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AccueilDroit européen62017TJ0612_RES
Jurisprudence CJUE62017TJ0612_RES

Jurisprudence CJUE — 62017TJ0612_RES

CELEX62017TJ0612_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datemercredi 10 novembre 2021

Texte intégral

Affaire T‑612/17

Google LLC, anciennement Google Inc.
et
Alphabet, Inc.

contre

Commission européenne

Arrêt du Tribunal (neuvième chambre élargie) du 10 novembre 2021

« Concurrence – Abus de position dominante – Recherche générale et recherche spécialisée de produits sur Internet – Décision constatant une infraction à l’article 102 TFUE et à l’article 54 de l’accord EEE – Abus par effet de levier – Concurrence par les mérites ou pratique anticoncurrentielle – Conditions d’accès par les concurrents à un service d’une entreprise dominante dont l’utilisation ne peut pas être effectivement remplacée – Affichage favorisé par l’entreprise dominante des résultats de son propre service de recherche spécialisée – Effets – Nécessité d’établir un scénario contrefactuel – Absence – Justifications objectives – Absence – Possibilité d’infliger une amende eu égard à certaines circonstances – Lignes directrices pour le calcul du montant des amendes – Compétence de pleine juridiction »

  1. Recours en annulation – Contrôle de légalité – Critères – Décisions adoptées par la Commission en matière de concurrence – Éléments à prendre en considération – Éléments antérieurs et postérieurs à la décision attaquée – Éléments présentés dans le cadre de la procédure administrative ou présentés pour la première fois dans le cadre du recours en annulation – Inclusion

    (Art. 101, 102, 261 et 263 TFUE)

    (voir points 129-131)

  2. Droit de l’Union européenne – Principes – Droits fondamentaux – Présomption d’innocence – Procédure en matière de concurrence – Applicabilité

    (Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 48, § 1)

    (voir point 132)

  3. Concurrence – Procédure administrative – Décision de la Commission constatant une infraction – Preuve de l’infraction et de sa durée à la charge de la Commission – Portée de la charge probatoire – Décision s’appuyant sur des éléments de preuve suffisants pour démontrer l’existence de l’infraction – Obligations probatoires des entreprises contestant la réalité de l’infraction

    (Art. 102 TFUE)

    (voir points 133, 134)

  4. Recours en annulation – Compétence du juge de l’Union – Interprétation de la motivation d’un acte administratif – Limites

    (Art. 263 et 264 TFUE)

    (voir point 135)

  5. Position dominante – Abus – Notion – Notion objective visant les comportements de nature à influencer la structure du marché et ayant pour effet de faire obstacle au maintien ou au développement de la concurrence – Obligations incombant à l’entreprise dominante – Exercice de la concurrence par les seuls mérites

    (Art. 102 TFUE)

    (voir points 150-157)

  6. Position dominante – Abus – Effet de levier – Position dominante sur le marché de la recherche générale sur Internet – Pratiques favorisant le comparateur de produits de l’entreprise en position dominante et défavorisant les comparateurs de produits concurrents – Caractère abusif – Critère d’appréciation – Pratiques constituant une amélioration qualitative relevant de la concurrence par les mérites – Absence – Pratique en ligne avec le caractère ouvert de l’infrastructure à la base du moteur de recherche générale – Absence

    (Art. 102 TFUE)

    (voir points 158-189, 193-197)

  7. Procédure juridictionnelle – Intervention – Moyen non soulevé par la partie requérante – Irrecevabilité

    (Statut de la Cour de justice, art. 40, 4e al., et 53, 1er al. ; règlement de procédure du Tribunal, art. 142, § 3)

    (voir points 191, 192)

  8. Position dominante – Abus – Effet de levier – Position dominante sur le marché de la recherche générale sur Internet – Pratiques favorisant le comparateur de produits de l’entreprise en position dominante et défavorisant les comparateurs de produits concurrents – Abus différent du refus de fourniture

    (Art. 102 TFUE)

    (voir points 212-249, 285, 287, 290, 292, 314, 315, 351)

  9. Position dominante – Abus – Notion – Notion objective visant les comportements de nature à influencer la structure du marché et ayant pour effet de faire obstacle au maintien ou au développement de la concurrence – Nécessité d’établir l’existence d’une intention anticoncurrentielle – Absence

    (Art. 102 TFUE)

    (voir points 255, 257, 262)

  10. Position dominante – Abus – Effet anticoncurrentiel – Position dominante sur le marché de la recherche générale sur Internet – Pratiques favorisant le comparateur de produits de l’entreprise en position dominante et défavorisant les comparateurs de produits concurrents – Pratiques susceptibles d’avoir des effets anticoncurrentiels sur le marché – Nécessité d’établir un scénario contrefactuel – Absence

    (Art. 102 TFUE)

    (voir points 369, 372, 373, 376-378, 419)

  11. Position dominante – Abus – Effet anticoncurrentiel – Charge de la preuve incombant à la Commission – Caractère suffisant d’un effet potentiel – Position dominante sur le marché de la recherche générale sur Internet – Pratiques favorisant le comparateur de produits de l’entreprise en position dominante et défavorisant les comparateurs de produits concurrents – Impact sur les marchés concernés – Baisse globale de trafic depuis les pages de résultats générales de l’entreprise dominante vers les comparateurs de produits concurrents – Comportement de l’entreprise dominante touchant une seule catégorie de ses concurrents – Absence d’incidence – Obligation d’avoir recours au critère du concurrent aussi efficace – Absence

    (Art. 102 TFUE)

    (voir points 382-394, 406, 414, 417, 438-443, 454, 501, 504-506, 523, 537, 538, 541)

  12. Position dominante – Marché en cause – Délimitation – Marché biface – Critères d’appréciation – Marché de la recherche spécialisé de comparaison de produits sur Internet, regroupant les comparateurs de produits sans inclure les plateformes marchandes – Services répondant à des usages différents

    (Art. 102 TFUE ; communication de la Commission 97/C 372/03)

    (voir points 466-495)

  13. Position dominante – Abus – Position dominante sur le marché de la recherche générale sur Internet – Pratiques favorisant le comparateur de produits de l’entreprise en position dominante et défavorisant les comparateurs de produits concurrents – Justification objective – Charge de la preuve

    (Art. 102 TFUE)

    (voir points 551-555, 560-567)

  14. Concurrence – Amendes – Montant – Détermination – Pouvoir d’appréciation de la Commission – Contrôle juridictionnel – Compétence de pleine juridiction du juge de l’Union – Portée

    (Art. 101, 261 et 263 TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 31 ; communication de la Commission 2006/C 210/02)

    (voir point 605)

  15. Concurrence – Règles de l’Union – Infractions – Réalisation de propos délibéré ou par négligence – Notion – Entreprise ne pouvant ignorer le caractère anticoncurrentiel de son comportement – Absence de décision antérieure de la Commission portant sur une infraction similaire – Absence d’incidence

    (Art. 101 TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 23, § 2)

    (voir points 608, 616, 618)

  16. Concurrence – Procédure administrative – Décision de la Commission constatant une infraction – Absence de décision antérieure de la Commission portant sur une infraction similaire – Violation du principe de légalité des délits et des peines – Absence – Commission ayant envisagé d’accepter des engagements de l’entreprise concernée avant de procéder au constat d’infraction – Absence d’incidence – Violation du principe de confiance légitime – Absence

    (Art. 101 TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 49 ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 23, § 2)

    (voir points 619, 628-630, 634, 636-639)

Résumé

Le Tribunal rejette pour l’essentiel le recours de Google contre la décision de la Commission constatant que l’entreprise a abusé de sa position dominante en favorisant son propre comparateur de produits par rapport aux comparateurs de produits concurrents.

Le Tribunal confirme l’amende de 2,42 milliards d’euros infligée à Google

Par décision du 27 juin 2017 ( 1 ), la Commission européenne a constaté que, dans treize pays de l’Espace économique européen (EEE) ( 2 ), Google LLC avait abusé de sa position dominante détenue sur le marché de la recherche générale sur Internet en favorisant son propre comparateur de produits, un service de recherche spécialisée, par rapport aux comparateurs de produits concurrents.

D’une part, la Commission a considéré que les résultats d’une recherche de produits lancée à partir du moteur de recherche générale de Google étaient positionnés et présentés de manière plus attractive lorsqu’il s’agissait des propres résultats du comparateur de produits de Google que lorsqu’il s’agissait des résultats issus des comparateurs de produits concurrents. D’autre part, ces derniers, qui apparaissaient comme de simples résultats génériques (présentés sous forme de liens bleus), étaient, de ce fait, susceptibles d’être rétrogradés par des algorithmes d’ajustement dans les pages de résultats générales, contrairement aux résultats du comparateur de produits de Google. De cette manière, Google avait, en substance, réduit le trafic en provenance de ses pages de résultats générales vers les comparateurs de produits concurrents tout en augmentant ce trafic vers son propre comparateur de produits (ci-après la « pratique litigieuse »).

Selon la Commission, cette pratique avait produit des effets anticoncurrentiels tant sur les treize marchés nationaux de la recherche spécialisée pour la comparaison de produits que sur les treize marchés nationaux de la recherche générale.

Concluant ainsi à une violation de l’interdiction d’abus de position dominante prévue par l’article 102 TFUE et par l’article 54 de l’accord EEE, la Commission a infligé à Google une amende d’un montant de 2424495000 euros, dont 523518000 euros solidairement avec Alphabet, Inc., sa société mère.

Le recours introduit par Google et Alphabet contre cette décision est rejeté pour l’essentiel par le Tribunal, qui confirme également le montant de l’amende infligée par la Commission.

Appréciation du Tribunal

S’agissant, en premier lieu, du caractère anticoncurrentiel de la pratique litigieuse, le Tribunal considère que la seule constatation de l’existence d’une position dominante d’une entreprise, fût-elle de l’ampleur de celle de Google, n’implique par elle-même aucun reproche à l’égard de l’entreprise concernée, même si cette dernière projette de s’étendre sur un marché voisin. En effet, c’est l’« exploitation abusive » d’une position dominante que l’article 102 TFUE interdit. La responsabilité particulière qui pèse, dans ce contexte, sur une entreprise dominante doit être appréciée au regard des circonstances spécifiques de chaque espèce, démontrant un affaiblissement de la concurrence.

Or, eu égard à l’importance du trafic généré par le moteur de recherche générale de Google pour les comparateurs de produits, au comportement des utilisateurs qui se focalisent en général sur les premiers résultats, ainsi qu’à la proportion importante et au caractère non effectivement remplaçable du trafic « détourné », le Tribunal juge que la pratique litigieuse constitue, en effet, une différence de traitement s’écartant de la concurrence par les mérites, et de nature à conduire à un affaiblissement de la concurrence sur le marché, susceptible d’être contraire à l’article 102 TFUE.

Dans ce cadre, le Tribunal souligne que, compte tenu de la vocation universelle du moteur de recherche générale de Google, conçu pour indexer des résultats comprenant tous les contenus possibles, la promotion, sur ses pages de résultats générales, d’un seul type de résultats spécialisés, à savoir les siens, revêt une certaine forme d’anormalité.

Le Tribunal relève, en outre, que, même si la page de résultats générale de Google présente des caractéristiques qui la rapprochent d’« une facilité essentielle », au sens de service indispensable pour lequel il n’existe aucun substitut réel ou potentiel, la pratique litigieuse se distingue, dans ses éléments constitutifs, du refus de fourniture d’une facilité essentielle. De ce fait, l’analyse développée par la Cour dans son arrêt Bronner ( 3 ), par rapport à un tel refus, ne saurait être appliquée en l’espèce.

Enfin, le Tribunal observe que, comme le traitement différencié appliqué par Google s’opère en fonction de l’origine des résultats, à savoir selon qu’ils proviennent de son propre comparateur ou des comparateurs concurrents, il en découle que les résultats des comparateurs concurrents ne peuvent jamais bénéficier d’un traitement similaire à celui des résultats du comparateur Google en ce qui concerne leur positionnement et leur présentation. Ainsi, Google favorise son propre comparateur par rapport aux comparateurs concurrents et non pas le meilleur des résultats.

S’agissant, en deuxième lieu, des effets anticoncurrentiels engendrés par la pratique litigieuse, le Tribunal rappelle qu’un abus de position dominante existe lorsque l’entreprise dominante, en recourant à des moyens différents de ceux qui gouvernent une compétition normale, fait obstacle au maintien du degré de concurrence ou au développement de celle-ci. Dans ce contexte, pour établir une infraction à l’article 102 TFUE, la Commission n’est pas tenue de démontrer que les pratiques visées ont eu des effets réels d’éviction, la preuve de l’existence d’effets potentiels étant suffisante.

À cet égard, le Tribunal confirme la conclusion de la Commission selon laquelle la pratique litigieuse pouvait engendrer des effets potentiellement anticoncurrentiels sur le marché de la recherche spécialisée pour la comparaison de produits. La Commission avait, plus particulièrement, établi, d’une part, qu’il existait des effets concrets sur le trafic issu des pages de résultats générales de Google au détriment des comparateurs de produits concurrents et au bénéfice du comparateur de produits de Google et, d’autre part, que le trafic des comparateurs de produits concurrents issu de ces pages représentait une large part de leur trafic total et ne pouvait pas être effectivement remplacé par d’autres sources, telles que les publicités (AdWords) ou les applications mobiles, de sorte que la pratique litigieuse pouvait entraîner la disparition de concurrents, une baisse de l’innovation sur le marché et un moindre choix pour les consommateurs, éléments caractéristiques d’un affaiblissement de la concurrence.

En revanche, le Tribunal estime que la Commission n’a pas établi que le comportement litigieux de Google avait eu des effets anticoncurrentiels, même potentiels, sur le marché de la recherche générale et il annule en conséquence le constat d’infraction pour ce seul marché.

En ce qui concerne les effets potentiellement anticoncurrentiels sur le marché de la recherche spécialisée pour la comparaison de produits, le Tribunal rejette, par ailleurs, l’argument de Google d’après lequel la concurrence serait restée vive en raison de la présence des plates-formes marchandes sur ce marché, en confirmant l’analyse de la Commission selon laquelle ces plates-formes ne sont pas actives sur le même marché.

Les justifications invoquées par Google pour contester le caractère abusif de son comportement sont également écartées par le Tribunal. À cet égard, il relève que, si les algorithmes de classement des résultats génériques ou les critères de positionnement et de présentation des résultats spécialisés pour les produits de Google peuvent en tant que tels représenter des améliorations de son service à teneur proconcurrentielle, cette circonstance ne justifie pas la pratique litigieuse, à savoir une inégalité de traitement entre les résultats du comparateur de produits de Google et ceux des comparateurs de produits concurrents. De plus, Google était resté en défaut de démontrer des gains d’efficience liés à cette pratique qui compenseraient ses effets négatifs pour la concurrence.

Au terme d’une nouvelle appréciation de l’infraction, le Tribunal confirme, enfin, le montant de l’amende imposée par la Commission, tout en rejetant les arguments de Google tirés du fait que le comportement litigieux avait été analysé pour la première fois par la Commission au regard des règles de concurrence et que, au stade de la procédure, elle avait accepté de tenter de résoudre le cas par la voie d’engagements.

En procédant à une appréciation propre des faits en vue de déterminer le niveau de la sanction, le Tribunal constate, d’une part, que l’annulation partielle de la décision attaquée pour ce qui concerne le marché de la recherche générale n’a pas d’impact sur le montant de l’amende, dès lors que la Commission n’a pas pris en compte la valeur des ventes sur ce marché pour déterminer le montant de base de l’amende imposée. D’autre part, le Tribunal souligne que, s’il tient compte de ce que l’abus n’a pas été démontré sur le marché de la recherche générale, il prend également en considération le fait que le comportement litigieux constitue une infraction particulièrement grave et qu’il a été adopté de manière délibérée et non par négligence.

Au terme de cette analyse, le Tribunal confirme le montant de la sanction pécuniaire infligée à Google


( 1 ) Décision C(2017) 4444 final de la Commission, du 27 juin 2017, relative à une procédure d’application de l’article 102 TFUE et de l’article 54 de l’accord EEE [affaire AT.39740 - Moteur de recherche Google (Shopping)].

( 2 ) Belgique, République tchèque, Danemark, Allemagne, Espagne, France, Italie, Pays-Bas, Autriche, Pologne, Suède, Royaume-Uni et Norvège.

( 3 ) Arrêt du 26 novembre 1998, Bronner (C 7/97, EU:C:1998:569).

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