| CELEX | 62018TJ0758_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 20 janvier 2021 |
Affaire T‑758/18
ABLV Bank AS
contre
Conseil de résolution unique
Arrêt du Tribunal (dixième chambre élargie) du 20 janvier 2021
« Union économique et monétaire – Union bancaire – Mécanisme de résolution unique des établissements de crédit et de certaines entreprises d’investissement (MRU) – Fonds de résolution unique (FRU) – Fixation des contributions ex ante pour 2015 et pour 2018 – Rejet de la demande de nouveau calcul et de remboursement des contributions – Recours en annulation – Acte susceptible de recours – Recevabilité – Établissement dont l’agrément a été retiré – Article 70, paragraphe 4, du règlement (UE) no 806/2014 – Notion de “changement de statut” – Article 12, paragraphe 2, du règlement délégué (UE) 2015/63 »
Recours en annulation – Actes susceptibles de recours – Notion – Actes produisant des effets juridiques obligatoires – Décision du Conseil de résolution unique rejetant une demande de nouveau calcul et de remboursement de contributions ex ante au Fonds de résolution unique – Caractère définitif – Inclusion
(Art. 263 TFUE)
(voir points 27-29, 33-36)
Politique économique et monétaire – Politique économique – Mécanisme de résolution unique des établissements de crédit et de certaines entreprises d’investissement – Contributions ex ante au Fonds de résolution unique – Caractère annuel et non remboursable – Objectif de ces contributions – Stabilité financière du système bancaire européen dans l’intérêt public – Contrepartie due au versement des contributions – Absence
(Règlement du Parlement européen et du Conseil no 806/2014, art. 70, § 4)
(voir points 60, 67-75)
Politique économique et monétaire – Politique économique – Redressement et résolution des établissements de crédit – Contributions ex ante aux dispositifs de financement pour la résolution – Établissements nouvellement surveillés ou changement de statut – Notion de changement de statut d’un établissement – Retrait de l’agrément d’un établissement de crédit – Inclusion – Absence d’incidence sur l’obligation de contribution
(Règlement de la Commission 2015/63, art. 12, § 2 ; directive du Parlement européen et du Conseil 2014/59)
(voir points 77, 80-87)
Politique économique et monétaire – Politique économique – Mécanisme de résolution unique des établissements de crédit et de certaines entreprises d’investissement – Contributions ex ante au Fonds de résolution unique – Contributions initialement fixées par les autorités de résolution nationales – Retrait de l’agrément d’un établissement de crédit – Droit au remboursement de ces contributions – Absence
(Règlement du Parlement européen et du Conseil no 806/2014, art. 70 ; règlement du Conseil 2015/81, art. 2 et 8, § 2 ; règlement de la Commission 2015/63 ; directive du Parlement européen et du Conseil 2014/59, art. 103 et 104)
(voir points 115-119, 123, 126-128)
Droit de l’Union européenne – Principes – Proportionnalité – Portée – Décision du Conseil de résolution unique rejetant une demande de nouveau calcul et de remboursement de contributions ex ante versées au Fonds de résolution unique – Violation – Absence
(Art. 5, § 4, TUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil no 806/2014, art. 70, § 4 ; règlement de la Commission 2015/63, art. 12, § 2)
(voir points 142-148)
Résumé
La requérante, ABLV Bank AS, était, jusqu’au 11 juillet 2018, un établissement de crédit letton agréé ainsi qu’une « entité importante », soumise à la surveillance de la Banque centrale européenne (BCE) dans le cadre du mécanisme de surveillance unique (MSU).
Le 13 février 2018, le département du Trésor des États-Unis d’Amérique a annoncé un projet de mesure visant à désigner la requérante comme institution représentant un risque majeur en matière de blanchiment d’argent. À la suite de cette annonce, la requérante n’a plus été en mesure d’effectuer des paiements en dollars et a connu une vague de retraits de dépôts. La BCE a ainsi chargé la Commission des marchés financiers et des capitaux de Lettonie d’imposer un moratoire pour permettre à la requérante de stabiliser sa situation. Le 23 février 2018, la BCE a conclu que la défaillance de la requérante était réputée avérée ou prévisible et le Conseil de résolution unique (CRU) a considéré qu’une mesure de résolution à l’égard de la requérante n’était pas nécessaire dans l’intérêt public.
La requérante a payé les montants dus au titre des contributions ex ante pour les années 2015 et 2018, tels qu’indiqués par la Commission des marchés financiers et des capitaux.
À la suite du retrait de son agrément par la BCE, le 11 juillet 2018, la requérante a demandé au CRU le remboursement d’une partie de la contribution versée pour 2015, le nouveau calcul de sa contribution ex ante due pour 2018 et le remboursement des sommes trop perçues au titre des contributions ex ante.
Par lettre du 17 octobre 2018 (ci-après la « décision attaquée »), le CRU a estimé, d’une part, que la décision de la BCE visant la requérante n’avait aucun effet sur sa contribution ex ante pour 2018, en ce qu’elle ne lui imposait pas de recalculer ou de rembourser une partie de cette contribution. D’autre part, en ce qui concerne les contributions ex ante pour 2015, le CRU a considéré que les entités qui avaient payé ces contributions et dont l’agrément avait été par la suite retiré ne bénéficiaient pas d’un droit au remboursement de ces contributions.
La requérante a introduit un recours tendant à l’annulation de la décision attaquée, en invoquant, notamment des moyens tirés de la méconnaissance du caractère pro rata temporis des contributions ex ante. Ce recours est toutefois rejeté par le Tribunal, qui, réuni en chambre élargie, se prononce, pour la première fois, sur la non-remboursabilité des contributions ex ante dûment reçues.
Appréciation du Tribunal
En premier lieu, le Tribunal se penche sur la contribution ex ante pour 2018. À cet égard, il rappelle d’abord, d’une part, le caractère annuel des contributions ex ante payées par chaque établissement agréé, établi dans un État membre participant à l’Union bancaire, au Fonds de résolution unique (FRU) et, d’autre part, le caractère non remboursable de ces contributions, reçues en bonne et due forme ( 1 ). S’agissant du caractère annuel de ces contributions, il ne signifie pas qu’elles se « rapportent » à une année déterminée, avec comme conséquence qu’un ajustement devrait nécessairement être effectué lorsqu’un établissement perd son agrément en cours d’année.
Ensuite, le Tribunal relève, d’une part, que les contributions ex ante qui alimentent le FRU sont collectées auprès des acteurs du secteur financier préalablement à toute opération de résolution et indépendamment de celle-ci. D’autre part, les mesures de résolution ne peuvent s’appliquer qu’aux entités dont la défaillance est avérée ou prévisible et uniquement lorsque cela est nécessaire pour atteindre l’objectif de stabilité financière dans l’intérêt public. Par conséquent, c’est uniquement la préservation de ce dernier intérêt, et non l’intérêt individuel d’un établissement, qui est le facteur décisif pour l’utilisation du FRU. À cet égard, le Tribunal précise que le versement des contributions ex ante ne garantit aucune contrepartie, mais vise l’alimentation en fonds du FRU, dans l’intérêt public et afin d’assurer la stabilité du système bancaire européen. La requérante a donc versé sa contribution obligatoire au FRU pour l’année 2018, en tant qu’acteur du secteur financier, chargé par le législateur de financer la stabilisation du système financier.
Enfin, si le CRU devait tenir compte de l’évolution de la situation juridique et financière des établissements de crédit au cours de la période de contribution concernée, il pourrait difficilement, d’une part, calculer de manière fiable et stable les contributions dues par chacun de ces établissements et, d’autre part, poursuivre l’objectif consistant à atteindre, au terme d’une période initiale, au moins 1 % du montant des dépôts couverts de tous les établissements de crédit agréés sur le territoire d’un État membre.
En deuxième lieu, le Tribunal se penche sur l’interprétation de la notion de « changement du statut » d’un établissement de crédit ( 2 ). Ainsi, en s’appuyant sur la jurisprudence de la Cour selon laquelle cette notion peut englober toutes sortes de changement dans la situation juridique ou factuelle d’un établissement ( 3 ), le Tribunal conclut que le retrait de l’agrément d’un établissement de crédit par la BCE relève de cette notion, qui doit être comprise comme incluant la cessation d’activité d’un établissement, du fait de la perte de son agrément au cours de la période de contribution. Il précise également que ce retrait n’a pas d’incidence sur l’obligation d’un établissement de verser l’intégralité de la contribution ex ante, due au titre de cette période de contribution.
S’agissant, en troisième et dernier lieu, du remboursement du solde restant de la contribution ex ante versée par la requérante pour 2015, le Tribunal rappelle d’abord que les fonds nationaux de résolution, créés au cours de l’année 2015, devaient être remplacés progressivement par un fonds de résolution unique entre les États membres faisant partie de l’Union bancaire. Dans ce contexte, dans un premier temps, les États membres ont dû lever les contributions ex ante auprès des établissements agréés sur leur territoire à partir du 1er janvier 2015. Dans un second temps, les contributions ainsi perçues par les États membres ont été transférées vers le FRU ( 4 ). Après leur transfert, aucune distinction n’est faite entre les contributions en fonction de l’année ou de la base juridique en vertu de laquelle elles ont été collectées. Ainsi, tant les contributions pour 2015 que celles pour les années suivantes sont mises en commun de manière fongible dans ledit Fonds.
Ensuite, le Tribunal précise que la disposition relative à la méthode de calcul des contributions individuelles de chaque établissement par le CRU, au cours de la période initiale (2016-2023), ne mentionne aucunement un droit au remboursement des contributions pour 2015 dans l’hypothèse où un établissement sortirait du système de résolution au cours de cette période. Cette disposition n’établit pas non plus que les contributions pour 2015 sont des paiements anticipés pour la période initiale du FRU ( 5 ). En effet, lorsque ladite disposition prévoit que les contributions ex ante sont déduites du montant dû par chaque établissement, le but poursuivi est celui d’« intégrer » les montants transférés au FRU dans le calcul des contributions individuelles. Ainsi, lorsqu’un établissement perd son agrément, il n’a plus à payer les contributions à l’avenir et n’est donc plus concerné par ladite méthode de calcul. Par conséquent, les contributions pour 2015 ne représentent pas des paiements anticipés pour la période initiale du FRU et, donc, ne doivent pas être remboursées lorsqu’un établissement perd son agrément. Cependant, il ne saurait être exclu que le calcul de la contribution annuelle d’un établissement pour, par exemple, l’année 2018 puisse aboutir, à la suite de la déduction de la contribution pour 2015, à un montant négatif et au versement de la somme correspondante à cet établissement. Ce remboursement n’est toutefois pas fondé sur le principe du pro rata temporis, mais plutôt sur le résultat d’une opération mathématique effectuée pour déterminer le montant de la contribution annuelle dudit établissement pour l’année 2018. Par ailleurs, bien que le montant des contributions pour 2015 ait été fixé par les autorités de résolution nationales, ces contributions sont à considérer comme des cotisations au FRU ( 6 ), au même titre que celles calculées par le CRU en raison du fait que les contributions, une fois transférées, sont mises en commun de manière fongible dans le FRU.
Enfin, le Tribunal conclut que c’est à bon droit que le CRU a considéré que le retrait de l’agrément d’un établissement de crédit par la BCE, pendant la période de contribution, n’ouvrait pas à cet établissement un droit à un remboursement des sommes versées au titre de ses contributions ex ante dûment reçues.
( 1 ) Article 70 paragraphe 4, du règlement (UE) no 806/2014 du Parlement européen et du Conseil, du 15 juillet 2014, établissant des règles et une procédure uniformes pour la résolution des établissements de crédit et de certaines entreprises d’investissement dans le cadre d’un mécanisme de résolution unique et d’un Fonds de résolution bancaire unique, et modifiant le règlement (UE) no 1093/2010 (JO 2014, L 225, p. 1).
( 2 ) Article 12, paragraphe 2, du règlement délégué (UE) 2015/63 de la Commission, du 21 octobre 2014, complétant la directive 2014/59/UE du Parlement européen et du Conseil en ce qui concerne les contributions ex ante aux dispositifs de financement pour la résolution (JO 2015, L 11, p. 44).
( 3 ) Arrêt du 14 novembre 2019, State Street Bank International (C‑255/18, EU:C:2019:967).
( 4 ) Article 3 de l’accord intergouvernemental concernant le transfert et la mutualisation des contributions au FRU signé à Bruxelles le 21 mai 2014.
( 5 ) Article 8, paragraphe 2, du règlement d’exécution (UE) 2015/81 du Conseil, du 19 décembre 2014, définissant des conditions uniformes d’application du règlement (UE) no 806/2014 du Parlement européen et du Conseil en ce qui concerne les contributions ex ante au Fonds de résolution unique (JO 2015, L 15, p. 1).
( 6 ) Article 70, du règlement no 806/2014.