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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2110206

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2110206

mardi 23 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2110206
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème Chambre
Avocat requérantNUNES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 août 2021, M. D A, représenté par Me Nunes, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n° CAB/DS/BSI n° 2021-443 du 17 juin 2021 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a prescrit des mesures générales nécessaires à la gestion de la sortie sanitaire de covid-19 applicables dans le département ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil ou, à défaut, à lui-même au titre des dispositions combinées des articles 37 de la loi du

10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que l'arrêté attaqué :

- méconnaît l'article 2 § 1 du protocole additionnel n° 4 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui garantit la liberté d'aller et venir ;

- méconnaît l'article 1er de la loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 qui interdit la dissimulation du visage par le port d'un masque ;

- méconnaît les articles 2 et 4 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui garantissent la liberté personnelle ;

- n'établit pas que les mesures de police administrative qu'il adopte sont adaptées, nécessaires et proportionnées, ce qui n'est nullement le cas en l'espèce ;

- est disproportionné et inadapté au risque sanitaire qu'il entend prévenir, dès lors qu'il existe un consensus scientifique sur le caractère inutile du port du masque en extérieur dans le cadre de la lutte contre la transmission de la covid-19 ;

- l'arrêté attaqué est illégal en ce qu'il est fondé sur l'article 1er du décret du 1er juin 2021 qui habilite le préfet de département à rendre le port du masque obligatoire, sauf dans les locaux d'habitation, lorsque les circonstances locales l'exigent, or cet article 1er viole l'article L. 3131-1 du code de la santé publique qui prévoit qu'en cas de menace sanitaire appelant des mesures d'urgence, seul le ministre de la santé publique peut prendre toute mesure strictement proportionnée aux seules fins de prévenir et de limiter les conséquences d'une menace sur la santé de la population.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2022, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment son Préambule ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de la santé publique ;

- la loi n°2010-1192 du 11 octobre 2010 ;

- la loi n° 2021-689 du 31 mai 2021 ;

- le décret n°2021-699 du 1er juin 2021 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique:

- le rapport de M. Bertoncini, président-rapporteur,

- et les conclusions de M. Bories, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté CAB-DS-BSI n° 2021-443 du 17 juin 2021, le préfet des Hauts-de-Seine a rendu obligatoire le port du masque dans le département des Hauts-de-Seine dans les marchés, brocantes, ventes au déballage, rassemblements de personnes de toute nature, et notamment au sein des manifestations revendicatives, des événements festifs, dans les lieux d'attente des transports en commun, et, aux heures d'entrée et de sortie du public, devant les entrées des établissements scolaires ou universitaires, ainsi que devant les lieux de culte, et dans les files d'attente qui se constituent dans l'espace public. Cet arrêté prévoit en outre qu'il ne s'applique pas aux personnes de moins de onze ans et les personnes en situation de handicap munies d'un certificat médical justifiant de cette dérogation. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les circonstances et le cadre du litige :

2. Aux termes du I de l'article 1er de la loi du 31 mai 2021 relative à la gestion de la sortie de la crise sanitaire, le Premier ministre peut " à compter du 2 juin 2021 et jusqu'au 31 juillet 2022 inclus, (), par décret pris sur le rapport du ministre chargé de la santé, dans l'intérêt de la santé publique et aux seules fins de lutter contre la propagation de l'épidémie de covid-19 () 1° Réglementer () la circulation des personnes ". Selon le III du même article, il peut, lorsqu'il a pris une mesure mentionnée au I, habiliter le représentant de l'Etat territorialement compétents à " à prendre toutes les mesures générales ou individuelles d'application de ces dispositions ". Lorsque ces dernières doivent s'appliquer dans un champ géographique qui n'excède pas le territoire d'un département, le représentant de l'Etat dans le département doit prendre ces mesures après avis du directeur général de l'agence régionale de santé, qui est rendu public, et après consultation des exécutifs locaux ainsi que des parlementaires concernés. Le IV du même article exige que toutes les " mesures prescrites en application [de cet article soient] strictement proportionnées aux risques sanitaires encourus et appropriées aux circonstances de temps et de lieu " et qu'il y soit " mis fin sans délai lorsqu'elles ne sont plus nécessaires ".

3. Selon l'article 1er du décret du 1er juin 2021 prescrivant les mesures générales nécessaires à la gestion de la sortie de la crise sanitaire : " I. - Afin de ralentir la propagation du virus, les mesures d'hygiène définies en annexe 1 au présent décret et de distanciation sociale, incluant la distanciation physique d'au moins un mètre entre deux personnes, dites barrières, définies au niveau national, doivent être observées en tout lieu et en toute circonstance. II. - Les rassemblements, réunions, activités, accueils et déplacements ainsi que l'usage des moyens de transports qui ne sont pas interdits en vertu du présent décret sont organisés en veillant au strict respect de ces mesures. Dans les cas où le port du masque n'est pas prescrit par le présent décret, le préfet de département est habilité à le rendre obligatoire, sauf dans les locaux d'habitation, lorsque les circonstances locales l'exigent. III. - En l'absence de port du masque, et sans préjudice des règles qui le rendent obligatoire, la distanciation mentionnée au I est portée à deux mètres. "

4. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le virus de la covid-19 peut se transmettre par gouttelettes respiratoires, par contacts et par voie aéroportée et que les personnes peuvent être contagieuses sans le savoir, notamment pendant la phase pré-symptomatique de l'infection. Si le risque de contamination est, de façon générale, moins élevé en plein air, il ne ressort pas des pièces du dossier que, au regard des données et recommandations scientifiques disponibles à la date de la décision attaquée, puisse être exclue la possibilité qu'un aérosol contenant le virus soit inhalé avec une charge infectante suffisante ou qu'une transmission par gouttelettes puisse avoir lieu en cas de forte concentration de population dans un lieu de plein air, le port du masque pouvant alors contribuer à réduire le risque de contamination. Dans ce contexte, une obligation de porter le masque à l'extérieur, lorsque la situation épidémiologique localement constatée le justifie, en cas de regroupement ou dans les lieux et aux heures de forte circulation de population ne permettant pas le respect de la distanciation physique, n'apparaît pas, à la date de la décision contestée, dénuée de nécessité.

5. D'autre part, il résulte des dispositions citées au point 2, notamment du IV de l'article 1er de la loi du 31 mai 2021, que les mesures générales ou individuelles que le représentant de l'Etat territorialement compétent peut prendre, en application du II de l'article 1er du décret du 1er juin 2021, pour réglementer la circulation des personnes aux fins de lutter contre la propagation de l'épidémie de covid-19 doivent être strictement proportionnées aux risques sanitaires encourus et appropriées aux circonstances de temps et de lieu. Par suite, des dispositions rendant obligatoire le port du masque en extérieur doivent être justifiées par la situation épidémiologique constatée sur le territoire concerné. Elles ne peuvent être proportionnées que si elles sont limitées aux lieux et aux heures de forte circulation de population ne permettant pas d'assurer la distanciation physique et aux lieux où les personnes peuvent se regrouper, tels que les marchés, les rassemblements sur la voie publique ou les centres-villes commerçants, les périodes horaires devant être appropriées aux risques identifiés. Le préfet, lorsqu'il détermine, pour ces motifs, les lieux et les horaires de port obligatoire du masque en plein air, est en droit de délimiter des zones suffisamment larges pour que la règle soit compréhensible et son application cohérente.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. En premier lieu, M. A fait valoir que l'obligation de porter le masque, imposée par le préfet des Hauts-de-Seine dans les circonstances mentionnées au point 1, méconnait la liberté d'aller et venir et la liberté personnelle, sans que le préfet ne démontre que ces atteintes graves seraient nécessaires, adaptées et proportionnées à l'objectif de protection de la santé publique, alors, d'une part, que l'efficacité du port du masque en extérieur contre les risques de contamination n'est pas scientifiquement prouvée et, d'autre part, qu'il lui appartenait en tout état de cause de limiter cette obligation aux seuls lieux et moments où les règles de distanciation physique ne pourraient être respectées.

7. Il ressort des pièces du dossier, justifiant l'abrogation de l'arrêté du 2 juin 2021 précédant adoptant des mesures sanitaires plus strictes, que la situation épidémique en Ile-de-France s'était améliorée à la date de la décision contestée, sans toutefois que la circulation virale se soit interrompue, celle-ci demeurant à un niveau significatif de 52 cas confirmés pour 100 000 habitants avec un taux de tests RT-PCR positifs à 2.5 % pour la région Île-de-France. S'agissant des Hauts-de-Seine, le taux d'incidence s'établissait à 46,8 pour 100 000 habitants 13 juin 2021 pour un taux de positivité de 1,1%, le département étant toutefois contaminés à plus de 60% par le variant dit B aux risques de contamination très accrus. Ainsi, et eu égard à ce qui a été dit au point 4, une obligation de porter le masque à l'extérieur n'apparaît pas, à la date de l'arrêté contesté, dénuée de nécessité en l'état des connaissances scientifiques disponibles.

8. L'appréciation du caractère adapté et proportionné d'une mesure de police telle que celle en litige doit aussi prendre en compte les caractéristiques géographiques du département des Hauts-de-Seine, qui est un territoire homogène et urbanisé sur 99% de son espace, où la densité moyenne de la population atteint plus de 9 000 habitants par kilomètre carré et où notamment la densité du maillage des moyens de transports publics de personnes représente une offre de 0,76 station par kilomètre carré sur l'ensemble du territoire et sur des plages horaires quotidiennes très étendues.

9. Ainsi, eu égard, d'une part, à la situation épidémiologique du département, à la forte densité urbaine et à l'importance des volumes et des mouvements quotidiens de populations permis par une offre de transports couvrant l'ensemble du territoire départemental sur des amplitudes horaires très larges et à la nécessité de garantir l'application cohérente et effective de la mesure prise dans ce contexte de continuité urbaine, et d'autre part, à la circonstance que cet arrêté prévoit que l'obligation de port du masque ne s'applique que dans les seuls lieux, mentionnés au point 1, où la densité des personnes s'y trouvant rend difficile le respect de la distanciation ou favorise les contacts prolongés entre les personnes, et exclu les personnes de moins de onze ans et celles en situation de handicap munies d'un certificat médical justifiant de cette dérogation, l'arrêté contesté n'est ni général ni absolu. En outre, et pour les mêmes motifs, justifiés par la situation épidémiologique du département des Hauts-de-Seine, la décision en litige apparaît adaptée, proportionnée et appropriée aux risques sanitaires encourus, étant limitée aux lieux et aux heures de forte circulation de population ne permettant pas d'assurer la distanciation physique, et aux lieux où les personnes peuvent se regrouper, sur des périodes horaires appropriées aux risques identifiés. Les moyens tirés de l'absence de prise en compte des circonstances locales, de l'atteinte à la liberté d'aller et venir ou à la liberté de circulation énoncée à l'article 2 paragraphe 3 du protocole additionnel n°4 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950, ou de la méconnaissance des articles 2 et 4 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui garantissent la liberté personnelle, doivent également être écartés.

10. En deuxième lieu, si M. A fait valoir que l'obligation du port du masque méconnaît la loi du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public, le moyen soulevé est inopérant, dès lors qu'il résulte de l'article 2 de cette loi que cette interdiction ne s'applique pas lorsque cette dissimulation est prescrite ou autorisée par des dispositions législatives ou réglementaires.

11. En troisième lieu, il résulte que ce qui a été dit au point 2, qu'en vertu de l'article 1er de la loi du 31 mai 2021, le Premier ministre peut, par décret, habiliter le représentant de l'Etat territorialement compétents à " à prendre toutes les mesures générales ou individuelles d'application de ces dispositions ". Par suite, le moyen tiré, par la voie de l'exception d'illégalité de l'article 1er du décret du 1er juin 2021, de ce que le préfet des Hauts-de-Seine ne serait pas compétent pour prendre une décision imposant le port du masque lorsque les circonstances locales l'exigent ne peut qu'être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. A doivent rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions liées aux frais du litige.

D E C I D E :

Article 1er : la requête de M. A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D A et au préfet des Hauts-de-Seine.

Délibéré après l'audience du 27 mars 2024, à laquelle siégeaient:

M. Bertoncini, président,

Mme Saïh, première conseillère,

Mme Cuisinier-Heissler, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.

Le président-rapporteur,

signé

T. BertonciniL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

signé

Z. Saïh

La greffière,

signé

M. C

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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