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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2201920

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2201920

mercredi 19 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2201920
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCALVO PARDO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 février 2022, Mme B D, ressortissante algérienne représentée par Me Isabelle Calvo Pardo, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 5 janvier 2022 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation administrative, dans un délai d'un mois ;

3°) d'ordonner qu'il soit mis fin à son signalement à fin de non-admission dans le système d'information Schengen (SIS) ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

La requérante soutient que :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français :

- en refusant de comptabiliser son ancienneté de résidence avant la mesure d'éloignement dont elle aurait fait l'objet le 7 octobre 2019 et qui lui aurait été notifiée le 10 octobre 2019, et en se fondant sur ce motif pour considérer qu'elle ne justifie pas d'une longue présence habituelle et continue en France, le préfet a commis une erreur de droit ; en effet, la condition de résidence habituelle en France est relative à la situation effective de l'intéressée. Il s'agit d'une situation de fait et il appartient à l'administration d'examiner si les documents en possession de l'étranger établissent qu'il résidait en France à une période donnée ; cette erreur de droit a nécessairement faussé l'analyse de la demande de Mme D puisque le préfet en a nécessairement déduit qu'elle ne justifiait pas d'une présence en France suffisamment longue, notamment au regard des critères fixés par la circulaire dite Valls du 28 novembre 2012 qui impose une présence en France d'au moins cinq années ; or, Mme D justifie par de très nombreux documents probants de sa présence réelle et habituelle sur le sol français depuis bien avant 2019. Elle prouve sa présence depuis plus de six années.

- justifiant de circonstances exceptionnelles tenant à sa situation familiale et personnelle, Mme D a sollicité son admission exceptionnelle au séjour : Mme D est entrée en France le 23 mai 2015. Depuis son arrivée, elle n'a pas quitté le sol français et établit sa présence ininterrompue depuis plus de six années. Présente en France depuis plus de six ans, elle justifie de liens privés et familiaux qui justifient son admission exceptionnelle au séjour au titre de la vie privée et familiale. Mme D a rejoint en France son frère et ses trois sœurs, tous les quatre installés durablement sur le sol français. Elle s'est parfaitement bien intégrée à la société française et a toujours subvenu à ses besoins. Elle a créé sa cellule familiale sur le sol français. En effet, elle réside avec M. F E, ressortissant égyptien, depuis cinq années. Le couple s'est rencontré sur le sol français et s'est marié à H le 18 septembre 2015. Leurs deux enfants sont nés en France et sont scolarisés en France.

- les décisions attaquées méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : Mme D a quitté l'Algérie en 2015 pour rejoindre sa fratrie. Son frère est de nationalité française. Ses trois sœurs résident en France sous couvert de certificats de résidence algérien. Depuis plus de six ans, elle réside en France et a construit sa vie sur le sol français. Un retour en Algérie aurait des conséquences dramatiques sur la vie privée et familiale de Mme D. Son époux est de nationalité égyptienne et n'a aucunement vocation à vivre en Algérie. Ses deux enfants sont nés en France et ne connaissent pas le pays de leur mère.

- l'arrêté litigieux ne prend pas en compte l'intérêt supérieur des deux enfants de A D : - C, né le 24 avril 2016 à Montreuil, âgé de 5 ans, scolarisé en classe de grande section de maternelle ; - F, né le 20 mars 2018 à Montreuil, âgé de 3 ans, scolarisé en classe de petite section à l'école maternelle. Ces deux enfants sont élevés par leurs deux parents depuis leur naissance qui vivent ensemble et contribuent ensemble à leur entretien et éducation. L'aîné est suivi par le centre médico-psychologique pour enfants de H et bénéficie d'une carte de priorité pour personnes handicapées. Il a besoin d'un environnement stable et serein. L'arrêté préfectoral contesté porte gravement préjudice à ces jeunes enfants car son exécution aura pour conséquence de les séparer de l'un de leur parent. En effet, s'ils devaient suivre leur mère en Algérie, les deux garçons seraient séparés de leur père, mais aussi de leurs camarades et devraient interrompre leur scolarité en France. Leur père, M. F E, est de nationalité égyptienne et ne peut donc résider en Algérie.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 2 ans :

- elle est insuffisamment motivée ;

- le préfet de la Seine Saint Denis a entaché sa décision d'une erreur de droit en se fondant uniquement sur la prétendue existence d'une mesure d'éloignement en date du 07 octobre 2019 dont il n'établit pas que la requérante en ait eu connaissance ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

La requête a régulièrement été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une ordonnance du 7 février 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 22 février suivant à 12 h.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, modifiée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;

- l'accord entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire, relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles, complété par un protocole, deux échanges de lettres et une annexe, modifié, signé à Alger le 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Romnicianu, vice-président,

- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B D, ressortissante algérienne née le 1er décembre 1979 à Chlef (Algérie), déclare être entrée irrégulièrement en France en mai 2015. Le 31 mai 2021 elle a sollicité son admission exceptionnelle au séjour en raison d'attaches familiales. Par un arrêté du

5 janvier 2022, dont Mme D demande l'annulation pour excès de pouvoir, le préfet de la Seine-Saint-Denis a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives aux différents titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers en général et aux conditions de leur délivrance s'appliquent, ainsi que le rappelle l'article L. 111-2 du même code, " sous réserve des conventions internationales ". En ce qui concerne les ressortissants algériens, les stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régissent de manière complète les conditions dans lesquelles ils peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés, ainsi que les conditions dans lesquelles leurs conjoints et leurs enfants mineurs peuvent s'installer en France. Les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne leur sont ainsi pas applicables.

3. Toutefois, si l'accord franco-algérien ne prévoit pas, pour sa part, de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un certificat de résidence à un ressortissant algérien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Ainsi, il lui appartient, dans l'exercice de son pouvoir discrétionnaire dont il dispose, d'apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.

4. En l'espèce, Mme D fait valoir, sans aucunement l'établir, qu'elle réside de façon ininterrompue en France depuis son arrivée, en mai 2015. Elle indique avoir rejoint en France son frère, de nationalité française, et ses 3 sœurs, en situation régulière, sans pour autant l'établir. Elle fait valoir qu'en 2015 elle a épousé un ressortissant égyptien et que de leur union sont nés deux enfants, C et F, âgés de 5 et 3 ans. Toutefois, alors que la présence de l'intéressée depuis 2015 n'est pas établie, et que, à la date de la décision litigieuse, son époux se trouvait également en situation irrégulière et eu égard au jeune âge de leurs enfants, le préfet de la

Seine-Saint-Denis n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en rejetant la demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée par Mme D au titre de ses liens familiaux.

5. En deuxième lieu, le préfet a, à tort, déduit de la circonstance que l'intéressée a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 07 octobre 2019 à laquelle elle s'est soustraite, la conséquence qu'elle ne saurait se prévaloir d'une présence sur le territoire national en violation de la loi, et ne peut donc être regardée comme séjournant en France depuis une date antérieure au délai d'exécution de cette décision. Cependant, dès lors qu'en définitive Mme D ne justifie pas résider habituellement en France depuis 2015 et qu'en tout état de cause la durée de présence de l'étranger n'est qu'un critère parmi d'autres pris en compte par le préfet dans l'exercice de son pouvoir discrétionnaire de régularisation, cette erreur de droit demeure sans incidence sur la légalité de la décision en litige. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur de droit en ce que le préfet n'a pas comptabilisé les années antérieures à la mesure d'éloignement dont elle a fait l'objet doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

7. Comme il a été dit au point 4, si Mme D fait valoir qu'elle séjourne depuis 2015 en France en compagnie de son époux et de leurs deux enfants, rien ne fait obstacle, eu égard à la situation également irrégulière de son époux et au jeune âge de leurs enfants, à ce que la cellule familiale se reconstitue en Algérie, où l'intéressée a vécu jusqu'à l'âge de 35 ans au moins et où elle n'allègue pas être dépourvue de toute attache familiale. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, eu égard tant à la durée qu'aux conditions du séjour en France de l'intéressée, qui au demeurant ne se prévaut d'aucune insertion socio-professionnelle particulière, les décisions contestées n'ont pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elles ont été prises. Elles n'ont donc pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, rien ne s'opposant à la reconstitution de la cellule familiale en Algérie, Mme D n'est pas davantage fondée à soutenir que l'arrêté attaqué a porté à l'intérêt supérieur de ses enfants une atteinte prohibée par les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

8. Il résulte de ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions préfectorales lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et

L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

10. En l'espèce, l'arrêté en litige, pour édicter à l'encontre de la requérante une interdiction de retour et fixer sa durée à deux ans, se fonde, après avoir analysé sa durée de présence en France ainsi que sa situation privée et familiale, sur la circonstance que Mme D a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement prononcée par le préfet de la Seine-Saint-Denis

le 7 octobre 2019 suite au rejet d'une première demande de titre de séjour, à l'exécution de laquelle elle s'est soustraite.

11. Cependant, alors que la requérante conteste avoir fait l'objet de cette décision d'éloignement, le préfet de la Seine-Saint-Denis, qui n'a produit aucune observation en défense dans la présente instance, ne justifie ni de sa notification et donc de son opposabilité à

Mme D, ni même de son existence. Dans ces conditions, en édictant une interdiction de retour à l'encontre de Mme D au motif qu'elle n'a pas déféré à une précédente mesure d'éloignement, dont l'existence n'est pas établie, et en fixant sa durée à deux ans, le préfet de la Seine-Saint-Denis a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il suit de là, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés à son encontre, que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans édictée à l'encontre de Mme D doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. L'exécution du présent jugement, lequel rejette les conclusions à fin d'annulation des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, n'implique pas la délivrance d'un titre de séjour ni le réexamen de la situation administrative de Mme D.

13. En revanche, l'annulation de l'interdiction de retour implique nécessairement l'effacement du signalement de Mme D dans le système d'information Schengen (SIS). Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis d'agir en ce sens dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de Mme D présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet de la Seine-Saint-Denis en date du 5 janvier 2022 portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans édictée à l'encontre de

Mme D est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de procéder à l'effacement du signalement de Mme D à fin de non-admission dans le système d'information Schengen (SIS), dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 5 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Michel Romicianu, vice-président,

Mme Nathalie Dupuy-Bardot, première conseillère,

M. Youssef Khiat, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 avril 2023

Le président-rapporteur,

M. G

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

N. Dupuy-Bardot

La greffière,

S. Le Bourdiec

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2201920

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