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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2206045

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2206045

mercredi 19 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2206045
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantCABINET TEISSONNIERE-TOPALOFF-LAFFORGUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 14 avril 2022, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Montreuil, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal administratif de Montreuil, selon la procédure prévue à l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée à ce tribunal par M. B A.

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 22 novembre et 17 décembre 2021, M. B A, représenté par la SELARL Teissonnière-Topaloff-Lafforgue-Andreu, a demandé au tribunal administratif de Paris :

1°) de condamner l'Etat au versement d'une somme totale de 30 000 euros en réparation du préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence qu'il estime avoir subis du fait de la carence fautive de l'Etat dans la prise en charge de la prévention des risques liés à l'exposition professionnelle aux poussières d'amiante, assortie des intérêts légaux à compter de la date de la première demande d'indemnisation avec capitalisation des intérêts échus à compter de cette même date ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été employé au sein de la société Alsthom du 16 juin 1969 au 28 février 2007 et a bénéficié de l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante ;

- la société Alsthom Transport a été inscrite, par un arrêté du 23 décembre 2011, au sein de la liste des établissements susceptibles d'ouvrir droit à l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante ;

- la responsabilité de l'Etat est susceptible d'être engagée du fait, d'une part, de l'adoption d'une réglementation insuffisante à prévenir les risques liés à son exposition à la poussière d'amiante lors de ses années de travail au sein de l'établissement d'Alsthom Transport et, d'autre part, de la carence dans la mise en œuvre des pouvoirs de contrôle afin de faire respecter la réglementation par la société Alsthom Transport ;

- il a subi un préjudice moral et établit des troubles dans ses conditions d'existence du fait de son exposition à l'amiante dès lors qu'il fait l'objet d'un suivi médical post-professionnel.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2024, la ministre du travail, de la santé et des solidarités conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la créance dont se prévaut M. A est prescrite dès lors que, d'une part, le point de départ du délai de prescription est la date de publication de l'arrêté du 23 décembre 2011 et, d'autre part, qu'aucune circonstance n'a interrompu le délai de prescription qui a commencé à courir le jour de la publication de l'arrêté précité ;

- le lien de causalité entre les fautes de l'Etat et les préjudices allégués n'est pas établit.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 98-1194 du 23 décembre 1998 ;

- le décret n° 99-247 du 29 mars 1999 ;

- l'arrêté du 23 décembre 2011 modifiant et complétant la liste des établissements de fabrication, flocage et calorifugeage à l'amiante susceptible d'ouvrir droit à l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bernabeu ;

- et les conclusions de Mme Parent, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, salarié de la société Alsthom Transport du 16 juin 1969 au 28 février 2007, a, par courrier du 22 octobre 2020 adressé à la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, sollicité l'indemnisation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence qu'il estime avoir subis du fait de la carence fautive de l'Etat dans la prise en charge de la prévention des risques liés à l'exposition professionnelle aux poussières d'amiante. A défaut de réponse dans un délai de deux mois à compter de la réception de cette réclamation préalable indemnitaire, une décision implicite de rejet est née le 23 décembre 2020. Par la présente requête, M. A demande au tribunal de condamner l'Etat au versement d'une somme totale de 30 000 euros au titre du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence qu'il estime avoir subis du fait de la carence fautive de l'Etat dans la prise en charge de la prévention des risques liés à l'exposition professionnelle à l'amiante.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Si, en application de la législation du travail désormais codifiée à l'article L. 4121-1 du code du travail, l'employeur a l'obligation générale d'assurer la sécurité et la protection de la santé des travailleurs placés sous son autorité, il incombe aux autorités publiques chargées de la prévention des risques professionnels de se tenir informées des dangers que peuvent courir les travailleurs dans le cadre de leur activité professionnelle, compte tenu notamment des produits et substances qu'ils manipulent ou avec lesquels ils sont en contact, et d'arrêter, en l'état des connaissances scientifiques et des informations disponibles, au besoin à l'aide d'études ou d'enquêtes complémentaires, les mesures les plus appropriées pour limiter et si possible éliminer ces dangers. En outre, une faute commise par l'inspection du travail dans l'exercice des pouvoirs qui sont les siens pour veiller à l'application des dispositions légales relatives à l'hygiène et à la sécurité au travail est de nature à engager la responsabilité de l'Etat s'il en résulte pour celui qui s'en plaint un préjudice direct et certain.

3. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis [] ". Aux termes de l'article 3 de la loi précitée : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement ".

4. Lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d'obtenir l'indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens des dispositions citées au point 3, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. La créance indemnitaire relative à la réparation d'un préjudice présentant un caractère continu et évolutif doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ce préjudice a été subi. Dans ce cas, le délai de prescription de la créance relative à une année court, sous réserve des cas visés à l'article 3 de la loi du 31 décembre 1968, à compter du 1er janvier de l'année suivante, à la condition qu'à cette date le préjudice subi au cours de cette année puisse être mesuré.

5. Aux termes du I de l'article 41 de la loi du 23 décembre 1998 de financement de la sécurité sociale pour 1999 : " Une allocation de cessation anticipée d'activité est versée aux salariés et anciens salariés des établissements de fabrication de matériaux contenant de l'amiante, des établissements de flocage et de calorifugeage à l'amiante ou de construction et de réparation navales, sous réserve qu'ils cessent toute activité professionnelle, lorsqu'ils remplissent les conditions suivantes : /1° Travailler ou avoir travaillé dans un des établissements mentionnés ci-dessus et figurant sur une liste établie par arrêté des ministres chargés du travail, de la sécurité sociale et du budget, pendant la période où y étaient fabriqués ou traités l'amiante ou des matériaux contenant de l'amiante. L'exercice des activités de fabrication de matériaux contenant de l'amiante, de flocage et de calorifugeage à l'amiante de l'établissement doit présenter un caractère significatif ; /2° Avoir atteint l'âge de soixante ans diminué du tiers de la durée du travail effectué dans les établissements visés au 1°, sans que cet âge puisse être inférieur à cinquante ans ; / 3° S'agissant des salariés de la construction et de la réparation navales, avoir exercé un métier figurant sur une liste fixée par arrêté conjoint des ministres chargés du travail, de la sécurité sociale et du budget. /Le bénéfice de l'allocation de cessation anticipée d'activité est ouvert aux ouvriers dockers professionnels et personnels portuaires assurant la manutention sous réserve qu'ils cessent toute activité professionnelle [] ". Ces dispositions instaurent un régime particulier de cessation anticipée d'activité permettant aux salariés ou anciens salariés des établissements de fabrication ou de traitement de l'amiante ou de matériaux contenant de l'amiante figurant sur une liste établie par arrêté ministériel, dits " travailleurs de l'amiante ", de percevoir, sous certaines conditions, une allocation de cessation anticipée d'activité (ACAATA) sous réserve qu'ils cessent toute activité professionnelle.

6. Le préjudice d'anxiété dont peut se prévaloir un salarié éligible à l'allocation de cessation anticipée des travailleurs de l'amiante mentionnée au point précédent naît de la conscience prise par celui-ci qu'il court le risque élevé de développer une pathologie grave et, par là-même d'une espérance de vie diminuée, à la suite de son exposition aux poussières d'amiante. La publication de l'arrêté qui inscrit l'établissement en cause, pour une période au cours de laquelle l'intéressé y a travaillé, sur la liste établie par arrêté interministériel est par elle-même de nature à porter à la connaissance de l'intéressé, s'agissant de l'établissement et de la période désignés dans l'arrêté, la créance qu'il peut détenir de ce chef sur l'administration au titre de son exposition aux poussières d'amiante. Le droit à réparation du préjudice en question doit donc être regardé comme acquis, au sens des dispositions citées au point 1, pour la détermination du point de départ du délai de prescription, à la date de publication de cet arrêté. Dès lors que l'exposition a cessé, la créance se rattache, en application de ce qui a été dit ou point 4, non à chacune des années au cours desquelles l'intéressé souffre de l'anxiété dont il demande réparation, mais à la seule année de publication de l'arrêté, lors de laquelle la durée et l'intensité de l'exposition sont entièrement révélées, de sorte que le préjudice peut être exactement mesuré. Par suite la totalité de ce chef de préjudice doit être rattachée à cette année, pour la computation du délai de prescription institué par l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968.

7. En l'espèce, il résulte de l'instruction que la publication le 28 décembre 2011, de l'arrêté du 23 décembre 2011 ayant inscrit l'établissement de la société Alsthom à Saint-Ouen pour la période de 1960 à 1997 sur la liste des établissements de fabrication, flocage et calorifugeage à l'amiante susceptibles d'ouvrir droit à l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante a été, par elle-même, de nature à porter à la connaissance de M. A l'étendue du risque à l'origine du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence dont il demande réparation. Dès lors que la créance se rattache, en vertu de ce qui a été dit au point précédent, à la seule année de publication de l'arrêté précité, le délai de prescription a commencé à courir à compter du 1er janvier 2012, en application de la loi du 31 décembre 1968. Par suite, et alors que M. A n'allègue d'aucun élément susceptible d'avoir interrompu le cours de la prescription, la créance invoquée par le requérant était prescrite à la date à laquelle il a saisi la ministre en charge du travail en 2020 d'une réclamation indemnitaire préalable.

8. Il résulte de tout ce qui précède que l'exception de prescription quadriennale opposée en défense par la ministre du travail, de la santé et des solidarités doit être accueillie et, partant, que la requête de M. A ne peut qu'être rejetée pour ce motif.

Sur les frais d'instance :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante à la présente instance, la somme demandée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Délibéré après l'audience du 5 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Baffray, président,

M. Marias, premier conseiller,

M. Bernabeu, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.

Le rapporteur,

S. Bernabeu

Le président,

J.-F. BaffrayLa greffière,

A. Macaronus

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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