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AccueilDroit européen52022AE4704
Avis institutionnel52022AE4704

Avis institutionnel — 52022AE4704

CELEX52022AE4704
TypeAvis institutionnel
Datemardi 24 janvier 2023

Texte intégral

21.4.2023

FR

Journal officiel de l'Union européenne

C 140/28


Avis du Comité économique et social européen sur la proposition de directive du Parlement européen et du Conseil relative à l’adaptation des règles en matière de responsabilité civile extracontractuelle au domaine de l’intelligence artificielle (directive sur la responsabilité en matière d’IA)

[COM(2022) 496 final — 2022/0303 (COD)]

(2023/C 140/05)

Rapporteur général:

Wautier ROBYNS DE SCHNEIDAUER

Consultation

Parlement européen, 6.10.2022

Conseil de l’Union européenne, 14.10.2022

Base juridique

Article 114 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne

Compétence

Marché unique, production et consommation

Décision du bureau

20.9.2023

Date de l’adoption en session plénière

24.1.2023

Session plénière no

575

Résultat du vote

(pour/contre/abstentions)

154/1/0

1. Conclusions et recommandations

1.1.

C’est depuis ses travaux pionniers de 2017 que le Comité économique et social européen (CESE) développe son point de vue sur l’intelligence artificielle (IA), insistant sur le fait qu’il est nécessaire que la supervision humaine des applications d’IA comporte également des responsabilités et permette de nourrir une confiance dans ces technologies. Dans son avis de 2019 notamment, il a appelé à des règles claires qui incluent, en cas d’utilisation abusive (ou vraisemblablement abusive), la responsabilité des personnes physiques ou morales (1).

1.2.

Le CESE accueille favorablement et soutient la proposition de la Commission visant à améliorer les droits des victimes ayant subi tout dommage — au titre du droit national — en raison d’une telle utilisation abusive de l’IA en prévoyant des droits spécifiques qui viennent s’ajouter à ce qui est prévu par la législation nationale existante en matière de responsabilité civile délictuelle ou de responsabilité civile stricto sensu, par les dispositions de la directive sur la responsabilité du fait des produits et par le droit pénal.

1.3.

Le CESE reconnaît qu’une harmonisation minimale sert au mieux cet objectif, mais craint le risque d’interprétations divergentes par les parties prenantes intervenant dans la chaîne de développement et d’approvisionnement et par les tribunaux. Il insiste donc sur la nécessité de définitions juridiques claires et d’un renforcement de l’expertise de ceux qui devront appliquer cette nouvelle législation dans l’ensemble de l’Union européenne (UE) et disposer pour ce faire des capacités numériques appropriées. L’objectif ultime de la Commission devrait être de faire en sorte de développer un système de responsabilité dont l’application serait aussi uniforme que possible dans l’ensemble de l’UE.

1.4.

Le CESE reconnaît l’interaction qui doit prévaloir entre, d’une part, les règles de prévention et de sécurité et, d’autre part, les possibilités de recours, en plus du rôle de surveillance des autorités publiques, afin de garantir le respect des normes européennes et nationales en matière de développement responsable de l’IA. Il demande la mise en place d’un réseau d’organismes de règlement extrajudiciaire des litiges afin de permettre aux victimes d’exercer plus facilement leurs droits et de recueillir davantage de données sur les effets de la directive.

1.5.

Le CESE apprécie l’équilibre que la directive établit entre les droits des victimes et les intérêts des développeurs d’IA. Cela permet de tirer parti des avantages de la transition numérique et pourrait servir de norme pour les pays tiers qui envisageraient de suivre cette voie.

1.6.

Le CESE appelle la Commission à suivre de près l’évolution des garanties financières et des assurances couvrant la responsabilité en matière d’IA, en tenant dûment compte de leur disponibilité et de leur portée, étant donné que le nouveau cadre devrait offrir une sécurité juridique aux opérateurs comme aux assureurs. Les preuves d’incidents sont essentielles pour déterminer s’il est nécessaire de prendre des mesures à cet égard: il est donc impératif que ces incidents soient documentés et signalés.

1.7.

Le CESE invite la Commission à inclure les droits accordés aux victimes de dommages causés par l’IA dans sa stratégie de communication, afin de renforcer la confiance dans la transition numérique.

1.8.

Compte tenu de la rapidité des évolutions technologiques, le CESE souscrit à l’intention de réexaminer cette législation dès que les éléments le justifieraient. Il est d’avis que le délai de cinq années après l’entrée en vigueur de la directive est trop long et prône un réexamen après trois ans. Le CESE est disposé à être partie prenante à ce réexamen et à évaluer l’expérience des organisations de la société civile de l’UE, plus particulièrement en ce qui concerne le retour d’information des utilisateurs finaux s’agissant de la charge de la preuve et les définitions potentiellement divergentes des dommages admissibles dans les législations nationales.

1.9.

Étant donné que l’utilisation de l’IA peut conduire à des choix politiques sensibles qui ne devraient pas être laissés aux seuls acteurs de la chaîne d’approvisionnement de l’IA, le CESE demande également à être associé et consulté dans la définition de normes éthiques.

2. Contenu essentiel de la proposition

2.1.

La proposition de directive sur la responsabilité non contractuelle en ce qui concerne l’intelligence artificielle («directive sur la responsabilité en matière d’IA») s’appuie sur le livre blanc de la Commission de 2020 sur l’IA, sur son rapport concomitant sur la sécurité et la responsabilité dans le domaine de l’IA et sur la proposition de législation de 2021 sur l’IA, qui met l’accent sur la prévention et la sécurité. Elle est liée à la révision de la directive de 1985 sur la responsabilité du fait des produits («directive révisée sur la responsabilité du fait des produits»), qui a été présentée à la même date que la directive sur la responsabilité en matière d’IA examinée dans le présent avis. Les deux propositions permettent aux demandeurs d’intenter des actions contre certaines parties, avec quelques différences dans le champ d’application des deux instruments.

2.2.

L’objectif de la directive sur la responsabilité en matière d’IA est d’établir des règles uniformes concernant certains aspects de la responsabilité non contractuelle pour les dommages causés par l’utilisation de systèmes d’IA. Ce faisant, elle vise à améliorer le fonctionnement du marché unique, instaurer une protection plus large des victimes (qu’il s’agisse de particuliers ou d’entreprises) et renforcer la confiance dans l’IA grâce à des règles harmonisées. Cela couvre, par exemple, les atteintes à la vie privée, les pertes de données ou les dommages causés par des problèmes de sécurité. Les nouvelles règles faciliteront, par exemple, l’obtention d’une indemnisation si une personne a été victime de discrimination dans le cadre d’un processus de recrutement impliquant la technologie de l’IA, même si plusieurs obstacles (juridiques) subsistent. Afin d’éliminer toute insécurité juridique qui subsisterait, le CESE recommande que soit établie une définition juridique de ce que constitue une décision prise par des machines recourant à l’IA.

2.3.

Au moyen de cette directive, la Commission propose pour la première fois une harmonisation ciblée des règles nationales relatives à la responsabilité en matière d’IA, afin de faciliter l’indemnisation des victimes de dommages liés à l’IA. Conformément aux objectifs du livre blanc sur l’IA et à la proposition de législation sur l’IA présentée par la Commission en 2021, qui définit les principes de l’état de droit au moyen d’un cadre pour la fiabilité et la confiance dans l’IA, les nouvelles règles garantiront que les victimes bénéficient d’une protection équitable lorsqu’elles sont lésées par des produits ou services d’IA, de la même manière que pour un préjudice causé dans d’autres circonstances.

2.4.

Tout en veillant à ne pas entraver ni désamorcer le progrès technologique en Europe, la directive introduit un cadre juridique harmonisé qui tient compte de la complexité des systèmes d’IA depuis le laboratoire jusqu’au marché et simplifie le processus juridique pour les victimes de dommages causés par les systèmes d’IA grâce à deux innovations juridiques majeures qui répondent aux besoins existants:

—

premièrement, lorsqu’un manquement pertinent à (une obligation de diligence prévue par) la réglementation de l’Union ou la réglementation nationale a été établi et qu’un lien de causalité avec le (résultat du) système d’IA semble raisonnablement probable, une «présomption de causalité» réfragable répondra aux difficultés rencontrées par les victimes lorsqu’elles doivent expliquer en détail comment un préjudice a été causé par une faute ou une omission spécifique, ce qui peut être particulièrement difficile lorsqu’il s’agit de comprendre des systèmes d’IA complexes. Des dispositions spécifiques s’appliquent aux fournisseurs de systèmes d’IA à haut risque (voir paragraphe 4.1), aux personnes agissant pour le compte de ces derniers et aux utilisateurs. La proposition réduit l’amplitude de la présomption lorsque le système d’IA est utilisé par un utilisateur non professionnel qui n’a pas interféré avec les conditions d’exploitation du système d’IA,

—

deuxièmement, si en matière de responsabilité du fait des produits il est relativement aisé de déterminer qui il convient de poursuivre en justice, cela s’avère plus complexe dans un environnement d’IA. Au titre de la directive proposée, les victimes disposeront de davantage d’outils pour demander réparation en justice, grâce à un droit d’accès aux éléments de preuve auprès des entreprises et des fournisseurs, dans les cas où l’IA à haut risque intervient et lorsqu’il est nécessaire d’obtenir de tels éléments, et ce de manière proportionnée. Les victimes pourront obtenir une injonction judiciaire leur donnant accès aux informations nécessaires à la détermination de l’origine du préjudice qu’elles ont subi et de la personne physique ou morale contre laquelle elles peuvent se retourner s’agissant de celui-ci. Lorsqu’il est loisible de raisonnablement accéder aux éléments de preuve, la présomption ne s’applique pas, ce qui incite sérieusement à assurer la disponibilité de ces informations.

Grâce à ces deux mesures, la directive proposée aide les victimes à obtenir réparation, individuellement ou collectivement (le cas échéant), sans supprimer la notion de causalité.

3. Garantir une évolution technologique centrée sur l’humain

3.1.

Le CESE est conscient des avantages et des risques potentiels que comporte l’IA. Son utilisation ne devrait pas se limiter à une simple amélioration de la productivité s’opérant grâce à une substitution des tâches humaines et une réduction des coûts. Cette évolution appelle une attention particulière aux risques liés à son impact sur la santé en raison de la modification des conditions de travail et des droits, tels que le respect de la vie privée, de même qu’elle plaide pour un réexamen de l’équilibre entre la machine et l’homme sur le lieu de travail, étant donné que le contrôle humain doit être privilégié, en tenant dûment compte de la possible persistance de préjugés et de biais humains dans le fonctionnement des machines. Comme l’a reconnu le groupe d’experts de haut niveau sur l’intelligence artificielle dans ses lignes directrices en matière d’éthique, la responsabilité de la conception initiale et la responsabilité finale d’éventuelles défaillances de l’IA devraient incomber à des acteurs humains. De nombreuses autres évolutions sont moins bien documentées aujourd’hui, par exemple s’agissant de l’impact environnemental des nanotechnologies. Le CESE estime que tant les opérateurs d’IA que d’autres parties prenantes, par exemple les consultants en gestion des risques et les assureurs, ainsi que les pouvoirs publics et les représentants des travailleurs, devraient contrôler l’impact potentiel de l’IA par des analyses des risques, des exercices d’audit et le recours à l’ingénierie de sécurité au moyen d’essais dans un environnement similaire au monde réel. Comme il l’a exprimé dans un précédent avis (2), le CESE serait favorable à des procédures de certification garantissant la sécurité et l’adéquation avec les intérêts humains.

3.2.

Le CESE est conscient de l’exposition des applications d’IA aux défaillances et aux actes de cybermalveillance et renvoie à ses avis récents consacrés à la législation sur la résilience opérationnelle numérique (DORA) (3) et aux propositions de directive sur la cybersécurité et la résilience des entités critiques (4). Ces risques et menaces justifient de toute évidence les prescriptions existantes en matière de prévention et de surveillance ainsi que les évolutions futures dans la mesure où de nouvelles vulnérabilités pourraient apparaître.

3.3.

Le CESE soutient l’intention de suivre le rythme rapide des évolutions futures et de réexaminer les effets de la directive à mesure que des éléments le justifient, menant à une mise à jour dans le respect des principes de nécessité et de proportionnalité. Il estime que l’horizon quinquennal fixé dans la proposition est trop lointain et suggère d’agir plus tôt, au plus tard trois ans après l’entrée en vigueur de la directive. Il insiste sur la participation de la société civile à cette évaluation, étant donné que le CESE reflète de manière unique les points de vue des citoyens, des consommateurs, des travailleurs et des entreprises de petite ou de grande taille, en accordant toute l’attention requise aux droits humains fondamentaux, y compris les droits des travailleurs, ainsi qu’aux perspectives et aux obstacles économiques.

4. Préserver les valeurs fondamentales de l’UE

4.1.

Le CESE soutient l’approche adoptée par la Commission dans la législation sur l’IA, en ce qu’elle distingue, d’une part, les utilisations interdites de l’IA — par exemple la «notation sociale» des citoyens par des gouvernements intrusifs, les applications à haut risque utilisées par des entreprises, dont celles qui pourraient servir au recrutement et à la notation du mérite, ou encore le pilotage d’infrastructures critiques et de dispositifs techniques utilisés dans les soins de santé — et, d’autre part, toute une série d’activités moins risquées. Le CESE plaide en faveur d’une définition univoque des activités à haut risque. Le CESE réitère sa demande d’ajouter les dommages potentiels à l’environnement parmi les facteurs à inclure dans la catégorie à haut risque. Le CESE fait observer qu’une indemnisation devrait être accordée aux victimes indépendamment de la classification des applications d’IA entre catégories «à risque» ou «moins risquées».

4.2.

Comme il l’a indiqué dans son avis de 2020 sur le livre blanc sur l’IA, le CESE insiste sur son engagement à préserver le respect des droits fondamentaux et la gestion par l’homme au stade de la décision finale en tant que pierres angulaires d’un développement responsable de l’IA dans l’Union européenne. Les choix et décisions opérés par les machines peuvent en effet être dépourvus d’une compréhension humaine de leurs conséquences involontaires, en particulier lorsqu’ils touchent des personnes vulnérables telles que les enfants ou les personnes âgées.

4.3.

Le CESE souligne l’importance de la confiance du public dans l’évolution de l’IA en ce qui concerne la protection de la vie privée, l’équité de traitement et les voies de recours, le cas échéant. La proposition de directive vise à garantir une indemnisation au moins égale pour les dommages causés en tout ou en partie par l’utilisation de systèmes d’IA par rapport aux dommages subis dans des situations où les systèmes d’IA n’interviennent pas. Il est important que la Commission, les États membres et les utilisateurs des systèmes d’IA unissent leurs efforts pour transmettre ce message à un large public.

5. Faciliter l’indemnisation des victimes de dommages causés par l’IA

5.1.

La directive sur la responsabilité en matière d’IA prévoit une protection accrue des citoyens, des travailleurs et des acteurs économiques contre les dommages tels que reconnus par l’ordre juridique national de ces victimes, en étendant cette protection au-delà des seuls dommages corporels et des pertes matérielles, comme le prévoit le cadre de la directive sur la responsabilité du fait des produits. Cette extension permet la réparation des dommages purement économiques causés, par exemple, par une discrimination injuste, un refus d’accès aux soins ou à l’éducation, un profilage erroné par la police ou une perte de données. Le CESE insiste sur la nécessité de fournir une compréhension claire des dommages admissibles — afin d’éviter des interprétations divergentes dans les jurisprudences nationales — et de former dans cette optique les praticiens, dont les juges, avec les moyens appropriés. Le CESE attire l’attention sur la possibilité pour les juridictions nationales de demander à la Cour de justice de rendre des décisions préjudiciables sur les points où les interprétations peuvent diverger.

5.2.

Le CESE estime que les citoyens, les consommateurs, les travailleurs ou les entreprises ne jouissent pas partout en Europe d’une égalité d’accès aux voies de recours et à l’indemnisation. La bonne volonté à l’égard des demandeurs, les règles de procédure, les frais liés à un recours juridictionnel et la mesure dans laquelle les demandeurs sont prémunis contre des frais de justice dans les affaires de responsabilité civile diffèrent considérablement d’un État membre à l’autre et d’une catégorie sociale à l’autre. Par conséquent, et comme il l’a déjà exprimé comme principe dans son avis d’ordre plus général sur le règlement relatif à l’IA (5), le CESE plaide en faveur de la mise en place de mécanismes de règlement extrajudiciaire des litiges facilement accessibles, gratuits et obligatoires en matière de responsabilité civile dans les applications d’IA au niveau national, accompagnés d’une coordination à l’échelle de l’UE, comme c’est le cas dans le domaine des services financiers (FIN-NET), et ce en coopération avec les organes représentatifs de la société civile concernés. De tels services contribueraient à l’évaluation des effets de la directive en assurant un suivi des règlements extrajudiciaires portés à leur connaissance.

5.3.

Le CESE se félicite des efforts déployés pour donner aux victimes des moyens accrus de demander une indemnisation équitable lorsqu’elles subissent des dommages causés par des applications d’IA, indemnisation qui pourrait sinon être inatteignable, ou compliquée et coûteuse, en raison de l’opacité et de la complexité des applications d’IA. De nombreux citoyens et consommateurs sont méfiants à l’égard des «robots» et des algorithmes. Le CESE recommande de prendre des mesures pour renforcer la confiance des citoyens, notamment au moyen de tutoriels sur les médias sociaux les plus répandus, dans le cadre de la stratégie de communication de la Commission.

5.4.

Les victimes de dommages causés par des systèmes d’IA pourront invoquer la présomption vis-à-vis des opérateurs qui ne respecteraient pas les exigences de l’UE ou des États membres. Le fait que les opérateurs devront consigner leur respect de ces règles constitue un moyen de défense contre les comportements négligents.

6. Intégrer de nouveaux principes juridiques dans le marché unique

6.1.

La directive sur la responsabilité en matière d’IA intervient à un moment où la responsabilité pour les défaillances de l’IA figure au programme législatif dans plusieurs États membres. Le CESE comprend l’approche de la proposition en ce qui concerne la protection, à ce stade, des principes juridiques nationaux, et est favorable à ce qu’il soit recouru à l’instrument de la directive afin, d’une part, d’éviter des incohérences excessives à l’échelle de l’Union en ce qui concerne les principes de responsabilité, et d’autre part de permettre aux États membres d’affiner les règles en matière de protection de manière à atteindre un niveau qu’ils jugent nécessaire et proportionné dans l’intérêt général. Il attire l’attention des décideurs politiques sur les inconvénients d’environnements juridiques fragmentés, qui entravent la réalisation d’un véritable marché unique numérique, maintiennent des différences entre les citoyens et les entreprises européens et pourraient contrecarrer l’innovation technologique européenne. Il estime que le risque d’interprétation erronée du principe de l’intérêt général ne doit pas être sous-estimé, étant donné que les procédures de contestation sont lourdes et que leur issue ne fait pas autorité au-delà de la question qui est en jeu lors de chaque procédure devant la Cour de justice.

6.2.

Le CESE est conscient de la mesure dans laquelle les régimes juridiques nationaux applicables aux actions en responsabilité civile diffèrent encore d’un État membre à l’autre. Il a, au fil des ans, accordé une grande attention aux efforts déployés pour surmonter ces différences, par exemple au moyen d’un régime alternatif aux normes nationales («28e régime»). Il comprend dès lors également le choix de l’instrument juridique proposé à ce stade par la Commission, mais attire l’attention sur le fait que plusieurs notions sont susceptibles de donner lieu à des interprétations divergentes des ordres juridiques nationaux différents. Le CESE insiste sur le fait que le but ultime de la Commission devrait être de mettre en place un régime de responsabilité dont l’application soit aussi uniforme que possible dans l’ensemble de l’UE.

6.3.

Le CESE souligne le droit de la partie défenderesse, notamment des (petits) détaillants, d’intenter une action en justice à l’égard de leurs fournisseurs ou de parties prenantes concernées situées en amont de la chaîne d’approvisionnement, ainsi que le devoir de ces derniers d’assumer la responsabilité des conséquences de leur comportement négligent ou présumé fautif. Les fournisseurs devraient, dans de tels cas, être légalement tenus de verser une indemnisation aux défendeurs.

7. Soutenir la compétitivité des développements européens en matière d’IA

7.1.

Le CESE considère que la sécurité juridique constitue une incitation économique à la recherche et au développement européens par les centres scientifiques, les pouvoirs publics et les entreprises, et qu’elle contribue à des innovations pionnières dans un environnement mondial. La proposition de directive sur la responsabilité en matière d’IA fournit en temps utile les orientations nécessaires pour donner aux innovateurs davantage de confiance quant aux risques juridiques, en particulier lorsqu’ils opèrent par-delà les frontières, étant donné que les différents ordres juridiques possèdent leurs propres régimes de responsabilité. Cela sera d’une grande valeur pour les jeunes pousses et les PME qui n’ont pas le même accès aux conseils juridiques que les grandes entreprises. Le nouveau cadre pourrait également aider les développeurs à lancer de nouvelles applications d’IA en ayant une meilleure compréhension de leurs implications juridiques, contribuant ainsi à la stratégie de l’UE sur les transitions numérique et écologique.

7.2.

À ce stade, la proposition de directive sur la responsabilité en matière d’IA ne prévoit pas d’assurance obligatoire pour les applications d’IA. Étant donné que celles-ci sont encore en plein développement, en particulier lorsqu’il s’agit de systèmes complexes, il serait difficile vu l’absence d’expérience passée de mettre en place des méthodes de tarification qui, selon toute raison, seraient suffisamment fiables pour être représentatives des dommages et des demandes d’indemnisation à venir. Cela est particulièrement vrai compte tenu du fait que la survenance de dommages et les demandes d’indemnisation pourraient être interconnectées, entraînant la répétition des défaillances et, partant, une augmentation de la gravité des incidents et l’accumulation des pertes, alors que la capacité des entreprises d’assurance et de réassurance est actuellement limitée. Le CESE comprend donc le choix posé par la Commission de ne pas se pencher davantage sur la nécessité ou non d’instituer à ce stade une assurance obligatoire ou de prévoir d’autres garanties financières, pour quelles activités et dans quelle mesure, mais invite la Commission à surveiller de près la disponibilité et la portée des assurances. Un système de suivi fournissant des informations sur les incidents impliquant des systèmes d’IA est nécessaire pour déterminer si des mesures supplémentaires doivent être prises, par exemple pour ce qui est de la responsabilité objective ou de l’assurance obligatoire.

7.3.

Le CESE relève que plusieurs risques sont soumis à une assurance obligatoire ou à d’autres garanties financières en vertu du droit national ou de celui de l’UE. C’est plus particulièrement le cas pour le secteur des véhicules à moteur, où le développement de véhicules autonomes est en cours. Dans de tels cas, lorsque l’assurance obligatoire s’étend non seulement au comportement du conducteur ou des passagers, mais aussi au dysfonctionnement de l’équipement, plus particulièrement en mode pilote automatique, une indemnisation étant, dans la plupart des cas (6), garantie aux victimes en vertu de la législation et des contrats en vigueur. Les compagnies d’assurance peuvent, le cas échéant, demander le remboursement de leurs dépenses aux fabricants. Cela devrait réduire les coûts pour les automobilistes et déplacer le centre de gravité économique des lignes d’assurance concernées d’un marché assurant la jonction entre entreprises et consommateurs pour passer à un modèle interentreprises. Le CESE estime dès lors qu’il n’est pas nécessaire de prendre d’autres mesures législatives notables dans les domaines où l’assurance obligatoire existe déjà ou dans lesquels son introduction est prévue au niveau de l’UE. En tout état de cause, le CESE suivra de près les choix éthiques présidant à des questions telles que la prévention des collisions et les scénarios de gestion des accidents.

7.4.

Le CESE estime que les contraintes en matière de conformité et de gestion des risques inscrites dans la directive sur la responsabilité en matière d’IA, ainsi que la présomption qui fait peser la charge de la réfutation sur les fournisseurs, les personnes agissant pour le compte de ces derniers et les utilisateurs des systèmes d’IA, constituent des mesures proportionnées ciblant les niveaux adéquats de risque de dommages causés par les applications d’IA.

7.5.

En ce qui concerne l’accès aux éléments de preuve, le CESE approuve les mesures prises pour protéger les secrets d’affaires, qui constituent un aspect important de la compétitivité des innovateurs européens, ainsi que les informations confidentielles, dans la mesure où elles sont invoquées de manière légitime et en tenant dûment compte des droits établis, tels que les privilèges légalement reconnus aux lanceurs d’alerte dans les environnements professionnels, par exemple.

7.6.

Le CESE estime que l’adoption d’une présomption modérée plutôt que d’une responsabilité stricte facilite l’évolution de la technologie de l’IA dans l’Union européenne et pourrait confirmer le rôle de l’UE en tant qu’autorité normative à l’échelle mondiale, étant donné que d’autres pays seraient susceptibles d’aligner leur législation sur ce régime. Cet aspect devrait aussi être inclus dans le futur réexamen, lequel devrait également permettre de procéder à une clarification des concepts qui pourrait s’avérer nécessaire à la suite de cette première expérience.

Bruxelles, le 24 janvier 2023.

La présidente du Comité économique et social européen

Christa SCHWENG


(1) Avis du Comité économique et social européen sur la communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions — Renforcer la confiance dans l’intelligence artificielle axée sur le facteur humain [COM(2019) 168 final] (JO C 47 du 11.2.2020, p. 64).

(2) Avis du Comité économique et social européen sur la communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions — Renforcer la confiance dans l’intelligence artificielle axée sur le facteur humain [COM(2019) 168 final] (JO C 47 du 11.2.2020, p. 64).

(3) Avis du Comité économique et social européen sur la: «Proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil sur la résilience opérationnelle numérique du secteur financier et modifiant les règlements (CE) no 1060/2009, (UE) no 648/2012, (UE) no 600/2014 et (UE) no 909/2014» [COM(2020) 595 final — 2020/0266 (COD)]; «Proposition de directive du Parlement européen et du Conseil modifiant les directives 2006/43/CE, 2009/65/CE, 2009/138/CE, 2011/61/UE, 2013/36/UE, 2014/65/UE, (UE) 2015/2366 et (UE) 2016/2341» [COM(2020) 596 final — 2020/0268 (COD)] (JO C 155 du 30.4.2021, p. 38).

(4) Avis du Comité économique et social européen sur la proposition de directive du Parlement européen et du Conseil concernant des mesures destinées à assurer un niveau élevé commun de cybersécurité dans l’ensemble de l’Union, abrogeant la directive (UE) 2016/1148 [COM(2020) 823 final — 2020/0359 (COD)] et sur la proposition de directive du Parlement européen et du Conseil sur la résilience des entités critiques [COM(2020) 829 final — 2020/0365 (COD)] (JO C 286 du 16.7.2021, p. 170).

(5) Avis du Comité économique et social européen sur la proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle (législation sur l’intelligence artificielle) et modifiant certains actes législatifs de l’Union [COM(2021) 206 final — 2021/106 (COD)] (JO C 517 du 22.12.2021, p. 61).

(6) Le conducteur est habilité à introduire une réclamation au titre de la législation sur la responsabilité du fait des produits.


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