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AccueilDroit européen52020IE1448
Initiative législative52020IE1448

Avis du Comité économique et social européen sur «Entre un super-réseau transeuropéen et des îlots énergétiques locaux — Le juste équilibre entre solutions décentralisées et structures centralisées pour une transition énergétique durable sur le plan économique, social et écologique» (avis d’initiative)

CELEX52020IE1448
TypeInitiative législative
Datevendredi 18 septembre 2020

Résumé IA

Cet avis d'initiative du CESE explore l'équilibre nécessaire entre le développement d'un super-réseau transeuropéen centralisé et le maintien de systèmes énergétiques locaux décentralisés. Il examine les implications économiques, sociales et écologiques de ces deux modèles pour la transition énergétique de l'UE. Le texte vise à éclairer les futures politiques européennes en matière d'infrastructures énergétiques, en soulignant la complémentarité entre solutions centralisées et décentralisées.

Texte intégral

11.12.2020

FR

Journal officiel de l'Union européenne

C 429/85


Avis du Comité économique et social européen sur «Entre un super-réseau transeuropéen et des îlots énergétiques locaux — Le juste équilibre entre solutions décentralisées et structures centralisées pour une transition énergétique durable sur le plan économique, social et écologique»

(avis d’initiative)

(2020/C 429/12)

Rapporteur:

Lutz RIBBE

Corapporteur:

Thomas KATTNIG

Décision de l’assemblée plénière

20.2.2020

Base juridique

Article 32, paragraphe 2, du règlement intérieur

Avis d’initiative

Compétence

Section «Transports, énergie, infrastructures et société de l’information»

Adoption en section

3.9.2020

Adoption en session plénière

18.9.2020

Session plénière no

254

Résultat du vote

(pour/contre/abstentions)

216/2/2

1. Conclusions et recommandations

1.1.

La question de savoir à quel point le futur système énergétique de l’UE sera centralisé ou décentralisé n’est pas tranchée sur le plan politique. Ni la Commission ni les États membres ne donnent d’indications claires à ce sujet. La seule certitude que l’on ait, c’est que sans l’émergence des énergies renouvelables, des structures décentralisées n’auraient pas pu voir le jour.

1.2.

Dans nombre de ses avis, le Comité économique et social européen (CESE) a souligné qu’il importe de reconnaître que la transition énergétique n’est pas seulement une question de technologie mais qu’elle représente aussi un enjeu social et politique majeur. Le CESE réclame avec insistance que l’on garantisse la participation des travailleurs, des syndicats et des consommateurs à cette transition énergétique, comme l’ont promis les décideurs politiques. Toutefois, sur ce point également, la Commission et les États membres laissent davantage de questions en suspens qu’ils ne donnent de réponses. Pire encore: les initiatives qui ont été lancées en matière d’énergie feront obstacle à une large participation des citoyens au lieu de l’encourager.

1.3.

Le CESE est convaincu que le futur système énergétique européen comportera à la fois des éléments centralisés et des éléments décentralisés. Ce choix ne doit toutefois pas être laissé au hasard. Il y a lieu de définir un objectif clair afin de déterminer s’il faut privilégier l’approche de la décentralisation ou de la centralisation. En effet, la transition énergétique européenne a avant tout besoin de sécurité en matière d’investissements, tant pour les pouvoirs publics que pour les acteurs privés. Cette sécurité ne peut être obtenue que moyennant des décisions de principe claires.

1.4.

Les coûts liés à un système énergétique décentralisé sont similaires à ceux d’un système centralisé. Ils sont toutefois imputables à des composantes différentes: les grandes installations et les réseaux de transport dans un système centralisé; les installations de production de plus petite taille et les options de flexibilité, qui sont aussi implantées au plus près des consommateurs, dans un système décentralisé. Les réseaux de distribution jouent en outre un rôle plus important, en particulier les réseaux intelligents, qui sont une condition sine qua non pour le développement de marchés intelligents et, partant, le soutien du système par les différents acteurs. Cette évolution technique permet en outre de disposer d’une autonomie accrue et d’unités de réseau autorégulées plus décentralisées.

1.5.

Cette configuration a pour conséquence une répartition différente de la valeur ajoutée et, partant, des incidences économiques et sociales diverses. Si, dans un système centralisé, la valeur ajoutée est généralement concentrée sur un petit nombre d’acteurs, dans un système décentralisé, les consommateurs en tant que clients actifs, les communautés énergétiques citoyennes, les agriculteurs, les PME et les entreprises locales peuvent eux aussi participer à la création de valeur.

1.6.

La question de l’organisation du nouveau système énergétique dépasse dès lors le simple cadre technique pour devenir une question hautement politique: dans le contexte d’une «transition juste et équitable», il y a lieu de déterminer qui peut (et qui devrait) jouer quel rôle et donc — pour dire les choses clairement — qui pourra et sera autorisé, à l’avenir, à gagner de l’argent avec l’énergie et, partant, à participer économiquement à la transition énergétique. La réponse à cette question déterminera également dans quelle mesure la transition énergétique stimulera l’innovation.

1.7.

Le train de mesures sur l’énergie propre fournit des indications importantes sur la direction que devrait prendre cette évolution. Le paquet fait état d’une union de l’énergie qui vise (entre autres) à réduire les importations d’énergie et qui est «focalisée sur le citoyen, dans laquelle ce dernier prend à son compte la transition énergétique, tire avantage des nouvelles technologies pour réduire sa facture et prend une part active au marché énergétique, participe activement au marché et (…) devient un producteur et un acteur actif du marché».

1.8.

Le CESE considère toutefois qu’au cours des cinq dernières années, la Commission et la grande majorité des États membres n’ont pas vraiment réussi à clarifier quelles devraient être les futures structures et répartition des tâches.

1.9.

Jusqu’ici, le Conseil n’a lui non plus guère contribué à la définition d’une politique énergétique suffisamment claire. À cet égard, le CESE regrette que la présidence allemande du Conseil mette unilatéralement l’accent sur certaines technologies (telles que l’énergie éolienne en mer ou l’hydrogène produit à partir de sources d’énergie renouvelables), mais n’aborde pas du tout les importantes questions structurelles qui y sont liées. Le CESE tient à souligner clairement qu’accorder la préférence à ces technologies aura des conséquences telles que la concentration sur un petit nombre d’opérateurs et des investissements massifs dans les capacités de transport, c’est-à-dire dans des monopoles naturels.

1.10.

Pour pouvoir participer pleinement au marché, les nouveaux opérateurs doivent avoir accès à l’ensemble des marchés pertinents de l’électricité, y compris ceux de la flexibilité. Or ce n’est le cas dans presque aucun État membre. Ceux-ci sont par conséquent instamment invités à adapter leurs cadres réglementaires de manière à mettre pleinement en œuvre les idées qui sous-tendent le train de mesures sur l’énergie propre et à réaliser l’égalité des chances. Cela permettra notamment à des marchés régionaux de dégager des solutions hautement efficaces grâce à la numérisation et, une fois qu’ils disposeront d’un réseau intelligent, de contribuer à une sécurité d’approvisionnement stable et résiliente.

1.11.

S’agissant des conséquences économiques et sociales, le CESE réaffirme sa position selon laquelle les systèmes énergétiques décentralisés peuvent donner une impulsion importante au développement régional et créer des emplois nouveaux, de qualité et qualifiés dans les régions (1).

1.12.

Bien que les décideurs politiques abordent partiellement la problématique des consommateurs vulnérables et de la précarité énergétique, ils ne proposent toutefois aucune piste de solution et n’établissent pas non plus de lien entre ces thèmes et la conception du futur système énergétique. Afin de mieux évaluer la précarité énergétique, le CESE invite la Commission à proposer l’introduction de critères de définition et d’indicateurs communs au niveau européen. Les États membres doivent développer davantage d’outils statistiques permettant de cibler efficacement les ménages précaires. Parallèlement, il convient de veiller à ce que les ménages à faibles revenus aient la possibilité de mettre en œuvre des mesures d’efficacité énergétique visant à réduire notamment leur consommation d’énergie.

1.13.

La question fondamentale qui se pose est de savoir si le «réseau électrique», qui est une infrastructure critique, ne devrait pas, en tant que monopole naturel, être aux mains du secteur public afin de garantir une sécurité d’approvisionnement durable, d’autant qu’il a été créé et développé à grands renforts de fonds publics. Ce point devrait faire l’objet d’un examen plus détaillé dans un avis du CESE.

1.14.

Le plan de relance et le cadre financier pluriannuel 2021-2028 prévoient désormais d’investir plusieurs centaines de milliards d’euros dans les infrastructures et les technologies énergétiques. Il convient de veiller à ce que ces investissements soient effectivement utilisés dans le cadre d’une transition énergétique axée sur les citoyens et non sur les acteurs de l’actuel système d’énergies fossiles. Le CESE invite la Commission, le Conseil et le Parlement européen à engager dès que possible un vaste débat structuré avec la société civile et les collectivités territoriales afin de clarifier les questions soulevées dans le présent avis d’initiative.

2. Contexte du présent avis d’initiative

2.1.

L’Europe se trouve dans un processus compliqué de transition vers la neutralité climatique, qui devrait être réalisée d’ici 2050. Pour y parvenir, il lui faudra profondément transformer son système énergétique. Pour ce faire, il faudra, entre autres, y apporter des changements techniques fondamentaux, mais aussi se pencher sur des questions structurelles en relation avec la production, le commerce et la commercialisation et mettre en place des processus de changement sociopolitiques. Cela étant, ni la nature exacte de ces changements ni leur ampleur n’ont à ce jour encore été précisées. Il importe de souligner que la transition énergétique n’est pas seulement une question de technologie mais qu’elle représente aussi un enjeu social majeur. Il convient de s’assurer que les travailleurs et les syndicats ainsi que les consommateurs soient en mesure d’y participer.

2.2.

Ces dernières années, la Commission a publié un grand nombre de déclarations d’intention politiques et adopté de nouvelles règles. Le CESE les a toutes commentées et les a, dans la plupart des cas, accueillies favorablement et soutenues. Il a toutefois également regretté le caractère trop vague et imprécis de bon nombre d’entre elles.

2.3.

Une chose est claire: seule l’émergence des énergies renouvelables a rendu possible un débat sur la question de la (dé)centralisation des structures dans le secteur de l’énergie. Les énergies renouvelables (énergies solaire, éolienne et biomasse) sont décentralisées et largement disponibles, et elles ne nécessitent que des investissements comparativement faibles, tandis que les centrales nucléaires ou au charbon représentent des structures d’envergure centralisées.

2.4.

La manière dont les énergies renouvelables devraient être gérées n’est pas claire. On ignore en particulier si la Commission entend promouvoir leur intégration dans le système existant ou si elle veut transformer le marché.

2.5.

À cet égard, le CESE a souligné que, selon lui, il ne s’agit pas en premier lieu d’«intégrer» les énergies renouvelables dans le système électrique existant. Par «transformation totale», il entend bien plus que le simple regroupement des systèmes nationaux dans un réseau européen et qu’une augmentation significative de la part des énergies renouvelables. Cela signifie également que les sources d’énergie conventionnelles actuelles (en ce compris le gaz naturel) ne seront plus appelées qu’à jouer un rôle de complément.

2.6.

Un système énergétique totalement nouveau requiert une variété d’acteurs beaucoup plus grande. Les réseaux de distribution, en particulier, jouent un rôle beaucoup plus important et devront en tout état de cause se muer en «réseaux intelligents»: les informations sur la situation du réseau en question doivent être mises à la disposition des acteurs du marché sous une forme fiable, clairement compréhensible et opportune, avec, éventuellement, une haute précision au niveau local. Dans cette configuration, la mise en place de réseaux intelligents sera la condition sine qua non à des marchés intelligents offrant des incitations efficaces à adopter un comportement qui soutient le système.

2.7.

Dans son paquet «Union de l’énergie», la Commission européenne évoque un nouveau rôle pour le consommateur jusque-là «passif»: «Enfin et surtout, notre vision est celle d’une Union de l’énergie focalisée sur le citoyen — dans laquelle ce dernier prend à son compte la transition énergétique, tire avantage des nouvelles technologies pour réduire sa facture et prend une part active au marché — et qui permette aussi de protéger les consommateurs les plus vulnérables» (2).

2.8.

Mais elle ne précise pas ce que cela signifie concrètement. Cette imprécision tient également au fait qu’aucune distinction n’est établie entre les consommateurs industriels et commerciaux et les ménages et, parmi ces derniers, entre les consommateurs privés socialement et donc techniquement plus aisés et les ménages moins bien équipés. Au moins peut-on en déduire que le consommateur ne devrait plus à l’avenir se borner à être le destinataire (payant) de l’énergie. Il ne devrait pas non plus seulement être en mesure de changer de fournisseur plus facilement et/ou de réagir de manière plus souple aux signaux du marché. Il doit avoir accès à tous les marchés pertinents de l’électricité. Des termes tels que clients «actifs», «autoconsommateurs», «communautés énergétiques citoyennes» ou encore «communautés d’énergies renouvelables» ont été créés, et certains droits ont été conférés à ces nouveaux acteurs, sans toutefois qu’il ne soit précisé la forme sous laquelle ils devraient réellement participer au marché, c’est-à-dire à quel point le marché devrait s’ouvrir et se libéraliser et comment gérer les consommateurs qui n’ont pas les moyens financiers ou la possibilité juridique d’y participer (voir paragraphe 5.6).

2.9.

Par ailleurs, si le document aborde le problème des consommateurs vulnérables et de la précarité énergétique, il ne propose toutefois pas de véritables pistes de solution. Le CESE invite la Commission à proposer d’instaurer des éléments de définition de la précarité énergétique et des indicateurs communs au niveau européen, ce qui constituerait un premier pas pour mieux mesurer ce phénomène. Afin d’adapter cette définition à différents contextes nationaux, les États membres doivent développer davantage d’outils statistiques permettant de cibler efficacement les ménages précaires.

2.10.

De l’avis du CESE, la Commission n’a donc que très peu clarifié, au cours des cinq dernières années, les structures et la répartition des tâches futures. Mais surtout, les États membres ont été très réticents à adapter leur cadre réglementaire, voire ne l’ont pas adapté du tout. Dans de nombreux États membres, les consommateurs, mais aussi les petites entreprises et les communautés énergétiques citoyennes, n’ont toujours pas accès aux marchés de l’électricité.

2.11.

Avec le pacte vert, la Commission a placé la neutralité climatique en tête de ses priorités et avec le plan de relance, elle prévoit d’investir des milliards d’euros dans la reconstruction de l’économie ainsi que dans la création et la sauvegarde d’emplois de grande qualité en Europe. Le CESE estime dès lors qu’il est impératif d’engager — dans les plus brefs délais — un vaste débat politique et social afin de clarifier dans quelle mesure des «structures centralisées» sont nécessaires et dans quelle mesure des structures décentralisées semblent, le cas échéant, réalisables et pertinentes. Le présent avis d’initiative vise à formuler des suggestions à cet égard.

2.12.

La crise de la COVID-19 nous aura enseigné qu’il faut agir vite avant que l’escalade ne se produise. La Commission estime que la réalisation des objectifs actuels en matière de climat et d’énergie d’ici 2030 nécessitera des investissements supplémentaires à hauteur de quelque 260 milliards d’euros par an. Cela ne sera pas possible sans équité sociale et sans un renforcement massif des investissements publics notamment dans le développement des énergies renouvelables, le stockage, la rénovation énergétique des bâtiments, les transports publics, la recherche et le développement. Et à cet égard, la crise de la COVID-19 ouvre de nouvelles perspectives. La levée temporaire des règles européennes en matière de dette publique et de déficit doit également s’appliquer à la gestion de la crise climatique. Il convient toutefois d’utiliser les fonds de manière à atteindre l’objectif consistant à placer les citoyens au cœur de la transition énergétique et, partant, à stimuler l’économie régionale.

2.13.

Afin d’éviter des investissements stériles et mal avisés, il convient d’éliminer les ambiguïtés et les incohérences existantes concernant les structures fondamentales du nouveau système énergétique, l’architecture du marché, les rôles sur le marché et les règles du marché et, surtout de remédier sans délai aux répercussions sociales qu’elles ont pour les travailleurs et les consommateurs. Une répartition équitable des coûts d’investissement joue à cet égard un rôle essentiel, tout comme une répartition équitable des bénéfices éventuels.

3. L’importance d’une préférence claire pour ou contre la décentralisation pour la sécurité des investissements

3.1.

Le nouveau système énergétique comportera probablement à la fois des éléments centralisés et décentralisés, notamment parce qu’il est parfois difficile de classer un élément dans une catégorie ou dans une autre. Par exemple, peut-on encore considérer comme «décentralisé» un parc éolien terrestre d’une puissance installée supérieure à 30 mégawatts? Néanmoins, la question de savoir si le nouveau système énergétique doit être conçu plutôt selon les principes de la décentralisation ou plutôt selon ceux de la centralisation revêt une importance considérable pour une conception efficace de la transformation du système énergétique.

3.2.

En effet, le choix qui sera opéré influencera les priorités qui seront fixées et la teneur des décisions d’investissement qui seront prises par les autorités publiques ainsi que par les bailleurs de fonds et investisseurs privés. Le risque «d’investissements perdus» ne peut être évité que si les autorités politiques prennent clairement et rapidement une décision de principe pour déterminer si la transition énergétique doit être prioritairement centralisée ou décentralisée.

3.3.

L’idée de base qui sous-tend le système énergétique central actuel est qu’il ne devrait pas y avoir de goulets d’étranglement dans le transport de l’électricité et que tous les acteurs du marché doivent pouvoir agir comme si les possibilités de transport au sein du système étaient illimitées. Les réseaux de transport acquièrent dès lors une importance décisive pour le système. Outre l’idée d’une «plaque de cuivre» européenne, c’est-à-dire d’un réseau électrique européen sans restrictions physiques, certains modèles proposent même de connecter le réseau européen aux réseaux d’Asie du Sud ou de l’Est.

3.4.

La question fondamentale qui se pose est de savoir si «ce réseau électrique», qui est une infrastructure critique, ne devrait pas, en tant que monopole naturel, être aux mains du secteur public afin de garantir une sécurité d’approvisionnement durable, d’autant qu’il a été créé et développé à grands renforts de fonds publics. Ce point devrait faire l’objet d’un examen plus détaillé dans un avis du CESE.

3.5.

Dans un système centralisé, le lieu de production de même que le lieu des options de flexibilité ne devraient dès lors jouer aucun rôle pour les opérations de marché en tant que telles. Ni le lieu de production ni le point de consommation ne devraient résulter de l’infrastructure de transport, en aucun cas. Au contraire, l’infrastructure de transport suit la structure et les lieux de production et de consommation.

3.6.

En revanche, par système énergétique décentralisé, on entend un système dans lequel la production (et le stockage) de l’électricité utilisée pour des applications électriques, thermiques et de mobilité est située au plus près du point de consommation; les sources d’énergie renouvelables permettent une structure comme celle-là. Il en résulte un transport largement réduit de l’électricité inhérent au système et, partant, également une diminution des pertes de transport. La volatilité de la production d’électricité à partir de sources d’énergie renouvelables pose de nouveaux défis aux réseaux électriques. À la suite de la décentralisation, les réseaux de distribution jouent un rôle de plus en plus important pour préserver la stabilité et la sécurité de l’approvisionnement.

3.7.

Dans un système décentralisé, les goulets d’étranglement dans l’infrastructure de réseau ne sont généralement pas considérés comme des problèmes à éliminer en priorité. Au contraire, les systèmes décentralisés misent sur des options de flexibilité locales qui contribuent à compenser directement les fluctuations de la production. Parmi ces options de flexibilité figurent, outre le stockage et le transfert de charge entre heures creuses et heures pleines, la cogénération et l’électromobilité. Le couplage sectoriel joue un rôle beaucoup plus important dans un système décentralisé que dans un système centralisé. En outre, les marchés dits «de flexibilité» joueront un rôle beaucoup plus important que dans un système centralisé.

3.8.

Dans un système énergétique décentralisé, l’indépendance par rapport à l’infrastructure du réseau est plus grande, ce qui, selon les études, permet aussi une résilience accrue face aux attaques extérieures, par exemple à la cybercriminalité — pour autant, du moins, que la capacité suffisante à un îlot soit atteinte. L’augmentation des investissements dans les réseaux de distribution garantit donc un approvisionnement stable et une résilience accrue face à la cybercriminalité.

3.9.

La politique énergétique européenne doit donc répondre aux questions suivantes:

—

Les investisseurs devraient-ils partir du principe que le nouveau système énergétique sera construit suivant une approche ascendante? Cela signifierait que les excédents et les pénuries d’électricité locales seraient principalement compensés par des options de flexibilité au niveau local. Ce n’est que lorsque cette option ne serait pas techniquement ou économiquement possible que l’électricité serait transportée sur de plus longues distances.

—

Ou bien les investisseurs devraient-ils s’attendre à une structure descendante? Dans ce cas, la priorité revient au développement des réseaux de transport. Selon ce modèle, pratiquement tout kilowattheure généré doit être transportable. Par conséquent, si des fluctuations doivent être compensées, c’est l’infrastructure du réseau qui détermine l’emplacement des options de flexibilité. Cela reviendrait, pour l’essentiel, à poursuivre la politique actuelle d’expansion du réseau tout en remplaçant simultanément les centrales fossiles et nucléaires par des parcs de production de substitution aussi vastes que possible (exemples: Desertec, parcs éoliens en mer, très grands parcs éoliens terrestres).

Il est absolument nécessaire de clarifier ces questions, car chacune des deux approches implique des investissements considérables mais dans des secteurs différents: si, dans un système centralisé, les fonds sont principalement destinés aux réseaux de transport, dans un système décentralisé, ils sont plutôt consacrés aux options de flexibilité de plus petite taille et distribuées.

3.10.

La question posée au paragraphe 3.9 concerne implicitement la structure et la conception du nouveau marché de l’énergie. Cet aspect est reconnu par le règlement (UE) 2019/943 du Parlement européen et du Conseil (3) sur le marché intérieur de l’électricité. Toutefois, il ne tranche pas mais laisse la décision à l’appréciation des États membres.

Cela suffira-t-il pour une transition énergétique européenne sûre? C’est très discutable. En effet, dans de nombreux États membres, le cadre juridique n’est clairement pas conforme aux objectifs qui sous-tendent le train de mesures sur l’énergie propre.

3.11.

Derrière les questions soulevées au paragraphe 3.9 se cache une question éminemment politique: qui pourra à l’avenir gagner de l’argent dans le nouveau système énergétique et, par conséquent, participer économiquement à la transition énergétique? Par exemple, la présidence allemande du Conseil met unilatéralement l’accent sur certaines technologies (à savoir l’énergie éolienne en mer et l’hydrogène produit à partir de sources d’énergie renouvelables). Elle ne tient pas compte du fait que ces technologies restreindront le marché des producteurs à un petit nombre d’opérateurs, nécessiteront d’investir massivement dans les capacités de transport, c’est-à-dire dans des monopoles naturels, et que, le cas échéant, elles maintiendront, voire renforceront la dépendance énergétique de l’Europe. En revanche, la question de savoir comment placer le citoyen au cœur de la politique énergétique ne figure pas à l’ordre du jour.

4. Critères de décision pour ou contre la centralisation ou la décentralisation

4.1.

Le libellé du paragraphe 3.10 est d’une importance capitale pour la prise d’une décision sociopolitique. Toutefois, cette discussion n’est pas menée ouvertement et honnêtement dans le cadre du débat politique, mais passe toujours après des arguments soi-disant «rationnels»:

4.1.1.

La transition énergétique nécessite une modification du modèle économique des grandes entreprises de fourniture d’énergie (EFE). Cependant, nombre d’entre elles trouvent manifestement beaucoup plus facile de remplacer leur ancien parc (centralisé) de grandes centrales électriques par des installations renouvelables qui sont toutefois tout aussi centralisées et n’ont parfois guère plus de capacité. Cela permet de maintenir les structures de distribution qui y sont associées. Une décentralisation impliquerait en revanche de nombreux changements radicaux, de sorte que les EFE sont beaucoup plus réticentes à s’engager dans cette voie, contrairement aux PME et aux entreprises de service public détenues par une municipalité.

4.1.2.

Il en va de même pour les gestionnaires des réseaux de transport: ils n’ont aucun intérêt à transporter moins d’électricité à travers l’Europe, puisqu’après tout, ils en vivent.

L’argument du coût

4.2.

La manière d’assurer une sécurité d’approvisionnement maximale au moindre coût est considérée à juste titre comme un critère essentiel. On peut déduire de manière plausible, et modéliser, que les coûts de transport sont plus élevés dans un système centralisé que dans un système décentralisé. En revanche, les coûts de production, de stockage, de transfert de charge et de redistribution sont plus faibles dans un système centralisé que dans un système décentralisé.

4.3.

Un certain nombre d’études ont comparé ces différences de coûts. Toutefois, elles ne donnent pas de résultats concluants, étant donné que les différences entre les avantages au niveau des coûts dans un système décentralisé et ceux dans un système centralisé ne sont pas particulièrement marquées et qu’elles dépendent, dans leur analyse fine, des hypothèses sous-jacentes. Il convient de rappeler que, dès 2016, le Centre commun de recherche de l’Union européenne a constaté qu’environ 80 % des Européens pourraient s’approvisionner en électricité photovoltaïque autoproduite à un prix inférieur à celui de l’électricité provenant du réseau; or, depuis lors, les prix de l’électricité photovoltaïque ont continué à chuter massivement.

4.4.

Un simple regard sur les coûts du système ne permet donc pas de trancher la question fondamentale de savoir s’il convient de donner la priorité aux investissements dans des projets de système énergétique centralisé ou dans des projets de système énergétique décentralisé, ni des orientations que le cadre réglementaire devrait établir en conséquence.

4.5.

Alors, quels autres critères peuvent être utilisés au-delà d’une simple prise en considération des économies de coûts afin de pouvoir prendre une décision définitive concernant la décentralisation ou la centralisation du nouveau système énergétique, du point de vue des investisseurs?

Une valeur ajoutée différente…

4.6.

La valeur ajoutée diffère structurellement: dans un système centralisé, elle bénéficie plutôt aux grandes centrales et aux monopoles naturels. Dans un système décentralisé, elle bénéficie plutôt aux installations de plus petite taille et, surtout, aux options de flexibilité, souvent utilisées dans un système décentralisé, comme p. ex. les accumulateurs, les pompes à chaleur, les minicentrales combinées de chaleur et d’électricité ainsi que les voitures électriques à charge bidirectionnelle («véhicule vers réseau»). Des options de flexibilité se trouveront donc très souvent dans les ménages privés. Et les installations de production d’électricité seront elles aussi souvent entre les mains de particuliers, d’agriculteurs, de jeunes PME, de coopératives énergétiques, d’entreprises communales, de régies communales de distribution, etc. Ainsi, dans un système énergétique décentralisé, les entités qui contribuent à la création de valeur sont différentes de celles d’un système centralisé: les consommateurs actifs y jouent un rôle beaucoup plus important.

4.7.

Un système énergétique décentralisé est difficilement concevable sans une vaste participation de la société. Un rôle plus actif pour les consommateurs, y compris les prosommateurs, est donc caractéristique d’un système décentralisé et est aussi judicieux pour des raisons d’acceptation et de renforcement économique régional.

4.8.

Étant donné que la Commission entend créer une union de l’énergie axée sur les citoyens, qu’elle veut que de nouveaux emplois soient créés au niveau régional et que la transition énergétique donne une impulsion économique à de nombreuses régions d’Europe, elle doit miser sur un système énergétique décentralisé. C’est également important pour surmonter la crise de la COVID-19.

5. Incidences de la centralisation ou de la décentralisation sur les politiques économiques et sociales

5.1.

S’agissant de la création de valeur, un système décentralisé signifie que le consommateur, de payeur, devient acteur, et qu’il participe à la création de valeur de l’industrie de l’énergie. En d’autres termes, il gagne ou économise de l’argent. D’où l’importance de débattre ouvertement et honnêtement de la question soulevée au paragraphe 3.11 — qui pourra à l’avenir gagner de l’argent grâce à l’énergie?

Avec l’extension de la notion de «prosommation», tant son acception que sa définition sont élargies dans le paquet sur l’énergie propre: désormais, les consommateurs qui possèdent des biens fonciers et immobiliers ne sont plus les seuls à pouvoir devenir des prosommateurs. La prosommation pourra ainsi être envisagée par les locataires ou les résidents d’immeubles à habitations multiples, par exemple, ainsi que pour l’approvisionnement de propriétés et de logements, ou encore de zones commerciales ou de parcs industriels. C’est précisément dans ces cas que la mise en réseau intelligente des capacités individuelles de production et de stockage et des consommateurs individuels au sein d’une centrale électrique virtuelle ou par l’intermédiaire d’un microréseau intelligent est indispensable. Par conséquent, les exigences posées aux gestionnaires de réseau de distribution locaux et régionaux ne cessent d’augmenter.

5.2.

Le prosommateur ne devient partie intégrante du système énergétique que s’il a effectivement accès à tous les marchés de l’électricité pertinents. Les consommateurs actifs doivent aussi pouvoir mettre à la disposition du système la flexibilité que leur offrent les accumulateurs, la gestion de la charge, les voitures électriques, les pompes à chaleur, etc. Pour cela il faut des marchés spécifiques, qui ne sont pas encore disponibles dans la plupart des États membres.

5.3.

Une transition énergétique conduisant à un système énergétique décentralisé est souvent qualifiée non seulement de transformation écologique, mais également de transformation socioécologique. En effet, une transition énergétique en faveur d’un système décentralisé est assortie d’une impulsion importante pour l’économie locale et régionale, d’emplois dans les PME et d’un renforcement du pouvoir d’achat local. Il est d’autant plus significatif que de nombreux États membres maintiennent dans leurs systèmes énergétiques des structures qui font obstacle à ces effets positifs. Dans le même temps, il convient de faire en sorte que les postes de travail créés garantissent des emplois de qualité assortis d’une protection sociale élevée.

5.4.

Afin de garantir que ce nouvel élan profite bien à tous les habitants des régions concernées, et pas seulement aux plus nantis, la priorité devra être donnée à la promotion de projets conduisant à des communautés de consommateurs d’énergie auxquelles peuvent participer des personnes disposant de peu de capitaux, de revenus ou de patrimoine [voir aussi l’avis TEN/660 du CESE (4)]. Des concepts à cet égard sont déjà disponibles. Toutefois, leur mise en œuvre doit être encouragée de manière beaucoup plus résolue que jusqu’à présent dans les États membres. Et c’est très urgent, car la décentralisation ne doit pas conduire à une société énergétique à deux vitesses. Si les personnes à faibles revenus et à faibles ressources peuvent avoir accès aux communautés de consommateurs d’énergie grâce à des aides directes, cette participation peut constituer un moyen efficace de lutter contre la pauvreté énergétique, puisqu’elle réduira considérablement la charge pesant sur ceux qui ont jusqu’à présent souffert de factures énergétiques élevées, grâce à la baisse rapide du coût des énergies renouvelables.

5.5.

Les consommateurs vulnérables et la précarité énergétique sont un problème préoccupant et il est probable qu’il ne pourra être résolu ni dans le cadre d’un système énergétique centralisé ni dans celui d’un système décentralisé. Toutefois, compte tenu de la dégressivité des coûts des installations d’énergie renouvelable et des systèmes de stockage de l’énergie électrique, ce problème est davantage susceptible d’être atténué dans un système décentralisé que dans un système centralisé. En effet, l’utilisation de sources d’énergie renouvelables et le stockage dans le cadre de solutions de quartier peuvent contribuer à réduire durablement les factures d’énergie et à libérer les consommateurs de leur dépendance vis-à-vis des tarifs imposés par les fournisseurs d’énergie et les opérateurs de réseau. Cela implique toutefois la mise en place d’une politique active qui soutienne l’élaboration d’approches adéquates. Parallèlement, il convient de veiller à ce que les ménages à faibles revenus aient la possibilité de mettre en œuvre des mesures d’efficacité énergétique afin de réduire également leur consommation d’énergie.

5.6.

En outre, des options de participation élargies ne devraient pas servir de prétexte pour porter atteinte aux droits des consommateurs. Ceux-ci doivent être renforcés et, si nécessaire, adaptés aux nouveaux modèles d’entreprise.

5.7.

Enfin, les centres de consommation — grandes villes et gros consommateurs industriels — doivent être pris en considération. Pour être approvisionnés de manière sûre et à un prix avantageux, ceux-ci doivent être associés aux zones environnantes dans les régions énergétiques. Il en va de même pour les îles énergétiques. Les régions énergétiques prendront la forme de cercles concentriques autour des centres de consommation. Des incitations ciblées seront nécessaires pour permettre à la région environnante de réaliser pleinement son potentiel d’utilisation des énergies renouvelables. Ces incitations peuvent consister, par exemple, en des redevances de réseau réduites lorsque la région énergétique s’autoalimente. Une conséquence positive de cette architecture système réside dans le renforcement des structures économiques régionales — un aspect qui pourrait être particulièrement important pour l’ordre économique post-COVID-19.

6. Le système énergétique de demain

6.1.

Le nouveau système énergétique ne devrait plus être conçu «du haut vers le bas» (des grandes centrales électriques vers les consommateurs), mais plutôt «du bas vers le haut» comme un réseau comportant de nombreux îlots de production et d’approvisionnement en électricité et en chaleur renouvelables (énergie des bâtiments), dans lequel la distribution d’électricité et de chaleur ainsi que la gestion de la demande (y compris le stockage) jouent un rôle majeur.

6.2.

Un tel système permettrait un approvisionnement suffisant et sûr de toutes les régions d’Europe (5). Dans la logique de la nouvelle diversité des acteurs souhaitée, cette mutation impliquera qu’à côté des structures classiques de négoce, notamment de gros, apparaîtront des formes de commercialisation et des systèmes de gestion énergétique qui seront totalement inédits, de type décentralisé.

6.3.

Aujourd’hui, des vagues d’innovation dans les technologies de l’information, dans les technologies de production et de stockage, dans le système de distribution et dans les technologies du bâtiment, ont suscité l’émergence de nombreux «îlots de production et d’approvisionnement» de ce type, qui, voici quelques années encore, auraient paru inimaginables. Des particuliers, des entreprises, des groupements, comme des coopératives de producteurs d’énergie, ou encore des communes, sous la forme de services municipaux, se sont dotés de certains équipements partiellement ou totalement autonomes qui les ont rendus bien moins dépendants des offres et des flux commerciaux traditionnels. Il est important de saisir ce parallélisme entre évolutions techniques et sociales. Les deux vont dans le même sens, celui d’une plus grande autonomie et d’entités formant des réseaux autoréglementés et plus décentralisés.

6.4.

Le renforcement de la production locale et la commercialisation directe mériteraient déjà d’être salués au seul motif qu’ils limitent les pertes de réseau. L’Agence fédérale allemande des réseaux déclare à ce sujet que (6)«la transformation du système énergétique n’aura évidemment de perspectives optimales de succès que si tous les acteurs intéressés coopèrent entre eux. […] Nous devrions favoriser les approches qui ont pour effet que l’énergie soit, le plus possible, consommée là où elle est produite […] car elles réduisent au maximum les pertes de réseau.»

6.5.

Par conséquent, la Commission se doit de réfléchir à partir de l’infrastructure énergétique souhaitée et de modeler le système d’échanges en ce sens, au lieu de tenter de concevoir les adaptations qu’il serait nécessaire d’apporter à ladite infrastructure énergétique de manière à ce qu’elle soit compatible avec ce dispositif de transactions tel qu’il existe aujourd’hui.

6.6.

Il convient toutefois de prendre également en considération l’expérience de nombreux pays, dans lesquels certains acteurs du marché, tels que les investisseurs stratégiques, ont délibérément choisi les segments les plus rentables du marché dans le seul but de maximiser leurs bénéfices, tout en refusant d’investir dans la sécurité d’approvisionnement, l’innovation et la maintenance, répercutant ces coûts sur leurs clients.

Bruxelles, le 18 septembre 2020.

Le président du Comité économique et social européen

Luca JAHIER


(1) Voir, entre autres, JO C 367 du 10.10.2018, p. 1.

(2) COM(2015) 80 final, 25.2.2015, p. 2.

(3) JO L 158 du 14.6.2019, p. 54.

(4) JO C 367 du 10.10.2018, p. 1.

(5) Voir JO C 82 du 3.3.2016, p. 13, JO C 82 du 3.3.2016, p. 22.

(6) «Smart Grid and Smart Market — Keynote Paper of the Federal Grid Agency on the changing energy supply system» («Réseau intelligent et marché intelligent: document d’orientation de l’Agence fédérale des réseaux sur l’évolution du système de distribution d’énergie»), décembre 2011, p. 42.


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