance de 1 043 330,76 euros en quatre fois entre les 20 octobre et 10 décembre 2014 sur les bons de commande n°s 1402573279, 1402573725 et 1402573516. Le SIMMT a commencé à récupérer cette avance, en application de l'article 12.1 du cahier des clauses administratives particulières du marché, à compter du 22 juin 2015, date à laquelle 65% des paiements avaient été effectués. Il résulte toutefois de l'instruction que, par une décision du 4 juillet 2019, la ministre des armées a résilié ces bons de commande pour faute du titulaire à compter du 23 janvier 2019, sans que la totalité de l'avance n'ait alors été remboursée, un montant de 109 671,21 euros n'ayant pas encore été récupéré. Deuxièmement, une avance de 124 746 euros a été versée, le 23 décembre 2016, sur le bon de commande n° 1403661853. Cette avance a été récupérée à compter du 15 février 2017, date à laquelle 65% des paiements avaient été effectués. Ce bon de commande a également été résilié pour faute du titulaire par une décision du 8 janvier 2020, à compter du 26 novembre 2019. A cette date, un montant de 24 607,86 euros au titre de l'avance n'avait pas été remboursé.

8. D'autre part, une avance d'un montant total de 17 822,64 euros a été versée le 17 août 2015 à la société AART Electronics, par le biais de deux opérations comptables, sur le bon de commande n° 1403014818. Il résulte cependant de l'instruction que plusieurs lignes d'engagement de ce bon de commande ont été résiliées, ce bon de commande étant finalement entièrement résilié pour faute du titulaire à compter du 23 juillet 2019, par une décision du 2 juillet 2019. La société requérante a également obtenu une avance d'un montant de 24 465,54 euros, le 15 décembre 2016, sur le bon de commande n° 1403656542. Ce bon de commande a également été résilié pour faute du titulaire par une décision du 8 janvier 2020, à compter du 26 novembre 2019. Le seuil de 65% de l'exécution de ces deux bons de commande n'ayant pas été atteint, le SIMMT n'avait pas commencé à récupérer les avances consenties à la date de la résiliation intégrale des bons de commande n° 1403014818 et n° 1403656542.

9. Ainsi, il résulte de l'instruction que les bons de commande litigieux ont tous été résiliés pour faute du titulaire. Or, le cahier des clauses administratives particulières du marché ne déroge pas aux stipulations du cahier des clauses administratives générales des marchés publics de fournitures courantes et de services, approuvé par l'arrêté du 19 janvier 2019, applicable en l'espèce, et notamment à l'article 34.1 de ce cahier selon lequel " la résiliation fait l'objet d'un décompte de résiliation, qui est arrêté par le pouvoir adjudicateur et notifié au titulaire " et qui précise, à l'article 34.3, ce que comprend ce décompte en cas de résiliation du marché pour faute du titulaire et notamment, au débit du titulaire, le " montant des sommes versées à titre d'avance ".

10. Par suite, ainsi que le fait valoir la société requérante, en l'absence de décompte de résiliation pour chacun des bons de commande litigieux, déterminant les droits et obligations définitifs des parties et retraçant l'ensemble des conséquences financières de chacun de ces bons de commande, la créance faisant l'objet du titre de perception du 28 janvier 2020 pour un montant de 176 567,25 euros correspondant aux avances non récupérées sur ces bons de commande ne présentait pas un caractère certain et exigible.

11. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, le titre de perception du 28 janvier 2020 doit être annulé et la société AART Electronics déchargée de l'obligation de payer la somme de 176 567,25 euros mise à sa charge.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société AART Electronics, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande le ministre des armées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

13. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 500 euros au titre des frais exposés par la société AART Electronics et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le titre de perception du 28 janvier 2020 est annulé.

Article 2 : La société AART Electronics est déchargée de l'obligation de payer la somme de 176 567,25 euros mise à sa charge par ce titre.

Article 3 : L'Etat versera à la société AART Electronics une somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions présentées par la société AART Electronics et les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative par le ministre des armées sont rejetés.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société AART Electronics, au ministre des armées et au directeur général des finances publiques.

Copie en sera transmise pour information au trésorier-payeur général des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 17 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Grenier, présidente,

- Mme Caron, première conseillère,

- M. Connin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition du greffe, le 1er décembre 2022.

La présidente-rapporteure,

signé

C. A L'assesseure la plus ancienne

dans le grade,

signé

V. Caron

La greffière,

signé

G. Le Pré

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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