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AccueilDroit européen62019CJ0213_RES
Jurisprudence CJUE62019CJ0213_RES

Jurisprudence CJUE — 62019CJ0213_RES

CELEX62019CJ0213_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datemardi 8 mars 2022

Texte intégral

Affaire C‑213/19

Commission européenne

contre

Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord

Arrêt de la Cour (grande chambre) du 8 mars 2022

« Manquement d’État – Article 4, paragraphe 3, TUE – Article 310, paragraphe 6, et article 325 TFUE – Ressources propres – Droits de douane – Taxe sur la valeur ajoutée (TVA) – Protection des intérêts financiers de l’Union européenne – Lutte contre la fraude – Principe d’effectivité – Obligation pour les États membres de mettre à la disposition de la Commission européenne des ressources propres – Responsabilité financière des États membres en cas de pertes de ressources propres – Importations de produits textiles et de chaussures en provenance de Chine – Fraude à grande échelle et systématique – Criminalité organisée – Importateurs défaillants – Valeur en douane – Sous-évaluation – Base d’imposition de la TVA – Absence de contrôles douaniers systématiques fondés sur une analyse de risque et effectués préalablement à la mainlevée des marchandises concernées – Absence de constitution systématique de garanties – Méthode utilisée pour estimer le montant des pertes de ressources propres traditionnelles relatives aux importations présentant un risque important de sous-évaluation – Méthode statistique fondée sur des prix moyens établis à l’échelle de l’Union – Admissibilité »

  1. Recours en manquement – Compétence de la Cour – Recours introduit contre un État membre s’étant retiré de l’Union européenne – Accord de retrait du Royaume-Uni – Article 86 – Compétence de la Cour pour connaître des recours en manquement contre le Royaume-Uni présentés avant et après la fin de la période de transition

    (Art. 258 TFUE ; accord sur le retrait du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord de l’Union européenne et de la Communauté européenne de l’énergie atomique, art. 86, 136 et 160)

    (voir points 120, 121)

  2. Recours en manquement – Procédure – Objectif poursuivi – Constatation objective du non-respect par un État membre de ses obligations en vertu du traité FUE ou d’un acte de droit dérivé – Détermination de la présence ou non d’une infraction du droit de l’Union dans un cas d’espèce

    (Art. 258 TFUE)

    (voir point 162)

  3. Recours en manquement – Objet du litige – Demande visant à enjoindre à un État membre de prendre des mesures déterminées – Demande visant la mise à disposition des montants de ressources propres traditionnelles déterminés – Recevabilité

    (Art. 258 TFUE)

    (voir points 182-189)

  4. Ressources propres de l’Union européenne – Protection des intérêts financiers de l’Union – Lutte contre la fraude et autres activités illégales – Obligation des États membres de mettre en place des sanctions et des mesures de contrôle effectives et dissuasives – Portée – Infractions portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union européenne en matière douanière – Lien direct entre la perception des recettes provenant des droits du tarif douanier commun et la mise à disposition des ressources correspondantes – Contrôles douaniers – Obligations de résultat précises – Nature des mesures des contrôles devant être déterminée en fonction des caractéristiques de la fraude ou de l’activité illégale et non de manière abstraite et statique

    (Art. 325 TFUE)

    (voir points 209-220)

  5. Recours en manquement – Preuve du manquement – Charge de la preuve incombant à la Commission – Recours reposant sur des présomptions – Rejet du recours

    (Art. 258 TFUE)

    (voir point 221)

  6. États membres – Obligations – Obligation générale découlant de l’article 4, paragraphe 3, TUE – Concrétisation dans un domaine particulier par un article spécifique – Manquement constaté uniquement au regard de l’article spécifique

    (Art. 4, § 3, TUE ; art. 325, § 3, TFUE)

    (voir point 261)

  7. Union douanière – Application de la réglementation douanière – Code des douanes communautaire – Code des douanes de l’Union – Mesures de contrôle devant être prises par les autorités douanières des États membres – Exigence de baser ces mesures sur une analyse des risques – Obligation d’appliquer une gestion des risques – Constitution d’une garantie – Nécessité d’exiger une telle constitution – Marge d’appréciation des autorités douanières des États membres – Limites – Obligation de respecter le principe d’effectivité – Portée – Obligation de prise en compte de dettes douanières

    (Code des douanes communautaire, art. 13 et 220, § 1 ; code des douanes de l’Union, art. 46 et 105, § 3 ; règlements de la Commission no 2454/93, tel que modifié par le règlement no 3254/1994, art 248, § 1, et 2015/2447, art. 244)

    (voir points 272-298, 300, 301, 303, 305, 333)

  8. Ressources propres de l’Union européenne – Constatation et mise à disposition par les États membres – Responsabilité des États membres – Portée – Présence d’un lien direct entre la perception des recettes provenant des droits de douane et la mise à la disposition de la Commission des ressources propres traditionnelles correspondantes – Obligation des États membres de garantir un prélèvement effectif et intégral des ressources propres

    (Art. 325, § 1, TFUE)

    (voir points 346, 358, 359, 362)

  9. Ressources propres de l’Union européenne – Constatation et mise à disposition par les États membres – Dispense – Conditions – Raisons de force majeure ou autres raisons n’étant pas imputables à un État membre – Montants irrécouvrables – Non-respect de la procédure établissant le droit à dispense – Effets

    (Règlement du Conseil no 609/2014, art. 13, § 2 à 4)

    (voir points 380-395)

  10. Ressources propres de l’Union européenne – Constatation et mise à disposition par les États membres – Intérêts sur les montants mis à disposition tardivement – Abstention par l’État membre concerné de procéder à la mise à disposition – Constatation d’un manquement par la Cour – Obligation de payer des intérêts de retard – Exception – Mise à disposition assortie de réserves

    (Règlements du Conseil no 1150/2000, art. 9, § 1, et 11, et no 609/2014, art. 9, § 1, et 12)

    (voir points 398-401)

  11. Ressources propres de l’Union européenne – Constatation et mise à disposition par les États membres – Absence de constatation et de mise à disposition sans raisons de force majeure ou impossibilité définitive non imputable à l’État membre concerné de procéder au recouvrement – Manquement

    (Art. 325 TFUE ; règlements du Conseil no 1150/2000, art. 2, 6, 9, 10, 11 et 17, et no 609/2014, art. 2, 6, 9, 10, 12 et 13 ; décisions du Conseil 2007/436 et 2014/335, art. 2 et 8)

    (voir point 404)

  12. Union douanière – Tarif douanier commun – Valeur en douane – Détermination – Répartition des compétences entre l’Union et les États membres – Compétence et responsabilité exclusive des États membres – Portée

    (Règlement du Parlement européen et du Conseil no 952/2013, art. 70 à 74 ; règlement du Conseil no 2913/92, tel que modifié par le règlement no 648/2005, art. 29 à 31)

    (voir points 412, 413)

  13. Ressources propres de l’Union européenne – Constatation et mise à disposition par les États membres – Absence de constatation et de mise à disposition sans raisons de force majeure ou impossibilité définitive non imputable à l’État membre concerné de procéder au recouvrement – Omission des autorités douanières d’effectuer des contrôles visant à vérifier la valeur réelle des marchandises – Impossibilité de procéder à des vérifications – Connaissance par le autorités douanières d’une sous-évaluation des marchandises – Acceptation systématique des valeurs déclarées – Quantification des montants des pertes de ressources propres fondée sur des données statistiques – Admissibilité

    (Art. 325 TFUE)

    (voir points 445-447)

  14. Recours en manquement – Arrêt de la Cour constatant le manquement – Effets – Obligations de la Commission – Obligation d’assurer l’exécution de l’arrêt – Portée – Ressources propres traditionnelles dues par un État membre – Perte de ressources – Nouveau calcul du montant dû – Prise en compte du volume commun des importations à considérer comme sous-évaluées – Prise en compte des dettes réclamées par l’État défaillant – Application d’une méthode statistique pour la détermination de la valeur des importations sous-évaluées

    (Art. 258 TFUE)

    (voir points 475, 517-519, 526)

  15. Recours en manquement – Compétence de la Cour – Limites – Ressources propres traditionnelles dues par un État membre – Calcul du montant – Incompétence de la Cour

    (Art. 258 TFUE)

    (voir points 524, 525)

  16. États membres – Obligations – Obligation de coopération loyale – Exécution du droit de l’Union – Ressources propres de l’Union européenne – Obligation de faciliter l’application du droit de l’Union par la Commission sous le contrôle de la Cour – Portée – Mise à la disposition de la Commission des pièces justificatives et autres documents utiles – Inclusion – Omission de la mise en disposition – Manquement

    (Art. 4, § 3, et 17 TUE)

    (voir points 527, 584-586, 598, 600, 601, disp. 1)

  17. Ressources propres de l’Union européenne – Ressources provenant de la taxe sur la valeur ajoutée – Base de perception – Méthode de calcul – Présence d’un lien direct entre la perception de la taxe et la mise à la disposition de la Commission de ces ressources – Obligation des États membres de garantir un prélèvement effectif et intégral des ressources propres – Portée – Ressources propres soustraites au budget de l’Union en raison de fraudes – Inclusion – Condition – Recettes nettes de la taxe effectivement affectées par la fraude

    (Règlement du Conseil no 1553/89, art. 3)

    (voir points 567-576)

Résumé

Le Royaume-Uni a manqué à ses obligations concernant le contrôle douanier et la mise à disposition de ressources propres de l’Union en n’adoptant pas les mesures nécessaires pour lutter contre des fraudes résultant d’importations sous-évaluées de produits textiles et de chaussures en provenance de Chine :

Le Royaume-Uni aurait dû tenir compte des profils de risque ainsi que des types de contrôles douaniers que l’OLAF et la Commission lui recommandaient

Depuis le 1er janvier 2005, l’Union européenne a supprimé tous les contingents applicables aux importations de produits textiles et d’habillement en provenance notamment de Chine.

En 2007, 2009 et 2015, l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) a adressé aux États membres des messages d’assistance mutuelle, les informant notamment du risque de sous-évaluation extrême d’importations de produits textiles et de chaussures en provenance de Chine, réalisées par des « entreprises coquilles », enregistrées dans le seul but de donner une apparence de légalité à une opération frauduleuse. L’OLAF a invité l’ensemble des États membres à surveiller leurs importations de tels produits, à effectuer des contrôles douaniers appropriés et à prendre les mesures de sauvegarde adéquates en cas de suspicion de prix facturés artificiellement bas.

À ces fins, l’OLAF a mis au point un outil d’évaluation des risques reposant sur des données à l’échelle de l’Union. Cet outil, s’appuyant sur le calcul d’une moyenne établie à partir de « prix moyens corrigés », aboutit à un « prix minimal acceptable », utilisé comme profil ou seuil de risque permettant aux autorités douanières des États membres de détecter les valeurs particulièrement faibles déclarées à l’importation et, ainsi, les importations présentant un risque important de sous-évaluation.

En 2011 et en 2014, le Royaume-Uni a participé à des opérations de surveillance menées par la Commission et l’OLAF, visant à contrecarrer certains risques de fraude à la sous-évaluation, sans toutefois appliquer les « prix minimaux acceptables » calculés selon la méthode de l’OLAF, voire sans exécuter les avis de paiements supplémentaires émis par ses autorités à l’issue d’une telle application.

Or, lors de plusieurs réunions bilatérales, l’OLAF a recommandé que les autorités compétentes britanniques recourent aux indicateurs de risque à l’échelle de l’Union que constituent les « prix minimaux acceptables ». Selon l’OLAF, les importations frauduleuses augmentaient de manière significative au Royaume-Uni en raison du caractère inapproprié des contrôles effectués par les autorités douanières de cet État, encourageant le déplacement vers ce dernier d’opérations frauduleuses visant d’autres États membres. Cependant, selon l’OLAF, le Royaume-Uni n’aurait pas suivi ses recommandations, mettant au contraire les produits concernés en libre pratique dans le marché intérieur, sans procéder aux contrôles douaniers appropriés, de telle sorte qu’une partie substantielle des droits de douane dus n’auraient été ni perçus ni mis à la disposition de la Commission européenne.

En conséquence, estimant que le Royaume-Uni n’avait ni pris en compte les montants corrects des droits de douane, ni mis à sa disposition les montants corrects de ressources propres traditionnelles et de ressources propres provenant de la taxe sur la valeur ajoutée (« TVA ») relatives à certaines importations de produits textiles et de chaussures en provenance de Chine, la Commission a introduit un recours tendant à faire constater que cet État a manqué aux obligations lui incombant en vertu de la réglementation de l’Union relative au contrôle et à la surveillance en matière de recouvrement des ressources propres, au droit douanier et à la TVA.

Par son arrêt, la Cour, réunie en grande chambre, accueille en partie le recours de la Commission et dit pour droit, en substance, que le Royaume-Uni a manqué aux obligations qui lui incombaient en vertu du droit de l’Union en n’ayant pas appliqué des mesures de contrôle douanier efficaces ni pris en compte les montants corrects des droits de douane et, partant, en n’ayant pas mis à disposition de la Commission le montant correct des ressources propres traditionnelles relatives à certaines importations de produits textiles et de chaussures en provenance de Chine ( 1 ), ainsi qu’en n’ayant pas communiqué à la Commission toutes les informations nécessaires pour calculer les montants de droits et de ressources propres restant dus ( 2 ).

Appréciation de la Cour

Au préalable, la Cour écarte l’ensemble des fins de non-recevoir avancées par le Royaume-Uni portant notamment sur la violation par la Commission du principe de protection de la confiance légitime en raison de certaines déclarations d’agents de la Commission ou de l’OLAF effectuées lors de réunions avec son administration au sujet des mesures prises par cet État pour combattre la fraude à la sous-évaluation en cause.

À cet égard, la Cour rappelle que nul ne peut invoquer une violation du principe de protection de la confiance légitime en l’absence d’assurances ayant fait naître à son égard des espérances fondées. Or, même en présence de telles espérances, ce principe ne saurait être invoqué par un État membre pour faire obstacle à la constatation objective, par la Cour, du non-respect des obligations que lui impose le traité FUE.

Sur le fond, en premier lieu, pour accueillir le moyen relatif au manquement aux obligations imposées par le droit de l’Union en matière de protection des intérêts financiers de l’Union et de lutte contre la fraude ainsi qu’aux obligations du droit douanier de l’Union, la Cour souligne tout d’abord les obligations de résultat précises incombant aux États membres, en vertu de l’article 325, paragraphe 1, TFUE. Afin de combattre les infractions susceptibles de faire obstacle au prélèvement effectif et intégral des ressources propres traditionnelles que constituent les droits de douane et risquant, par conséquent, de porter atteinte aux intérêts financiers de l’Union, les États membres doivent prévoir l’application non seulement de sanctions adéquates, et notamment des sanctions pénales en cas de fraude grave ou d’autre activité illégale grave, mais également des mesures de contrôles douaniers efficaces et dissuasives. La nature des mesures de contrôles douaniers devant être prises par les États membres pour se conformer aux exigences de cette disposition ne peut pas être déterminée de manière abstraite et statique, dès lors qu’elle dépend des caractéristiques de cette fraude ou de cette autre activité illégale, lesquelles peuvent évoluer dans le temps.

Partant, si l’article 325, paragraphe 1, TFUE, accorde aux États membres une certaine latitude et liberté de choix quant aux mesures de contrôles douaniers, en l’espèce, eu égard aux particularités de la fraude à la sous-évaluation en cause, le dispositif de contrôles douaniers mis en place par le Royaume-Uni pour combattre ladite fraude, en ce qu’il était, à quelques rares exceptions près, limité à des actions de recouvrement de droits a posteriori, ne respectait manifestement pas le principe d’effectivité consacré à l’article 325, paragraphe 1, TFUE. Par ailleurs, la Cour reconnaît que les critères communs recommandés par l’OLAF et la Commission aux États membres en matière de risques qui s’insèrent dans le cadre commun de gestion des risques ne sont pas contraignants. Cependant, l’article 325, paragraphes 1 et 3, TFUE, implique une coopération étroite entre, d’une part, les États membres et l’Union et, d’autre part, les États membres eux-mêmes, ces derniers devant dès lors tenir dûment compte de ces critères, voire les suivre dans le cas où ils n’auraient pas développé des critères nationaux au moins aussi efficaces que ceux recommandés par l’Union.

En vertu de la réglementation douanière de l’Union, lue en combinaison avec l’article 325 TFUE, le Royaume-Uni aurait donc dû, à tout le moins, dans le cadre de la définition, pendant la période d’infraction, de son système d’analyse et de gestion des risques, tenir dûment compte des profils de risque ainsi que des types de contrôles douaniers que l’OLAF et la Commission lui recommandaient. Dans ces circonstances, dans le cadre des contrôles douaniers ayant lieu avant la mise en libre pratique des marchandises, le Royaume-Uni ne pouvait, dans l’attente de la mise en place de ses propres seuils de risque prétendument plus performants, refuser d’appliquer un profil de risque quelconque permettant d’identifier, avant le dédouanement des marchandises en cause, des importations à très bas prix présentant un risque important de sous-évaluation. La Cour précise que, dans un contexte de fraude massive à la sous-évaluation telle que celle en cause, une protection effective des intérêts financiers de l’Union nécessitait, outre la mise en place d’un profil de risque, une demande systématique de constitution de garanties pour ce qui concerne les importations en cause. Or, en l’espèce, le Royaume-Uni n’a exigé la constitution de garanties que de manière très exceptionnelle, ces garanties ayant par ailleurs été remboursées après l’annulation des avis auxquels celles-ci avaient trait. Par ailleurs, la Cour constate que le Royaume-Uni, en calculant les montants des droits de douane sur la base de valeurs incorrectes, car manifestement trop basses, puis en prenant en compte ces montants de droits, en violation du droit douanier de l’Union, n’a pas pris en compte de manière effective l’intégralité des droits de douane dus.

En second lieu, pour accueillir partiellement le moyen relatif au manquement aux obligations imposées par le droit de l’Union en matière de mise à disposition des ressources propres traditionnelles que constituent les droits de douane, la Cour rappelle tout d’abord que les États membres sont tenus de constater un droit de l’Union sur les ressources propres dès que leurs autorités sont en mesure de calculer le montant des droits résultant d’une dette douanière et d’en déterminer le redevable, et de mettre ensuite les ressources propres de l’Union à la disposition de la Commission, en prenant toutes les mesures nécessaires à cet égard. La gestion du système des ressources propres de l’Union est donc confiée aux États membres et relève de la seule responsabilité de ces derniers. Le lien direct entre la perception des recettes provenant des droits de douane et la mise à disposition de la Commission des ressources correspondantes oblige les États membres à protéger les intérêts financiers de l’Union et à prendre les mesures nécessaires en vue de garantir le prélèvement effectif et intégral de ces droits.

En l’espèce, la Cour constate une violation de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et du droit douanier de l’Union dans la mesure où le Royaume-Uni n’a pas pris, pendant la période d’infraction, de mesures de nature à assurer que soient établies à leur juste niveau les valeurs en douane des importations en cause, telles que des contrôles effectués avant le dédouanement et l’obligation de constituer des garanties pour les importations présentant un risque important de sous-évaluation. Ainsi, les dettes douanières ont été calculées par cet État sur la base de valeurs inexactes et le caractère inapproprié des contrôles opérés a eu pour conséquence que l’intégralité des ressources propres relatives aux importations concernées n’a pas été mise à la disposition de la Commission. En omettant de vérifier l’exactitude des valeurs des marchandises en question, déclarées conformément aux règles du droit de l’Union avant leur mise en libre pratique, le Royaume-Uni a créé une situation irréversible ayant conduit à des pertes considérables de ressources propres de l’Union pour lesquelles celui-ci doit être tenu pour responsable.

Ensuite, la Cour accueille le grief de la Commission selon lequel le Royaume-Uni a violé le droit douanier de l’Union en ne mettant pas à sa disposition les ressources propres traditionnelles qui étaient dues pour ce qui concerne les importations relevant de l’opération douanière conjointe dite « Snake », coordonnée par l’OLAF. En effet, les droits de douane supplémentaires réclamés dans des avis émis par le Royaume-Uni avaient été pris en compte, notifiés à leurs débiteurs et inscrits dans la comptabilité, en conformité avec le droit de l’Union. Cependant, lesdits droits n’avaient pas encore été recouvrés et aucune caution n’avait été fournie pour ceux-ci lorsque le Royaume-Uni a décidé d’annuler ces avis et de retirer l’inscription des montants concernés dans la comptabilité.

À cet égard, la Cour rappelle que, en vertu du droit douanier de l’Union, les États membres sont tenus de prendre toutes les mesures nécessaires pour que les montants correspondant aux droits constatés soient mis à la disposition de la Commission. Or, en l’espèce, le calcul de ces montants est entaché d’une erreur administrative commise par les autorités douanières du Royaume-Uni, qui étaient tenues de corriger cette erreur en déterminant à nouveau la valeur en douane, en se basant sur l’une des méthodes prévues à cet égard par le droit douanier de l’Union. Cette conclusion vaut également pour leur décision de ne pas réémettre lesdits avis après les avoir corrigés. À cet égard, l’application du droit douanier de l’Union incombe aux États membres qui en sont exclusivement responsables, et le Royaume-Uni, en décidant d’annuler les avis précités plutôt que de les réémettre après les avoir corrigés par des calculs conformes au droit douanier de l’Union, n’a pas pris, en violation de ce droit, les mesures nécessaires pour que les montants constatés soient mis à la disposition de la Commission. Par ailleurs, la Cour constate que le Royaume-Uni n’a pas respecté la procédure prévue par le droit douanier de l’Union pour pouvoir être dispensé de mettre à la disposition de la Commission les montants concernés. En outre, pour rejeter les raisons invoquées par le Royaume-Uni visant à le dispenser de son obligation de mettre à la disposition de la Commission les ressources propres dérivées des droits de douane constatés dans les avis précités et tenant au fait que les débiteurs de ces droits étaient des entreprises défaillantes ou insolvables, la Cour relève que si ces droits se sont révélés irrécouvrables auprès des entreprises concernées, cela est dû à une double erreur administrative imputable aux autorités de cet État. Enfin, la Cour constate que cet État n’a pas non plus respecté l’obligation accessoire qui lui incombait de verser les intérêts de retard afférents aux ressources propres non mises à la disposition de la Commission.

S’agissant de la question de savoir si le Royaume-Uni a manqué plus spécifiquement aux obligations qui lui incombaient en vertu du droit de l’Union en matière de ressources propres, en n’ayant pas mis à la disposition de la Commission des ressources propres traditionnelles à concurrence d’un montant déterminé pour chaque année couverte par la période d’infraction, soit un total de 2679637088,86 euros, la Cour constate qu’il est de la compétence et de la responsabilité exclusive des États membres d’assurer que les valeurs déclarées en douane sont établies dans le respect des règles du droit douanier de l’Union relatives à la détermination de la valeur en douane. Or, en l’occurrence, puisque les autorités douanières du Royaume-Uni avaient omis de prendre les mesures appropriées de manière suffisamment systématique, d’importants volumes de marchandises faisant l’objet d’importations manifestement sous-évaluées ont été mis en libre pratique, sans possibilité de les rappeler à des fins de contrôles physiques. Ces omissions ayant rendu impossible l’établissement de la valeur en douane sur la base de l’une des méthodes prescrites par le droit douanier de l’Union, la Commission a, à bon droit, utilisé d’autres méthodes pour cet établissement. La Cour constate également que c’est à bon droit que la Commission a fait usage de sa faculté, inhérente au système des ressources propres de l’Union, de soumettre à l’appréciation de la Cour, dans le cadre d’un recours en manquement, le différend l’opposant au Royaume-Uni en ce qui concerne l’obligation de cet État de mettre un certain montant de ressources propres à sa disposition.

Enfin, concernant la quantification des pertes de ressources propres, la Cour précise que, lorsque l’impossibilité de procéder à des vérifications est la conséquence de l’omission des autorités douanières d’avoir effectué des contrôles visant à vérifier la valeur réelle des marchandises, une méthode fondée sur des données statistiques plutôt qu’une méthode visant à déterminer la valeur en douane des marchandises concernées sur la base de preuves directes est permise. L’examen effectué par la Cour dans le cadre de la présente procédure doit essentiellement viser à vérifier, d’une part, que cette méthode se justifiait eu égard aux particularités des circonstances de l’espèce et, d’autre part, qu’elle était suffisamment précise et fiable. À cet égard, la Cour écarte en partie le calcul effectué par la Commission, en jugeant que, du fait d’une incohérence entre les conclusions de la requête et les motifs de celle-ci ainsi que des importantes incertitudes qui en résultent en ce qui concerne l’exactitude des montants des ressources propres que la Commission réclame, cette institution n’a pas démontré à suffisance de droit l’intégralité de ces montants. Eu égard aux particularités de l’espèce, la Cour approuve cependant la méthode appliquée par la Commission pour estimer le montant des pertes de ressources propres traditionnelles pour une partie de la période d’infraction, dans la mesure où cette méthode s’avère suffisamment précise et fiable pour ne pas conduire à une surestimation manifeste du montant desdites pertes. La Cour précise également qu’il ne lui appartient pas de se substituer à la Commission en calculant elle-même les montants exacts des ressources propres traditionnelles dues par le Royaume-Uni. En effet, elle peut soit accueillir soit rejeter, en tout ou en partie, les demandes figurant dans les conclusions de la requête de la Commission, sans pour autant modifier la portée de ces demandes. Il appartient en revanche à la Commission de procéder à un nouveau calcul des pertes de ressources propres de l’Union restant dues en tenant compte des enseignements de l’arrêt de la Cour relatives à la quantité des pertes et de la valeur qui doit leur être imputée.


( 1 ) Ce manquement vise les obligations qui incombaient au Royaume-Uni en vertu, notamment, de l’article 310, paragraphe 6, et de l’article 325 TFUE, du règlement (UE) no 952/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 9 octobre 2013, établissant le code des douanes de l’Union (JO 2013, L 269, p. 1), du règlement (CEE) no 2913/92 du Conseil, du 12 octobre 1992, établissant le code des douanes communautaire (JO 1992, L 302, p. 1), et de la directive 2006/112/CE du Conseil, du 28 novembre 2006, relative au système commun de [TVA] (JO 2006, L 347, p. 1, et rectificatif JO 2007, L 335, p. 60).

( 2 ) Plus précisément, le Royaume-Uni a manqué aux obligations qui lui incombaient en vertu de l’article 4, paragraphe 3, TUE (principe de coopération loyale) en ne communiquant pas toutes les informations nécessaires à la Commission pour déterminer le montant des pertes de ressources propres traditionnelles et en ne fournissant pas, comme demandé, les motifs des décisions annulant les dettes douanières constatées.

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