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AccueilDroit européen62015TJ0602_RES
Jurisprudence CJUE62015TJ0602_RES

Jurisprudence CJUE — 62015TJ0602_RES

CELEX62015TJ0602_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datemercredi 10 novembre 2021

Texte intégral

Affaire T‑602/15 RENV

Liam Jenkinson

contre

Conseil de l’Union européenne e.a

Arrêt du Tribunal (deuxième chambre élargie) du 10 novembre 2021

« Clause compromissoire – Personnel civil international des missions internationales de l’Union européenne – Recrutement sur une base contractuelle – Contrats d’engagement à durée déterminée successifs – Demande de requalification de l’ensemble des relations contractuelles en contrat à durée indéterminée – Recours en responsabilité contractuelle – Recours en responsabilité non contractuelle »

  1. Procédure juridictionnelle – Requête introductive d’instance – Exigences de forme – Exposé sommaire des moyens invoqués – Moyens venant à l’appui de l’exception d’illégalité non étayés par des arguments précis – Irrecevabilité de l’exception

    [Art. 277 TFUE ; règlement de procédure du Tribunal, art. 76, d)]

    (voir point 48)

  2. Procédure juridictionnelle – Saisine du Tribunal sur la base d’une clause compromissoire – Compétence du Tribunal – Relation contractuelle fondée sur une succession de contrats de travail à durée déterminée – Demande de requalification de l’ensemble des relations contractuelles en contrat à durée indéterminée et d’indemnisation pour licenciement abusif – Clauses compromissoires désignant, dans le dernier contrat, les juridictions de l’Union et, dans les contrats antérieurs, les tribunaux d’un État membre – Demande dérivant du dernier contrat – Prise en considération des relations contractuelles antérieures au dernier contrat

    (Art. 272 TFUE)

    (voir points 64-66)

  3. Politique étrangère et de sécurité commune – Compétence du juge de l’Union – Actes adoptés par une mission internationale de l’Union en matière de gestion du personnel – Inclusion

    (Art. 19, § 1, et 24, § 1, 2d al., TUE ; art. 268, 275, 1er al., et 340, 2e al., TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 47)

    (voir points 68, 69)

  4. Procédure juridictionnelle – Saisine du Tribunal sur la base d’une clause compromissoire – Contrat soumis au droit national – Applicabilité du droit national matériel – Respect de l’interdiction de l’abus de droit en tant que principe général du droit de l’Union

    (Art. 151 et 272 TFUE ; directive du Conseil 1999/70, annexe)

    (voir points 96-101)

  5. Procédure juridictionnelle – Saisine du Tribunal sur la base d’une clause compromissoire – Contrats d’emploi du personnel d’une mission internationale de l’Union – Recours en responsabilité contractuelle – Détermination de la loi applicable

    (Art. 272 TFUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil no 593/2008, art. 3, § 1, et 8)

    (voir points 103-106, 119, 123, 125, 128-139)

  6. Politique sociale – Accord-cadre CES, UNICE et CEEP sur le travail à durée déterminée – Directive 1999/70 – Mesures visant à prévenir l’utilisation abusive de contrats de travail à durée déterminée successifs – Raisons objectives justifiant le renouvellement de tels contrats – Personnel civil international d’une mission internationale de l’Union – Renouvellement successif de contrats étroitement lié au contexte spécifique et temporaire de ladite mission – Admissibilité

    [Directive du Conseil 1999/70, annexe, clause 5, point 1, a) ; action commune du Conseil 2008/124/PESC, art. 9, § 3]

    (voir points 150-156, 176-188)

  7. Procédure juridictionnelle – Saisine du Tribunal sur la base d’une clause compromissoire – Compétence du Tribunal – Portée – Interdiction de statuer ultra petita – Obligation de respecter le cadre du litige défini par les parties

    (Art. 272 TFUE ; statut de la Cour de justice, art. 21 ; règlement de procédure du Tribunal, art. 76 et 84, § 1)

    (voir points 208, 209)

  8. Politique étrangère et de sécurité commune – Missions civiles de l’Union européenne – Personnel – Personnel civil international – Recrutement sur une base contractuelle – Base juridique

    (Art. 28, § 1, 1er al., TUE ; action commune du Conseil 2008/124/PESC, art. 9, § 3, et 10, § 3)

    (voir points 226-228)

  9. Politique étrangère et de sécurité commune – Missions civiles de l’Union européenne – Personnel – Personnel civil international – Recrutement sur une base contractuelle – Application de droits nationaux différents selon les contrats conclus individuellement – Violation du principe d’égalité de traitement et de non-discrimination – Absence

    (Art. 28, § 1, 1er al., TUE ; action commune du Conseil 2008/124/PESC, art. 9, § 3, et 10, § 3)

    (voir point 230)

  10. Politique étrangère et de sécurité commune – Missions civiles de l’Union européenne – Personnel – Personnel civil international – Recrutement sur une base contractuelle – Discrimination par rapport au personnel de l’Union détaché au sein de ces missions et employé sous le régime applicable aux autres agents – Absence

    (Art. 28, § 1, 1er al., TUE ; action commune du Conseil 2008/124/PESC, art. 9, § 3, et 10, § 3)

    (voir points 231, 232)

  11. Procédure juridictionnelle – Requête introductive d’instance – Exigences de forme – Identification de l’objet du litige – Exposé sommaire des moyens invoqués – Requête visant à la réparation des dommages causés par une institution de l’Union – Absence d’indications quant au caractère et à l’étendue du préjudice subi ainsi qu’au lien de causalité – Irrecevabilité

    [Statut de la Cour de justice, art. 21, 1er al., et 53, 1er al. ; règlement de procédure du Tribunal, art. 76, d)]

    (voir points 243, 244)

Résumé

Le requérant, un ressortissant irlandais, a été employé d’août 1994 à novembre 2014 au sein de trois missions internationales de l’Union européenne, avec de brèves interruptions entre les périodes d’emploi au sein de chacune desdites missions, dans le cadre d’une succession de contrats de travail à durée déterminée (ci-après les « CDD »). Entre avril 2010 et novembre 2014, il a été engagé, en dernier lieu, en tant qu’agent international au sein de la Mission Eulex Kosovo, une mission de gestion de crise internationale créée dans le contexte de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Son onzième et dernier CDD n’a pas été renouvelé au-delà du 14 novembre 2014, en raison d’une décision de restructuration de cette mission qui entraînait la suppression de son poste.

En octobre 2015, le requérant a introduit, auprès du Tribunal, un recours contre le Conseil de l’Union européenne, la Commission européenne, le Service européen pour l’action extérieure ainsi que contre la Mission Eulex Kosovo (ci-après les « parties défenderesses »). Par ce recours, il demandait, en substance :

- premièrement, la requalification de l’ensemble des CDD successifs en un contrat de travail à durée indéterminée (ci-après un « CDI ») et la réparation des préjudices contractuels subis en raison de l’abus de CDD successifs et de la rupture irrégulière du CDI ainsi requalifié (ci-après le « premier chef de conclusions ») ;

- deuxièmement, une indemnisation des préjudices non contractuels qu’il aurait subis pour ne pas avoir été recruté sous le régime applicable au personnel de l’Union (ci-après le « deuxième chef de conclusions ») ; et

- troisièmement et à titre subsidiaire, une indemnisation pour le dommage subi du fait que les parties défenderesses, dans le cadre de la relation contractuelle qu’elles lui ont imposée, ont violé plusieurs principes généraux du droit de l’Union (ci-après le « troisième chef de conclusions »).

Par ordonnance du 9 novembre 2016 ( 1 ), le Tribunal a rejeté ce recours, au motif qu’il était manifestement incompétent pour connaître des deux premiers chefs de conclusions et que le troisième était manifestement irrecevable. Toutefois, par arrêt du 5 juillet 2018 ( 2 ), rendu sur pourvoi du requérant, la Cour a annulé cette ordonnance et renvoyé l’affaire devant le Tribunal.

Par son arrêt rendu après ce renvoi, le Tribunal, tout en se déclarant compétent pour connaître des trois chefs de conclusions, rejette néanmoins de nouveau le recours dans son intégralité, comme, en partie, non fondé et, en partie, irrecevable. Dans cet arrêt, le Tribunal se prononce, d’une part, sur l’étendue de la compétence du juge de l’Union au regard d’une clause compromissoire et, d’autre part, sur la question de savoir quels sont le régime et le droit applicables aux contrats d’engagement du personnel civil international des missions internationales de l’Union.

Appréciation du Tribunal

Tout d’abord, le Tribunal confirme sa compétence pour trancher le litige.

S’agissant du premier chef de conclusions visant, en substance, la requalification de l’ensemble des CDD successifs en un CDI et l’indemnisation du préjudice contractuel y afférent, le Tribunal constate que sa compétence dérive d’une clause compromissoire, au sens de l’article 272 TFUE, contenue dans le dernier CDD du requérant et désignant le juge de l’Union pour tout litige relatif au contrat. En particulier, il considère que cette compétence s’étend à l’examen des CDD ayant précédé le dernier contrat, même si ceux-ci ne contenaient pas une telle clause compromissoire, dès lors que les demandes du requérant sont liées à l’existence d’une relation de travail unique et continue fondée sur une succession de CDD, demandes dérivant également du dernier CDD.

S’agissant des deuxième et troisième chefs de conclusions qui concernent, en substance, la responsabilité non contractuelle éventuelle des parties défenderesses pour des actes de gestion du personnel relatifs aux opérations « sur le terrain », dont le recrutement du personnel civil international des missions internationales de l’Union, la compétence du Tribunal pour en connaître découle des dispositions générales du traité FUE attribuant au juge de l’Union une compétence pour des litiges en matière de responsabilité non contractuelle. ( 3 )

Ensuite, au cours de l’examen du bien-fondé du premier chef de conclusions, le Tribunal rappelle, à titre liminaire, que, eu égard à la clause compromissoire le désignant, il doit trancher la demande de requalification des onze CDD conclus avec la Mission Eulex Kosovo conformément au droit matériel national du travail applicable auxdits contrats, dans le respect des principes généraux du droit de l’Union, notamment de l’interdiction de l’abus de droit. Afin de déterminer le droit applicable, il recourt aux règles de droit international privé et, notamment, aux dispositions du règlement Rome I ( 4 ).

Examinant, par après, les onze CDD à l’aune de ces dispositions, le Tribunal conclut qu’il y a lieu de faire application du droit irlandais à l’ensemble de la relation contractuelle nouée en vertu desdits contrats. En effet, s’agissant, d’une part, des neuf premiers CDD, il constate, en appliquant la règle du choix de la loi par les parties ( 5 ), que les parties contractantes ont désigné le droit du pays d’origine et de résidence fiscale permanente du requérant avant sa prise de fonctions au sein de la mission, à savoir le droit irlandais, en tant que droit du travail national applicable. S’agissant, d’autre part, des deux derniers CDD, qui ne contenaient pas de stipulation quant au choix du droit applicable, le Tribunal applique la règle des liens les plus étroits ( 6 )qui le conduit à la conclusion que ces deux contrats restent soumis au droit irlandais, dans la mesure où il existait, de fait, une relation de travail continue entre les parties depuis le premier des onze CDD et que les régimes fiscal, de sécurité sociale et de pensions dont relevait le requérant étaient régis, conformément aux deux derniers CDD, par le droit irlandais.

Ainsi, selon la législation irlandaise applicable aux CDD ( 7 ), qui transpose la réglementation de l’Union en la matière ( 8 ), après une durée maximale de relations de travail, le renouvellement ultérieur d’un CDD présuppose l’existence de « raisons objectives » le justifiant, à défaut desquelles le contrat renouvelé est réputé conclu à durée indéterminée.

Or, constatant qu’en l’espèce, la durée maximale admise par la législation irlandaise était dépassée au moment de la conclusion des deux derniers CDD en cause, le Tribunal examine s’il existait des raisons objectives justifiant leur conclusion. Il estime, à cet égard, que les circonstances propres à la Mission Eulex Kosovo et notamment la nature temporaire et en perpétuelle évolution du mandat de celle-ci, quant à sa durée, son contenu et son financement, qui détermine nécessairement le caractère également temporaire des conditions d’emploi de son personnel, constituent des raisons objectives justifiant le recours aux CDD successifs litigieux. S’agissant, plus particulièrement, du dernier CDD, le Tribunal reconnaît, en sus, l’existence d’autres raisons objectives, encore plus concrètes et circonstanciées, tenant à la décision de supprimer le poste du requérant à la suite de la restructuration de la mission, la date de fin de ce dernier contrat coïncidant avec la date prévue pour cette suppression. Il en déduit que c’est sans commettre d’abus qu’il a été proposé au requérant de conclure les CDD en cause.

Par conséquent, le Tribunal rejette la demande de requalification des CDD en un CDI unique et, partant, également la demande indemnitaire contractuelle subséquente.

En ce qui concerne le deuxième chef de conclusions par lequel le requérant réclame, en substance, une indemnisation pour les préjudices non contractuels qu’il aurait subis du fait d’avoir été recruté en tant que personnel civil international sur une base contractuelle et non pas sous le régime plus favorable qui s’appliquait au personnel de l’Union détaché auprès de la mission en cause, le Tribunal le rejette également comme non fondé. À cet égard, le Tribunal considère, notamment, que le droit primaire de l’Union se rapportant spécifiquement à la PESC et les dispositions normatives relatives à la Mission Eulex Kosovo constituaient une base juridique permettant de recruter le requérant en tant que personnel civil international sur une base contractuelle et qu’il n’existait pas de discrimination, ni d’inégalité de traitement du requérant par rapport aux autres membres du personnel contractuel de cette mission ou du personnel de l’Union détaché auprès de celle-ci.

En rejetant, enfin, le dernier chef de conclusions du requérant comme étant manifestement irrecevable pour manque de clarté et de précision quant à l’existence d’un lien de causalité suffisamment direct entre les violations prétendument commises par les parties défenderesses et le préjudice invoqué, le Tribunal rejette le recours dans son ensemble.


( 1 ) Ordonnance du 9 novembre 2016, Jenkinson/Conseil e.a. (T‑602/15, EU:T:2016:660).

( 2 ) Arrêt du 5 juillet 2018, Jenkinson/Conseil e.a. (C‑43/17 P, EU:C:2018:531).

( 3 ) Voir article 268 TFUE, lu en combinaison avec l’article 340, deuxième alinéa, TFUE.

( 4 ) Règlement (CE) no 593/2008 du Parlement européen et du Conseil, du 17 juin 2008, sur la loi applicable aux obligations contractuelles (Rome I) (JO 2008, L 177, p. 6).

( 5 ) Voir article 8, paragraphe 1, du règlement Rome I.

( 6 ) Voir article 8, paragraphe 4, du règlement Rome I.

( 7 ) Protection of Employees (Fixed - Term Work) Act 2003 [loi de 2003 relative à la protection des salariés (travail à durée déterminée)].

( 8 ) Directive 1999/70/CE du Conseil, du 28 juin 1999, concernant l’accord-cadre CES, UNICE et CEEP sur le travail à durée déterminée (JO 1999, L 175, p. 43) ainsi que l’accord-cadre lui-même figurant dans l’annexe de celle-ci.

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