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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2213891

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2213891

mercredi 20 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2213891
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème chambre
Avocat requérantGOEAU-BRISSONNIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 12 septembre 2022 et 23 juin 2023, M. C B, représenté par Me Goeau-Brissonnière, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de condamner l'État à lui verser la somme de 15 605,91 euros en réparation de son préjudice financier ;

3°) de condamner l'État à lui verser la somme de 5 000 euros en réparation de son préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision du 16 décembre 2021 du préfet de la Seine-Saint-Denis refusant d'enregistrer sa demande de titre de séjour est illégale ; cette illégalité est constitutive d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'État ;

- l'exécution tardive des décisions des 8 mars, 3 mai et 8 juillet 2022 rendues par le juge des référés du tribunal administratif de Montreuil est constitutive d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'État ;

- cette illégalité et ce comportement fautif lui ont causé un préjudice financier résultant de la perte de revenus, un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence dont il est fondé à demander l'indemnisation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 décembre 2022, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance en date du 26 décembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 26 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience :

- le rapport de Mme Caldoncelli-Vidal ;

- et les conclusions de Mme Lunshof, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant guinéen né le 5 mai 2001, a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance, en sa qualité de mineur isolé par un jugement du juge des enfants du tribunal de grande instance de Bobigny du 11 octobre 2018. À sa majorité, il a été mis en possession d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. Par une décision du 16 décembre 2021, le préfet de la Seine-Saint-Denis a refusé d'enregistrer sa demande. M. B a donc saisi le juge des référés du tribunal administratif de Montreuil. Par une ordonnance en date du 8 mars 2022, le juge des référés a suspendu l'exécution de la mesure et enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis d'enregistrer sa demande et de lui délivrer dans le délai de quinze jours une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Par une ordonnance en date du 3 mai 2022, le juge des référés constatant l'inexécution de l'ordonnance du 8 mars 2022, a enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de convoquer M. B afin de lui permettre d'enregistrer sa demande et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de quinze jours sous astreinte de 30 euros par jour de retard. Par une ordonnance du 8 juillet 2022, le juge des référés a constaté l'exécution partielle de l'ordonnance du 8 mars 2022, a liquidé l'astreinte et a enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours sous astreinte de 20 euros par jour de retard. Le 11 août 2022, M. B s'est vu délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Par un courrier du 31 août 2022, M. B a adressé au préfet de la Seine-Saint-Denis une demande préalable indemnitaire à laquelle ce dernier s'est abstenu de répondre, faisant naître une décision implicite de rejet. M. B demande au tribunal de condamner le préfet de la Seine-Saint-Denis à lui verser la somme globale de 20 605,91 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en application des dispositions précitées, d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

En ce qui concerne la responsabilité pour faute de l'État :

Sur le surplus des conclusions :

4. L'illégalité affectant une décision refusant d'enregistrer une demande de titre de séjour de même que le retard pris dans l'exécution d'une décision juridictionnelle sont constitutives d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'administration.

5. D'une part, pour refuser d'enregistrer la demande de renouvellement de titre de séjour de M. B, le préfet de la Seine-Saint-Denis s'est fondé sur le motif tiré de ce qu'il n'avait pas produit de passeport en cours de validité. Toutefois, il ne résulte ni des dispositions des articles R. 431-10 et R. 431-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni du point 66 de l'annexe 10 à ce code que le renouvellement d'un titre de séjour demandé sur le fondement de l'admission exceptionnelle au séjour soit subordonné à la production d'un passeport en cours de validité, à l'exception de tout autre document justifiant de l'état civil ou de la nationalité du demandeur. Il résulte de l'instruction que M. B était en possession d'une carte consulaire et d'un extrait de son acte de naissance, lesquels constituent des documents établissant sa nationalité et son état civil. Il s'ensuit que M. B est fondé à soutenir que la décision refusant d'enregistrer sa demande de renouvellement de titre de séjour est illégale. D'autre part, le juge des référés du tribunal administratif de Montreuil a suspendu le refus d'enregistrer la demande de titre de séjour présentée par M. B et a enjoint, par trois ordonnances en date des 8 mars, 3 mai et 8 juillet 2022, au préfet de la Seine-Saint-Denis de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler valable jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur sa requête au fond. Le préfet de la Seine-Saint-Denis a remis à l'intéressé une autorisation provisoire de séjour le 11 août 2022, soit plus de quatre mois à compter de la notification de l'ordonnance du 8 mars 2022. Si le préfet de la Seine-Saint-Denis fait valoir que le délai d'exécution résulte des contraintes sanitaires liées à la crise de la Covid-19 et à la " capacité d'accueil " de ses services, il n'apporte aucun élément précis sur les moyens mis en œuvre pour remédier à ces difficultés et sur l'impossibilité pour lui d'exécuter ces décisions juridictionnelles dans les délais impartis. Dès lors, l'illégalité affectant la décision refusant l'enregistrement de la demande de M. B de même que le retard pris par le préfet de la Seine-Saint-Denis à prendre les mesures d'exécution fixées par le juge des référés dans les délais prescrits, sont constitutifs d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration.

En ce qui concerne les préjudices :

6. L'illégalité de la décision refusant d'enregistrer la demande de M. B ainsi que les délais d'exécution des décisions juridictionnelles sont à l'origine des préjudices subis par M. B.

7. En premier lieu, M. B demande la réparation de son préjudicie financier résultant de la perte de ses revenus durant une période de neuf mois. Il évalue ce préjudice à la somme de 15 605, 91 euros. Il résulte de l'instruction que M. B travaillait en qualité de maçon, sous couvert d'un contrat à durée déterminée valable du 1er septembre 2021 au 30 juin 2022, pour le compte de la société BRTC. Le préfet de la Seine-Saint-Denis ayant refusé d'enregistrer la demande de renouvellement de son titre de séjour et de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler le 16 décembre 2021, la société BRTC a suspendu son contrat de travail dès le lendemain, au motif tiré de ce qu'il ne disposait plus de titre de séjour l'autorisant à travailler. Il s'ensuit que M. B a perdu les revenus auxquels il aurait pu prétendre si son activité avait pu se poursuivre jusqu'au terme de son contrat. Le préfet de la Seine-Saint-Denis a remis à M. B une autorisation provisoire l'autorisant à travailler le 11 août 2022 valable jusqu'au 23 septembre 2022 et le requérant a pu bénéficier d'un nouveau contrat à durée déterminée valable du 24 août 2022 au 22 septembre 2022. Il ressort des bulletins de paie versée au dossier que M. B percevait un salaire mensuel net de 1 733,99 euros, à la date à laquelle son contrat a été suspendu. Par conséquent, la période à prendre en compte pour évaluer la perte de revenus de M. B est celle écoulée, entre la date à laquelle son contrat à durée déterminé a été suspendu, le 17 décembre 2021 et la date du terme de ce contrat, le 30 juin 2022, soit six mois une semaine et six jours. Dans ces conditions, il y a lieu de condamner le préfet de la Seine-Saint-Denis à verser à M. B la somme de 11 155,21 euros.

8. En second lieu, le requérant fait valoir un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence qu'il estime à la somme de 5 000 euros. Il résulte de l'instruction qu'à la suite de la suspension de son contrat de travail, M. B n'a plus été en mesure d'honorer ses loyers, son assurance habitation et son forfait téléphonique. Son compte bancaire a été clôturé et il a été destinataire de demandes de règlement par voie d'huissier pour combler le solde débiteur de ce compte. Le préjudice subi par M. B résulte également de l'anxiété générée par la persistance du comportement fautif de l'administration. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral et de ses troubles dans ses conditions d'existence en l'évaluant à la somme de 1 000 euros. Il y a lieu de condamner le préfet de la Seine-Saint-Denis à verser à M. B la somme de 1 000 euros.

Sur les conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

9. M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire, son avocat peut donc se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Goeau-Brissonnière, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État (préfet de la Seine-Saint-Denis) le versement à Me Goeau-Brissonnière de la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.

Article 2 : L'État (préfet de la Seine-Saint-Denis) versera à M. B la somme de 12 155,21 euros.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Goeau-Brissonnière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier (préfet de la Seine-Saint-Denis) versera à Me Goeau-Brissonnière, avocat de M. B, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Goeau-Brissonnière et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 28 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Delamarre, présidente,

- M. Israël, premier conseiller,

- Mme Caldoncelli-Vidal, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2023.

La rapporteure,

M. Caldoncelli-Vidal La présidente,

A-L. Delamarre

La greffière,

M. A La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis ou à tout autre préfet territorialement compétent en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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