| CELEX | 62018TJ0108_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 24 février 2021 |
Affaire T‑108/18
Universität Koblenz-Landau
contre
Agence exécutive « Éducation, audiovisuel et culture »
Arrêt du Tribunal (dixième chambre élargie) du 24 février 2021
« Clause compromissoire – Programmes Tempus IV – Conventions de subvention – Nature contractuelle du litige – Requalification du recours – Coûts éligibles – Irrégularités systémiques et récurrentes – Remboursement intégral des sommes versées – Proportionnalité – Droit d’être entendu – Obligation de motivation – Article 41 de la charte des droits fondamentaux »
Procédure juridictionnelle – Saisine du Tribunal sur la base d’une clause compromissoire – Conventions de subvention conclues dans le cadre de la modernisation des systèmes d’enseignement supérieur des pays tiers – Décisions exigeant le remboursement de sommes irrégulièrement dépensées – Recours tendant à l’annulation de ces décisions et à la constatation de l’inexistence des créances – Requalification du recours en annulation en tant que recours concernant un litige de nature contractuelle – Conditions
(Art. 263 et 272 TFUE)
(voir point 63)
Institutions de l’Union européenne – Exercice des compétences – Obligation de respect des droits fondamentaux y compris dans un cadre contractuel
(Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 51, § 1)
(voir points 70, 71)
Institutions de l’Union européenne – Exercice des compétences – Obligation de respect des droits fondamentaux y compris dans un cadre contractuel – Clause compromissoire attribuant au juge de l’Union la compétence pour connaître des litiges afférents à un contrat – Droit applicable stipulé audit contrat autre que le droit de l’Union – Absence d’incidence sur les compétences concernées
(voir point 72)
Actes des institutions – Motivation – Obligation – Portée – Appréciation de l’obligation de motivation en fonction des circonstances de l’espèce
(voir point 96)
Budget de l’Union européenne – Concours financier de l’Union – Obligation du bénéficiaire de respecter les conditions d’octroi du concours – Justification des frais exposés – Procédure engagée en récupération d’avances versées – Recouvrement du financement des coûts considérés comme non éligibles – Restitution totale d’un concours déjà octroyé – Admissibilité
(Règlement du Parlement européen et du Conseil no 966/2012, art. 135, § 4 ; règlement du Conseil no 1605/2002, art. 119, § 2)
(voir points 112-116)
Budget de l’Union européenne – Concours financier de l’Union – Obligation du bénéficiaire de respecter les conditions d’octroi du concours – Justification des frais exposés – Procédure engagée en récupération d’avances versées – Répartition de la charge de la preuve
(Art. 272 TFUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil no 966/2012, art. 135, § 4)
(voir points 120, 121)
Budget de l’Union européenne – Concours financier de l’Union – Obligation du bénéficiaire de respecter les conditions d’octroi du concours – Contrat octroyant un soutien financier de l’Union pour la réalisation d’un projet dans le domaine de l’éducation et de la formation – Procédure menée par les services opérationnels de l’Union aboutissant au recouvrement – Constat conformément aux stipulations des clauses contractuelles et aux dispositions du droit de l’Union applicables d’irrégularités de nature systémique et récurrente – Caractère contraignant d’un rapport final d’audit – Absence
(Règlement du Parlement européen et du Conseil no 966/2012, art. 135, § 4 ; règlement du Conseil no 1605/2002, art. 119, § 2)
(voir point 134)
Budget de l’Union européenne – Concours financier de l’Union – Obligation du bénéficiaire de respecter les conditions d’octroi du concours – Pouvoirs de contrôle de l’EACEA – Portée
(voir point 137)
Budget de l’Union européenne – Concours financier de l’Union – Obligation du bénéficiaire de respecter les conditions d’octroi du concours – Subventions – Paiement des subventions et contrôles – Prise en compte de la gravité des irrégularités constatées – Notion – Irrégularités systémiques et récurrentes – Inclusion – Absence de référence expresse à de telles irrégularités – Absence d’incidence
(Règlement du Parlement européen et du Conseil no 966/2012, art. 135, § 4 et 5 ; règlement du Conseil no 1605/2002, art. 119, § 2)
(voir point 138)
Budget de l’Union européenne – Concours financier de l’Union – Obligation du bénéficiaire de respecter les conditions d’octroi du concours – Justification des frais exposés – Procédure engagée en récupération d’avances versées – Système de gestion financière ne permettant pas, selon les propres aveux du bénéficiaire, la ventilation des fonds reçus – Inadmissibilité
(Art. 317 TFUE)
(voir point 144)
Droit de l’Union européenne – Principes – Proportionnalité – Portée – Respect par les institutions de l’Union s’agissant des actes s’inscrivant dans un cadre contractuel – Recouvrement de l’intégralité des sommes versées au titre d’une convention – Violation du principe – Absence
(Art. 5, § 4, TUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil no 966/2012, art. 135, § 4 ; règlement du Conseil no 1605/2002, art. 119, § 2)
(voir points 149-151, 162)
Résumé
L’Universität Koblenz-Landau (université de Coblence-Landau, Allemagne) (ci-après la « requérante ») est un établissement d’enseignement supérieur allemand de droit public.
En 2008 et en 2010, dans le cadre des programmes de l’Union européenne de coopération avec des pays tiers visant à la modernisation des systèmes d’enseignement supérieur de ces pays, la requérante a signé trois conventions de subvention. La première a été signée entre la requérante, en tant que bénéficiaire unique, et la Commission européenne. Les deux dernières conventions ont été signées notamment entre la requérante, en qualité de coordinatrice et cobénéficiaire, et l’Agence exécutive « Éducation, audiovisuel et culture » (EACEA). L’EACEA a versé à la requérante des subventions, en application de ces trois conventions.
Par deux lettres du 21 décembre 2017, d’une part, et du 7 février 2018, d’autre part, l'EACEA a informé la requérante qu’elle avait décidé de recouvrer les subventions versées en totalité ou en partie. La somme totale réclamée au titre des trois conventions s’élevait à 1795826,30 euros.
En 2018, la requérante a introduit un recours ayant pour objet une demande fondée sur l’article 263 TFUE et tendant à l’annulation des deux lettres de l’EACEA relatives aux sommes versées à la requérante dans le cadre des conventions de subvention.
À l’appui de son recours, la requérante a notamment invoqué trois moyens, tirés, le premier, d’une violation du droit d’être entendu, le deuxième, d’une « mauvaise application du droit européen », et le troisième, d’un défaut de motivation. Par son arrêt, le Tribunal, statuant en formation élargie, rejette le recours en apportant, notamment, des précisions sur l’invocabilité du droit d’être entendu et de l’obligation de motivation dans le cadre d’un litige de nature contractuelle et en examinant la question de savoir si le recouvrement de l’intégralité d’une subvention est conforme aux dispositions du règlement financier applicable.
Appréciation du Tribunal
Après avoir déclaré irrecevables les conclusions en annulation pour défaut d’acte attaquable, au sens de l’article 263 TFUE et requalifié le recours comme étant fondé sur l’article 272 TFUE, visant à faire constater que les créances exigées au titre des conventions de subvention n’existent pas, le Tribunal examine conjointement le premier et le troisième moyens.
À cet égard, il rejette l’argument de l’EACEA selon lequel le droit d’être entendu et l’obligation de motivation ne peuvent être utilement invoqués dans le cadre d’un litige de nature contractuelle. En effet, ces droits ont été inscrits à l’article 41, paragraphe 2, sous a) et c), de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »), laquelle fait partie du droit primaire. Selon la jurisprudence de la Cour et du Tribunal, les droits fondamentaux de la Charte ont vocation à régir l’exercice des compétences qui sont attribuées aux institutions de l’Union, y compris dans un cadre contractuel, notamment lors de l’exécution du contrat. En outre, le Tribunal rappelle que si, comme en l’espèce, une clause compromissoire inscrite dans le contrat attribue au juge de l’Union la compétence pour connaître des litiges afférents à ce contrat, ce juge sera compétent, indépendamment du droit applicable stipulé audit contrat, pour examiner d’éventuelles violations de la Charte et des principes généraux du droit de l’Union.
Quant à la violation éventuelle du droit d’être entendu, le Tribunal vérifie si l’EACEA a garanti à la requérante la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue avant de lui communiquer les lettres litigieuses ainsi que la note de débit émise au titre de la première convention de subvention. Le Tribunal rappelle que, selon la jurisprudence de la Cour, les institutions, organes ou organismes de l’Union sont tenus, conformément, notamment, aux exigences du principe de bonne administration, de respecter le principe du contradictoire dans le cadre d’une procédure d’audit telle que celle en l’espèce. Ces entités doivent s’entourer de toutes les informations pertinentes, et notamment de celles que leur cocontractant est en mesure de leur fournir, avant d’envisager de procéder au recouvrement.
Le Tribunal relève, à cet égard, que l’EACEA a communiqué à la requérante les documents pertinents et l’a informée de son intention de recouvrer les subventions en question en raison du caractère potentiellement systémique et récurrent ainsi que de la gravité des irrégularités constatées dans le cadre de l’audit. Constatant que la requérante a été invitée à faire valoir sa position relative aux constatations des auditeurs et qu’elle l’a effectivement fait de manière détaillée, le Tribunal rejette comme non fondé le moyen tiré d’une violation du droit d’être entendu.
Quant à la violation éventuelle de l’obligation de motivation, le Tribunal rappelle qu’un acte est suffisamment motivé dès lors qu’il est intervenu dans un contexte connu du destinataire concerné permettant à ce dernier de comprendre la portée de la mesure prise à son égard. Le Tribunal constate que les lettres en cause identifient clairement le fondement juridique du recouvrement envisagé et que les nombreux échanges écrits entre les parties ont permis à la requérante de comprendre les raisons pour lesquelles l’EACEA a décidé de réclamer le remboursement en cause et la façon dont les sommes à rembourser ont été déterminées. À cet égard, l’EACEA s’est basée sur le rapport final d’audit qui a pris en compte l’ensemble des observations de la requérante et les éléments de preuve qu’elle a présentés, les a examinés et les a rejetés individuellement, en expliquant, à chaque reprise, les raisons pour lesquelles ces observations ou éléments de preuve ne mettaient pas en cause les constats auxquels étaient parvenus les auditeurs. Partant, le Tribunal rejette également ce moyen comme non fondé.
Par ailleurs, le Tribunal rejette le moyen tiré d’une mauvaise application du droit européen, par lequel la requérante fait valoir que ni les conventions litigieuses, ni le droit de l’Union ne permettent à l’EACEA de procéder au recouvrement intégral des sommes qui lui ont été versées dans le cadre des conventions litigieuses. Après un examen des stipulations contractuelles et des dispositions pertinentes des règlements financiers applicables, telles qu’interprétées par le juge de l’Union, selon leur libellé respectif, il constate qu’elles n’empêchent pas, en principe, l’EACEA de procéder à un recouvrement de l’intégralité des sommes versées à la requérante au titre des conventions litigieuses.