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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2308029

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2308029

mercredi 12 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2308029
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre (J.U)
Avocat requérantHAGEGE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 30 juin 2023, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal administratif de Montreuil le dossier de la requête présentée par M. C.

Par cette requête, enregistrée le 21 juin 2023, et un mémoire complémentaire, enregistré le 27 juin 2023, M. D C, représenté par Me Hagege, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler les arrêtés du 19 juin 2023 par lesquels le préfet de police, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français, sans délai de départ volontaire, et a fixé le pays de destination, d'autre part, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur territoire pour une durée de trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence, d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen, méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, méconnait la circulaire Valls du 28 novembre 2012, est entachée d'une erreur d'appréciation quant à l'existence d'une menace à l'ordre public ;

- la décision fixant le pays de renvoi est entachée d'une incompétence, est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- l'interdiction de retour sur le territoire est entachée d'une incompétence, est insuffisamment motivée, est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire, est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 août 2023, le préfet de police, représenté par le cabinet Centaure avocats, conclut au rejet de la requête et soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Toutain, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 776-1 et L. 776-2 du code de justice administrative.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Toutain, magistrat désigné.

Les parties n'étant ni présentes ni représentées, la clôture de l'instruction a été prononcée, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, après appel de leur affaire à l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant ukrainien né le 1er mars 1995 et déclarant être entrée en France en 2018, a été interpellé par les services de police pour des faits de violences volontaires, le 17 juin 2023. Par deux arrêtés du 19 juin 2023, dont M. C demande l'annulation, le préfet police, d'une part, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination, d'autre part, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

2. Par un arrêté n° 2023-00059 du 23 janvier 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture de police, le préfet de la police a donné délégation de signature à M. B A, adjoint à la cheffe de bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, pour signer, notamment, s'agissant des décisions prises en matière de droit au séjour des étrangers, celles en litige dans la présente instance. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne les autres moyens de la requête :

S'agissant de la légalité de l'obligation de quitter le territoire :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué du 19 juin 2023 vise, notamment, les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et rappelle, au cas particulier, que M. C ne justifie pas être entré régulièrement en France et s'est maintenu sur le territoire sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Ainsi, la décision d'éloignement contestée énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Au surplus, cet arrêté précise également que le requérant ne justifie pas d'une situation personnelle et familiale en France à laquelle la mesure d'éloignement contestée porterait une atteinte disproportionnée, ni davantage qu'il serait exposé, en cas de retour dans son pays d'origine, à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dès lors, les moyens tirés de ce que l'obligation de quitter le territoire français serait insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen particulier de la situation personnelle de M. C doivent être écartés.

4. En deuxième lieu, il ressort clairement des termes de l'arrêté attaqué que, pour faire obligation à M. C de quitter le territoire français, le préfet de police s'est exclusivement fondé sur le motif, rappelé au point 3, tiré de son entrée irrégulière en France, et non sur la circonstance que l'intéressé représenterait une menace pour l'ordre public, motif distinct ayant, par ailleurs, justifié le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire. Dans ces conditions, la circonstance que ce dernier motif serait entaché d'une erreur d'appréciation est sans incidence sur la légalité de la mesure d'éloignement contestée.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance - 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. En l'espèce, M. C fait valoir qu'il réside habituellement en France depuis 2018 et qu'il y exerce une activité salariée, dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée depuis juin 2022. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le requérant, âgé de 28 ans à la date de l'arrêté attaqué, est célibataire et sans enfant. Par ailleurs, le requérant ne justifie d'aucune attache personnelle ou familiale en France, ni d'une insertion particulière sur le territoire, hormis l'activité professionnelle susmentionnée. Enfin, l'intéressé n'établit, ni même n'allègue, être désormais dépourvu d'attache dans son pays d'origine, où il a vécu au moins jusqu'à l'âge de 23 ans. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la mesure d'éloignement contestée porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni davantage qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. En dernier lieu, M. C ne peut utilement soutenir que l'obligation de quitter le territoire méconnaîtrait la " circulaire Valls ". Par suite, ce moyen est inopérant et ne peut qu'être écarté.

S'agissant de la légalité de la décision fixant le pays de renvoi :

8. Eu égard aux motifs précédemment exposés, le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision fixant le pays de destination.

S'agissant de la légalité de l'interdiction de retour sur le territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

10. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

11. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

12. D'une part, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que, pour édicter à l'encontre de M. C, à qui l'octroi d'un délai de départ volontaire a été concomitamment refusé, une interdiction de retour sur le territoire pour une durée de trois ans, le préfet de police, après avoir visé les articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a précisé que, s'il déclarait séjourner en France depuis cinq ans, l'intéressé ne disposait d'aucune attache familiale sur le territoire et représentait une menace pour l'ordre public dès lors qu'il avait été interpellé par les services de police, le 17 juin 2023, pour des faits de " violence volontaire avec arme, ayant entraîné un ITT supérieure à huit jours. Cet arrêté indique ainsi, avec une précision suffisante, les motifs de droit et de fait sur lesquels le préfet s'est fondé pour édicter l'interdiction de retour contestée. Cette décision est, dès lors, suffisamment motivée. D'autre part, s'il se prévaut de l'absence ultérieure de poursuites pénales et de toute condamnation, le requérant ne conteste pas la matérialité des faits ainsi retenus par le préfet, à raison desquels ce dernier a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, estimer que la présence de l'intéressé en France emportait une menace pour l'ordre public. Enfin, compte tenu notamment de ces circonstances et de ce que M. C ne dispose d'aucune attache familiale sur le territoire, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en lui faisant interdiction de retour pour une durée de trois ans, le préfet aurait méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et commis une erreur d'appréciation.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 19 juin 2023. Toutefois, il appartient à l'administration d'apprécier, en fonction de la situation sécuritaire en Ukraine, si elle peut engager la procédure d'exécution d'office de l'obligation de quitter le territoire français à l'encontre du requérant.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme au requérant en remboursement des frais qu'il a exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et au préfet de police.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juin 2024.

Le magistrat désigné,

E. Toutain La greffière,

C. Yen Pon

La République mande et ordonne au préfet de police, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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