| CELEX | 62018TJ0342_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 29 septembre 2021 |
Affaire T‑342/18
Nichicon Corporation
contre
Commission européenne
Arrêt du Tribunal (neuvième chambre élargie) du 29 septembre 2021
« Concurrence – Ententes – Marché des condensateurs électrolytiques à l’aluminium et au tantale – Décision constatant une infraction à l’article 101 TFUE et à l’article 53 de l’accord EEE – Coordination des prix dans l’ensemble de l’EEE – Pratique concertée – Échanges d’informations commerciales sensibles – Compétence territoriale de la Commission – Restriction de concurrence par objet – Communication des griefs – Paragraphe 13 des lignes directrices pour le calcul du montant des amendes de 2006 – Valeur des ventes – Obligation de motivation – Proportionnalité – Égalité de traitement – Infraction unique et continue – Gravité de l’infraction – Distanciation publique – Circonstances atténuantes – Compétence de pleine juridiction »
Ententes – Infraction complexe présentant des éléments d’accord et des éléments de pratique concertée – Qualification unique en tant qu’"accord et/ou pratique concertée” – Admissibilité
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 54-56)
Concurrence – Procédure administrative – Communication des griefs – Contenu nécessaire – Respect des droits de la défense – Indication des principaux éléments de fait et de droit susceptibles d’entraîner une amende – Indication suffisante au regard du droit d’être entendu – Obligation de fournir les noms des clients par le biais d’une communication des griefs complémentaires – Absence
(Art. 101 TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 27, § 1)
(voir points 64-69)
Concurrence – Procédure administrative – Décision de la Commission constatant une infraction – Preuve de l’infraction et de sa durée à la charge de la Commission – Mode de preuve – Recours à un faisceau d’indices – Degré de force probante requis s’agissant des indices pris individuellement – Admissibilité de l’appréciation globale d’un faisceau d’indices – Respect du principe de la présomption d’innocence
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 81-85)
Concurrence – Procédure administrative – Décision de la Commission constatant une infraction – Utilisation de déclarations d’autres entreprises ayant participé à l’infraction comme moyens de preuve – Admissibilité – Force probante de dépositions volontaires effectuées par les principaux participants à une entente en vue de bénéficier de l’application de la communication sur la coopération
(Art. 101 TFUE ; communication de la Commission 2006/C 298/11)
(voir points 92-94)
Concurrence – Procédure administrative – Décision de la Commission constatant une infraction – Mode de preuve – Recours à un élément de preuve unique – Admissibilité – Conditions – Application aux déclarations soumises dans le cadre de la communication sur la coopération par d’autres entreprises ayant participé à l’infraction
(Art 101 TFUE)
(voir points 97-104)
Ententes – Pratique concertée – Notion – Coordination et coopération incompatibles avec l’obligation pour chaque entreprise de déterminer de manière autonome son comportement sur le marché – Échange d’informations entre concurrents – Objet ou effet anticoncurrentiel – Présomption – Conditions
(Art. 101 TFUE)
(voir points 105-109)
Ententes – Pratique concertée – Notion – Nécessité d’un lien de causalité entre la concertation et le comportement des entreprises sur le marché – Présomption d’existence de ce lien de causalité
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 110, 111)
Concurrence – Procédure administrative – Décision de la Commission constatant une infraction – Utilisation de déclarations sous serment et témoignages lors d’auditions comme moyens de preuve – Valeur probante
(Art. 101 TFUE)
(voir point 198)
Concurrence – Procédure administrative – Respect des droits de la défense – Accès au dossier – Portée – Refus de communication d’un document – Conséquences – Nécessité d’opérer au niveau de la charge de la preuve incombant à l’entreprise concernée une distinction entre les documents à charge et ceux à décharge
(Règlement du Conseil no 1/2003, art. 27, § 2)
(voir points 238-240)
Concurrence – Procédure administrative – Décision de la Commission constatant une infraction – Preuve de l’infraction et de sa durée à la charge de la Commission – Indices avancés par la Commission – Participation à des réunions ayant un objet anticoncurrentiel – Obligations probatoires des entreprises contestant le caractère illicite de certaines de ces réunions
(Art. 101 TFUE)
(voir point 297)
Ententes – Interdiction – Infractions – Accords et pratiques concertées constitutifs d’une infraction unique – Imputation d’une responsabilité à une entreprise pour l’ensemble de l’infraction – Conditions – Pratiques et agissements infractionnels s’inscrivant dans un plan d’ensemble – Appréciation – Critères – Contribution à l’objectif unique de l’infraction
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 307-310, 347-349)
Concurrence – Procédure administrative – Décision de la Commission constatant une infraction – Preuve de l’infraction et de sa durée à la charge de la Commission – Portée de la charge probatoire – Infraction unique et continue – Absence de preuve concernant certaines périodes déterminées de la période globale considérée – Absence d’incidence
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 363-365)
Concurrence – Procédure administrative – Décision de la Commission constatant une infraction – Preuve de l’infraction et de sa durée à la charge de la Commission – Portée de la charge probatoire – Preuve de la fin de l’infraction – Absence de distanciation par rapport aux décisions prises – Distanciation publique – Critères d’appréciation
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 382, 383, 397-399)
Concurrence – Règles de l’Union – Champ d’application territorial – Entente entre entreprises établies à l’extérieur de l’Espace économique européen mais mise en œuvre et produisant ses effets dans le marché intérieur – Vente dans l’Union du produit cartellisé – Compétence de la Commission pour appliquer les règles de concurrence de l’Union – Admissibilité au regard du droit international public – Intervention de filiales, agents ou succursales établis à l’extérieur de l’Union – Absence d’incidence
(Art. 101 TFUE ; accord EEE, art. 53)
(voir points 434-437)
Concurrence – Amendes – Montant – Détermination – Fixation du montant de base – Détermination de la valeur des ventes – Méthode de calcul définie par les lignes directrices – Obligation de la Commission d’appliquer les lignes directrices dans le respect du principe d’égalité de traitement
(Art. 101, § 1, TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 23, § 2 ; communication de la Commission 2006/C 210/02)
(voir points 452-455, 479)
Concurrence – Amendes – Montant – Détermination – Fixation du montant de base – Gravité de l’infraction – Critères d’appréciation – Marge d’appréciation réservée à la Commission – Limites – Respect des principes de proportionnalité et d’individualité des peines et des sanctions
(Art. 101 TFUE ; accord EEE, art. 53 ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 23, § 2 et 3 ; communication de la Commission 2006/C 210/02, points 13 et 19 à 23)
(voir point 456)
Concurrence – Amendes – Montant – Détermination – Fixation du montant de base – Détermination de la valeur des ventes – Chiffre d’affaires global de l’entreprise concernée – Chiffre d’affaires réalisé avec les marchandises faisant l’objet de l’infraction – Prise en considération respective – Limites – Détermination de la valeur des ventes réalisées en relation directe ou indirecte avec l’infraction
(Art. 101 et 102 TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 23, § 2 et 3 ; communication de la Commission 2006/C 210/02, point 13)
(voir points 458-460, 467, 479)
Concurrence – Amendes – Montant – Détermination – Fixation du montant de base – Détermination de la valeur des ventes – Année de référence – Dernière année complète de l’infraction
(Art. 101 TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 23, § 2 et 3 ; communication de la Commission 2006/C 210/02, point 13)
(voir point 479)
Concurrence – Amendes – Montant – Détermination – Obligation pour la Commission de se tenir à sa pratique décisionnelle antérieure – Absence
(Art. 101 et 102 TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 23, § 2 ; communication de la Commission 2006/C 210/02, point 13)
(voir point 505)
Concurrence – Amendes – Sanctions imposées par les institutions de l’Union et sanctions infligées dans un État tiers pour violation du droit national de la concurrence – Violation du principe ne bis in idem – Absence
(Règlement du Conseil no 1/2003, art. 23)
(voir points 511-515)
Concurrence – Amendes – Montant – Détermination – Ajustement du montant de base – Circonstances atténuantes – Marge d’appréciation de la Commission pour effectuer une appréciation globale
(Règlement du Conseil no 1/2003 ; communication de la Commission 2006/C 210/02)
(voir points 527, 528)
Concurrence – Amendes – Montant – Détermination – Ajustement du montant de base – Circonstances atténuantes – Comportement divergent de celui convenu au sein de l’entente – Appréciation
(Art. 101 TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 23, § 2 et 3 ; communication de la Commission 2006/C 210/02, point 29)
(voir points 560, 561)
Concurrence – Amendes – Montant – Détermination – Pouvoir d’appréciation de la Commission – Contrôle juridictionnel – Compétence de pleine juridiction du juge de l’Union – Portée – Soumission aux lignes directrices pour le calcul des amendes – Exclusion – Obligation de respecter le principe d’égalité de traitement
(Art. 101 TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 31 ; communication de la Commission 2006/C 210/02)
(voir points 573-578)
Résumé
Nichicon Corporation (ci-après « Nichicon ») est une société établie au Japon, qui fabrique et vend des condensateurs électrolytiques à l’aluminium et au tantale.
Par décision du 21 mars 2018 ( 1 )(ci-après la « décision attaquée »), la Commission a constaté que Nichicon avait participé, avec huit autres entreprises ou groupe d’entreprises, à une infraction à l’article 101 TFUE, consistant en des accords et/ou pratiques concertées qui avaient pour objet la coordination des politiques de prix en ce qui concerne la fourniture de condensateurs électrolytiques à l’aluminium et au tantale. Après avoir constaté que l’infraction s’était déroulée entre le 26 juin 1998 et le 23 avril 2012 sur l’ensemble du territoire de l’Espace Économique Européen (ci-après l’« EEE »), la Commission a retenu la responsabilité de Nichicon en raison de sa participation à l’entente du 26 juin 1998 au 31 mai 2010 et lui a infligé une amende de 72901000 euros.
Aux fins du calcul du montant de cette amende, la Commission a suivi la méthodologie exposée dans les lignes directrices pour le calcul des amendes ( 2 )(ci-après les « lignes directrices de 2006 »).
En premier lieu, la Commission a déterminé le montant de base en se référant à la valeur des ventes de condensateurs électrolytiques à l’aluminium et au tantale facturées à des clients établis dans l’EEE par Nichicon durant la dernière année complète de sa participation à l’infraction et en appliquant des coefficients multiplicateurs en fonction de la durée de participation à l’infraction. En considérant que les arrangements horizontaux de coordination des prix comptent, de par leur nature même, parmi les infractions les plus graves à l’article 101 TFUE, et en rappelant que l’entente s’étendait à l’ensemble du territoire de l’EEE, la Commission a ensuite fixé à 16 % la proportion de la valeur des ventes à retenir au titre de la gravité de l’infraction. Afin de s’assurer du caractère suffisamment dissuasif de l’amende infligée, la Commission a, en outre, appliqué un montant additionnel de 16 %.
En second lieu, s’agissant de l’ajustement du montant de base de l’amende, la Commission a accordé une réduction de 3 %, étant donné que la participation de Nichicon à certaines réunions n’était pas établie.
Nichicon a introduit un recours tendant à l’annulation de la décision attaquée, qui est néanmoins rejeté par la neuvième chambre élargie du Tribunal.
Appréciation du Tribunal
Le Tribunal rejette, en premier lieu, l’argument de Nichicon selon lequel, vu la nature hétérogène des condensateurs et la spécificité de la demande sur les différents marchés géographiques, l’infraction, outre le fait de ne pas avoir été établie par la Commission, ne pouvait pas couvrir la totalité des ventes de condensateurs électrolytiques vers l’EEE.
Le Tribunal rappelle, à titre liminaire, que pour déterminer les produits couverts par une entente, la Commission n’est pas tenue de définir le marché en cause sur la base de critères économiques. Ce sont, en effet, les membres de l’entente eux-mêmes qui déterminent les produits faisant l’objet de leurs discussions et pratiques concertées. De plus, les produits concernés par une entente sont déterminés par référence aux preuves documentaires d’un comportement anticoncurrentiel effectif par rapport à des produits spécifiques.
Au regard de ces constations, le Tribunal constate que la Commission a considéré à juste titre que l’infraction unique et continue couvrait l’ensemble des condensateurs électrolytiques à l’aluminium et au tantale vendus dans l’EEE. Cette conclusion avait, en fait, été étayée par la Commission en fournissant la preuve que tous les échanges anticoncurrentiels entre les participants à l’entente couvraient les deux produits, que les discussions entamées lors de plusieurs réunions étaient générales et ne se limitaient pas à certains sous-types de condensateurs électrolytiques à l’aluminium ou au tantale, que les participants à l’entente n’avaient introduit, dans leurs déclarations d’entreprise, aucune limitation quant à la définition des condensateurs couverts par l’entente et que la majorité des représentants des participants à l’entente étaient responsables de la fabrication des deux produits et non d’une gamme de produits spécifiques.
En second lieu, le Tribunal rejette le grief de Nichicon tiré du fait que la Commission aurait violé le principe de proportionnalité en prenant comme valeur de référence, pour le calcul du montant de base, la valeur totale des ventes de condensateurs électrolytiques à l’aluminium et au tantale facturées au cours de sa dernière année de participation à l’entente dans l’EEE, au lieu de la valeur - plus restreinte - des ventes expédiées vers l’EEE.
À cet égard, le Tribunal relève que le paragraphe 13 des lignes directrices de 2006, selon lequel la Commission utilisera la valeur des ventes de biens ou services réalisées par l’entreprise en vue de déterminer le montant de base de l’amende, ne s’oppose pas à ce que la Commission retienne les ventes facturées dans l’EEE aux fins du calcul de ladite valeur. Cette approche est, en outre, de nature à donner une juste indication de l’ampleur de l’infraction sur le marché concerné ainsi que de son importance économique pour les activités des participants à l’entente en cause. Par ailleurs, Nichicon n’avait fourni aucun élément pour étayer son argument selon lequel la prise en compte desdites ventes ne permettait pas de refléter l’incidence de l’infraction sur la concurrence dans l’EEE.
En troisième lieu, le Tribunal rejette le grief de Nichicon tiré du fait que, en ajoutant un montant additionnel au montant de base aux fins de dissuasion, la Commission avait violé le principe ne bis in idem et le principe de proportionnalité dans la mesure où Nichicon s’était déjà vu imposer des amendes dans des pays tiers.
Le Tribunal rappelle que l’application du principe ne bis in idem est soumise à trois conditions cumulatives, à savoir l’identité des faits, l’identité du contrevenant et l’identité de l’intérêt juridique protégé. Or, au regard du fait que les sanctions infligées par la Commission et celles infligées par les autorités d’États tiers, ne poursuivent pas, à l’évidence, les mêmes objectifs, la condition de l’identité de l’intérêt juridique protégé fait défaut en l’espèce. En effet, les premières visent à préserver une concurrence non faussée au sein de l’EEE alors que les secondes cherchent à protéger le marché de pays tiers.
S’agissant de la prétendue violation du principe de proportionnalité, le Tribunal observe que l’objectif de dissuasion que la Commission est en droit de poursuivre lors de la fixation du montant d’une amende vise à assurer le respect des règles de concurrence établies par le traité au sein du marché intérieur. Par conséquent, la Commission n’est pas tenue de prendre en compte d’éventuelles sanctions infligées en raison de violations des règles de concurrence d’États tiers.
En quatrième lieu, le Tribunal rejette le grief de Nichicon tiré du fait que la réduction de 3 % du montant de base au titre de sa non-participation à certaines réunions ne respecte pas les principes de proportionnalité et d’égalité de traitement. En ce qui concerne, d’une part, le respect du principe de proportionnalité, le Tribunal observe que, nonobstant le fait que Nichicon n’avait pas participé à certaines réunions, elle n’était pas fondée à soutenir que sa participation à l’entente présentait un degré de nocivité moindre qui aurait justifié une réduction plus importante de l’amende. S’agissant, d’autre part, du respect du principe d’égalité de traitement, le Tribunal relève que toutes les entreprises qui n’avaient pas participé à certaines réunions tout au long de la période infractionnelle, et qui se trouvaient donc dans une situation comparable à celle de Nichicon, avaient obtenu la même réduction de l’amende.
( 1 ) Décision C(2018) 1768 final, relative à une procédure d’application de l’article 101 [TFUE] et de l’article 53 de l’accord EEE (affaire AT.40136 - Condensateurs).
( 2 ) Lignes directrices pour le calcul des amendes infligées, en application de l’article 23, paragraphe 2, sous a), du règlement no 1/2003 (JO 2006, C 210, p. 2).