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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2004654

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2004654

mardi 6 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2004654
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantPAUL HASTINGS (EUROPE) LLP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 mai 2020, la société Compagnie Nationale à Portefeuille, anciennement dénommée Fibelpar, représentée par Me Allard de Waal, demande au Tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle l'administration fiscale a implicitement rejeté sa demande de dégrèvement d'office présentée le 6 décembre 2019 et de prononcer en conséquence la restitution, assortie des intérêts moratoires, des retenues à la source en litige, d'un montant total de 1 255 203,98 euros, prélevées sur les dividendes de source française qui lui ont été versés au cours des années 2001 et 2002 ;

2°) à titre subsidiaire, de surseoir à statuer pour soumettre à la Cour de justice de l'Union européenne la question préjudicielle suivante : " Les principes européens de primauté, d'effectivité et de coopération loyale, interprétés à la lumière du principe de recours juridictionnel effectif, doivent-ils être interprétés comme s'opposant à une réglementation nationale, à savoir l'article R*. 211-1 du livre des procédures fiscales tel qu'interprété par le Conseil d'Etat, selon laquelle l'administration, fondée au titre du dispositif précité à dégrever d'office des impositions nonobstant une décision juridictionnelle devenue définitive, peut discrétionnairement refuser de faire droit à une demande de dégrèvement, et ce sans qu'aucun recours pour contester une éventuelle décision de refus ne soit ouvert devant les juridictions nationales, et ce alors même que l'imposition dont il s'agit aurait été perçue en violation du droit de l'Union européenne, violation révélée par une jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne rendue postérieurement à l'imposition initiale ' " ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, outre les entiers dépens, une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'administration est tenue d'utiliser son pouvoir de dégrèvement d'office dès lors que la décision de refus de dégrever une imposition perçue en violation du droit de l'Union européenne conduit elle-même à une violation de ce droit, ce qui méconnaît le principe d'effectivité ;

- or, justifiant, par les pièces qu'elle verse aux débats, qu'elle est une société non-résidente en situation déficitaire, les retenues à la source litigieuses méconnaissent les articles 63 et 65 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, ainsi que l'a dit pour droit la CJUE dans son arrêt C-575/17 du 22 novembre 2018, Sofina SA ;

-dès lors qu'il existe une voie de droit interne permettant de revenir sur une imposition initiale nonobstant l'existence d'une décision juridictionnelle devenue définitive, cette voie de droit doit être mise en œuvre en application du principe d'effectivité du droit de l'Union européenne, conformément aux arrêts de la CJUE C-453/00 du 13 janvier 2004, Kühne § Heitz NV, et C-676/17 du 11 septembre 2019, Oana Madalina Calin ;

- elle remplit les conditions posées par la jurisprudence Kühne et Heitz ;

- le tribunal doit se reconnaître compétent pour connaître de la décision refusant le dégrèvement d'office ; en effet, si les refus de dégrèvement d'office sont en général insusceptibles de recours devant la juridiction administrative française, c'est uniquement du fait que les demandes de dégrèvement d'office sont formulées à titre purement gracieux, ce qui n'est en l'espèce pas le cas, l'administration fiscale se trouvant au contraire en situation de compétence liée pour prononcer le dégrèvement d'une imposition perçue en violation du droit de l'Union, tout acte administratif étant susceptible de recours juridictionnel, même sans texte, et le refus de contrôler une telle décision méconnaît le droit au recours juridictionnel effectif garanti par le droit de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 octobre 2020, la directrice chargée de la direction des impôts des non-résidents conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- les conclusions sont irrecevables à concurrence de 61,31 euros correspondant à la différence entre le montant dont la restitution est demandée devant le juge et celui ayant fait l'objet de la demande de dégrèvement d'office, soit 1 255 142,67 euros ;

- la réclamation initiale déposée en 2006 était tardive, ainsi que cela a été confirmé en dernier lieu par la décision n°361185 rendue le 18 décembre 2015 par le Conseil d'Etat ;

- la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne Kühne et Heitz du 13 janvier 2004 n'est pas applicable dès lors que le juge national n'a pas fait une interprétation erronée du droit de l'Union européenne, la requête présentée par l'intéressée ayant été rejetée en raison de la forclusion de la réclamation et non point d'une erreur commise par le juge national quant à l'interprétation d'une norme du droit de l'Union européenne, en l'espèce l'arrêt Sofina qui, rendu par la Cour de justice de l'Union européenne le 22 novembre 2018, ne traite nullement de la question des délais de forclusion prévus par le droit interne, en l'espèce l'article R*. 196-1 du livre des procédures fiscales ;

- la preuve de la situation déficitaire de la société requérante n'est pas apportée ;

- en tout état de cause, le montant réclamé n'est pas justifié en totalité.

Par ordonnance du 7 juillet 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 25 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Auvray,

- les conclusions de M. Noël, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La société de droit belge Compagnie Nationale à Portefeuille, dont le siège social est situé Loverval (Belgique), a demandé au tribunal administratif de Paris la restitution des retenues à la source opérées sur les dividendes qu'elle a reçus de diverses sociétés françaises au cours des années 2001 et 2002. Cette requête a été rejetée par un jugement du 14 octobre 2010 du Tribunal administratif de Paris, confirmé par la Cour administrative d'appel de Paris par un arrêt 10PA05942 du 21 mars 2012 et, en dernier lieu, par une décision n° 361185 rendue le 18 décembre 2015 par le Conseil d'Etat. Se prévalant de l'arrêt Sofina rendu le 22 novembre 2018 par la Cour de justice de l'Union européenne, la société Compagnie Nationale à Portefeuille a, le 6 décembre 2019, présenté une réclamation tendant au dégrèvement d'office de ces retenues à la source, laquelle a été implicitement rejetée par l'administration fiscale. Par la présente requête, cette société demande l'annulation de la décision par laquelle l'administration fiscale a rejeté sa demande de dégrèvement d'office ainsi que la restitution, assortie des intérêts moratoires, des retenues à la source litigieuses.

2. La société requérante soutient que la décision de l'administration fiscale de ne pas faire usage du pouvoir, prévu à l'article R*. 211-1 du livre des procédures fiscales, de prononcer un dégrèvement d'office, méconnaît le principe d'effectivité du droit de l'Union européenne tel qu'il a été interprété par la Cour de Justice de l'Union européenne, notamment dans l'arrêt du 13 janvier 2004 " Kühne et Heitz NV " qui juge que le principe de coopération impose à un organe administratif, saisi d'une demande en ce sens, de réexaminer une décision administrative définitive afin de tenir compte de l'interprétation ultérieure de la Cour de justice de l'Union européenne lorsque l'organe administratif dispose, selon le droit national, du pouvoir de revenir sur cette décision, que la décision en cause est devenue définitive en conséquence d'un arrêt d'une juridiction nationale statuant en dernier ressort, que ledit arrêt est, au vu d'une jurisprudence de la Cour postérieure à celui-ci, fondé sur une interprétation erronée du droit communautaire adoptée sans que la Cour ait été saisie à titre préjudiciel et que l'intéressé s'est adressé à l'organe administratif immédiatement après avoir pris connaissance de ladite jurisprudence.

3. Aux termes de l'article R*. 211-1 du livre des procédures fiscales : " La direction générale des finances publiques ou la direction générale des douanes et droits indirects selon le cas, peut prononcer d'office le dégrèvement ou la restitution d'impositions qui n'étaient pas dues, jusqu'au 31 décembre de la quatrième année suivant celle au cours de laquelle le délai de réclamation a pris fin, ou, en cas d'instance devant les tribunaux, celle au cours de laquelle la décision intervenue a été notifiée () ". La décision de l'administration de faire usage du pouvoir que lui confèrent les dispositions de l'article R*. 211-1 du livre des procédures fiscales revêt un caractère purement gracieux. Il en résulte que le refus d'accorder un dégrèvement sur le fondement de ces dispositions est insusceptible de recours. Par conséquent, les conclusions tendant à l'annulation de la décision par laquelle l'administration fiscale a refusé de mettre en œuvre la faculté que lui confèrent les dispositions de l'article R*. 211-1 du livre des procédures fiscales, sont irrecevables. Dès lors que le contribuable ne tient des dispositions de l'article R*. 211-1 du livre des procédures fiscales aucun droit à ce que l'administration use de la simple faculté qu'elles prévoient de prononcer d'office le dégrèvement ou la restitution d'une imposition qui n'était pas due, l'irrecevabilité d'un recours juridictionnel contre le refus de faire usage de cette faculté ne méconnaît, contrairement à ce que soutient la société Compagnie Nationale à Portefeuille, ni le principe du droit au recours effectif, ni les principes d'effectivité et de primauté du droit de l'Union, un tel dégrèvement d'office ne pouvant, pour les raisons susdites, être regardé comme constituant une voie de droit pour le contribuable.

4. Au surplus, la requérante ne remplit pas l'une des quatre conditions rappelées au point 2 et posées par l'arrêt Kühne et Heitz NV dont elle se prévaut, dès lors que le Conseil d'Etat n'a pas rejeté sa requête en se méprenant sur le droit de l'Union européenne, tel qu'il a été ultérieurement interprété par la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 22 novembre 2018 " Sofina SA", mais en relevant que la requête, qui portait sur des retenues à la source prélevées au cours des années 2001 et 2002, était irrecevable pour tardiveté du fait que la réclamation préalable s'y rapportant n'avait été formée que le 27 décembre 2006. Ainsi, étaient en débat, en dernier lieu devant le Conseil d'Etat, non pas le droit de l'Union européenne, mais des règles procédurales de droit interne, qui n'ont été remises en cause ni par l'arrêt Sofina, ni par aucune autre jurisprudence.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de saisir la Cour de justice de l'Union européenne d'une question préjudicielle formulée à titre subsidiaire par la requérante, que les conclusions présentées par la société Compagnie Nationale à Portefeuille tendant à l'annulation de la décision par laquelle l'administration a implicitement rejeté sa demande de dégrèvement d'office présentée le 6 décembre 2019 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions tendant à la restitution, assortie des intérêts moratoires, des retenues à la source litigieuses doivent également être rejetées.

6. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, en la présente instance, la partie perdante, une quelconque somme au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Compagnie Nationale à Portefeuille est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Compagnie Nationale à Portefeuille et à la directrice chargée de la direction des impôts des non-résidents.

Délibéré après l'audience du 23 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Auvray, président,

Mme Syndique, première conseillère,

Mme Fabre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2023.

Le président-rapporteur,

B. Auvray

L'assesseure la plus ancienne,

N. Syndique

Le greffier,

S. Werkling

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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