| CELEX | 62019TJ0631_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 7 septembre 2022 |
Affaire T‑631/19
Bundesnetzagentur für Elektrizität, Gas, Telekommunikation, Post und Eisenbahnen (BNetzA)
Contre
Agence de l’Union européenne pour la coopération des régulateurs de l’énergie
Arrêt du Tribunal (deuxième chambre élargie) du 7 septembre 2022
« Énergie – Marché intérieur de l’électricité – Règlement (UE) 2019/942 – Décision de la commission de recours de l’ACER – Recours en annulation – Acte non susceptible de recours – Irrecevabilité – Compétence de l’ACER – Article 8 du règlement (CE) no 713/2009 – Article 6, paragraphe 10, du règlement 2019/942 – Article 9, paragraphe 12, du règlement (UE) 2015/1222 – Droit applicable – Règlement (UE) 2019/943 »
Recours en annulation – Personnes physiques ou morales – Conditions de recevabilité – Décision de l’agence de coopération des régulateurs de l’énergie (ACER) adoptant une méthodologie régionale commune pour le calcul coordonné de la capacité journalière et infrajournalière dans le secteur de l’électricité – Acte instituant l’ACER prévoyant une voie de recours interne contre la décision de l’ACER – Recours en annulation introduit contre la décision de l’ACER sans épuisement de la voie de recours interne – Irrecevabilité – Limites – Moyens dirigés contre des motifs retenus par la décision de l’ACER et confirmés par la décision prise après épuisement de la voie de recours interne – Moyens opérants
(Art. 263, 5e al., TFUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2019/942, considérant 34 et art. 28, §1, et 29)
(voir points 20, 24-28)
Agences de l’Union européenne – Agence de coopération des régulateurs de l’énergie (ACER) – Compétences – Portée – Adoption définitive d’une méthodologie régionale commune pour le calcul coordonné de la capacité journalière et infrajournalière dans le secteur de l’électricité en l’absence d’un accord entre les autorités de régulation nationales à cet égard – Inclusion – Portée – Compétence ne se limitant pas aux seuls points de désaccord entres lesdites autorités
(Règlements du Parlement européen et du Conseil no 713/2009, art. 8, et 2019/942, art. 6, § 10 ; règlement de la Commission 2015/1222, art. 9, § 12)
(voir points 39, 43-54, 61)
Actes des institutions – Application dans le temps – Application immédiate de la règle nouvelle aux effets futurs d’une situation née sous l’empire de la règle ancienne
(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2019/943, art. 14 à 16)
(voir points 78-86)
Résumé
Le 24 juillet 2015, la Commission européenne a adopté le règlement 2015/1222 établissant une ligne directrice relative à l’allocation de la capacité et à la gestion de la congestion ( 1 ) dans le secteur de l’électricité. Ce règlement énonce une série d’exigences relatives à l’allocation de la capacité d’échange entre zones et à la gestion de la congestion sur les marchés journalier et infrajournalier, dont, notamment, la détermination d’une méthodologie commune relative au calcul coordonné de la capacité (ci-après la « CCM ») dans chacune des régions de calcul de la capacité (ci-après les « CCR ») ( 2 ).
En application de ce règlement ( 3 ), les gestionnaires de réseau de transport de la CCR Core ( 4 ) ont soumis à l’approbation des autorités de régulation nationales de la région concernée deux propositions concernant, respectivement, le projet régional de CCM journalière et le projet régional de CCM infrajournalière, lesquelles ont été amendées à la demande desdites autorités.
Les autorités de régulation n’étant pas parvenues à un accord unanime pour valider les deux propositions amendées, l’Agence de l’Union européenne pour la coopération des régulateurs de l’énergie (ACER) a, en vertu du même règlement ( 5 ), adopté une décision portant sur les CCM journalière et infrajournalière de la CCR Core (ci-après la « décision initiale »).
La requérante, Bundesnetzagentur für Elektrizität, Gas, Telekommunikation, Post und Eisenbahnen (BNetzA), en sa qualité d’autorité de régulation nationale de la République fédérale d’Allemagne, a formé un recours ( 6 ) contre la décision initiale devant la commission de recours de l’ACER (ci-après la « commission de recours »). Son recours ayant été rejeté par cette dernière, la requérante a saisi le Tribunal d’un recours tendant, à titre principal, à l’annulation de certaines dispositions de la décision initiale ainsi que de la décision de la commission de recours et, à titre subsidiaire, à l’annulation de ces deux décisions dans leur intégralité.
Dans son arrêt, la deuxième chambre élargie du Tribunal, tout en déclarant irrecevable le recours pour autant qu’il est dirigé contre la décision initiale, annule la décision de rejet de la commission de recours. À cette occasion, le Tribunal précise, d’une part, l’étendue de la compétence de l’ACER par rapport à celle des autorités de régulation nationales dans le cadre de l’adoption des CCM régionales et, d’autre part, le droit matériel applicable en l’espèce.
Appréciation du Tribunal
À titre liminaire, le Tribunal déclare irrecevable le recours en annulation de la requérante en ce qu’il est dirigé contre la décision initiale. À cet égard, il relève que la recevabilité d’un recours en annulation formé par des personnes physiques ou morales contre des actes de l’ACER destinés à produire des effets juridiques à leur égard est à examiner au regard des modalités particulières prévues par l’acte instituant cette agence, à savoir le règlement 2019/942 ( 7 ). Ainsi, conformément audit règlement, le recours en annulation d’une décision prise par l’ACER ne peut, en cas de recours interne introduit contre cette décision, être recevable que s’il est dirigé contre la décision de la commission de recours ayant rejeté ce recours interne ou ayant, le cas échéant, confirmé la décision initiale ( 8 ). Par conséquent, pour autant que la décision de la commission de recours repose sur les motifs retenus dans la décision initiale, voire confirme lesdits motifs, les moyens et les arguments dirigés contre ces mêmes motifs doivent être considérés comme pleinement opérants aux fins du contrôle de la légalité de la décision de la commission de recours.
Conformément à la détermination effectuée ci-avant, le Tribunal poursuit son analyse sur le fond. Il examine, en premier lieu, si la commission de recours a commis une erreur de droit en omettant de constater que, en adoptant la décision initiale, l’ACER aurait outrepassé les limites de sa compétence. À cette fin, il vérifie si les dispositions des règlements 2019/942 ( 9 ) et 2015/1222 ( 10 ), en vigueur et applicables au moment de l’adoption de la décision de la commission de recours, habilitaient l’ACER à adopter définitivement les CCM journalière et infrajournalière de la CCR Core. Ainsi, aux termes de ces dispositions, l’ACER est compétente pour statuer ou pour adopter des décisions individuelles sur des questions ou des problèmes de réglementation ayant un effet sur le commerce transfrontalier ou sur la sécurité du réseau transfrontalier, telles que l’adoption des CMM journalière et infrajournalière de chaque CCR, lorsque, comme en l’espèce, les autorités de régulation nationales compétentes ne sont pas parvenues à un accord. En effet, contrairement à l’argumentation avancée par la requérante, il ne ressort pas desdites dispositions que la compétence de l’ACER serait limitée aux seuls points de désaccord entre les autorités concernées. En revanche, les questions de réglementation ou les problèmes relevant initialement de la compétence des autorités de régulation nationales, avant, faute d’accord entre ces dernières, de ressortir de celle de l’ACER ( 11 ), sont appréhendés comme un tout indissociable dont les autorités de régulation nationales, puis l’ACER, se trouvent être globalement saisies sans qu’une distinction soit opérée entre les points d’accord et de désaccord.
Cette interprétation littérale est confortée par le contexte et les objectifs poursuivis par la réglementation dont ces dispositions font partie. À cet égard, il découle de l’exposé des motifs des propositions de règlement 2019/942 et de règlement no 713/2009 ( 12 ), antérieurement applicable, une volonté claire du législateur de l’Union de rendre la prise de décisions sur des questions transfrontalières plus efficace et plus rapide, et ce par un renforcement des pouvoirs de décision individuelle de l’ACER qui soit conciliable avec le maintien du rôle central des autorités de régulation nationales en matière de régulation énergétique, conformément aux principes de subsidiarité et de proportionnalité. Il ressort également du préambule du règlement 2019/942 ( 13 ) que l’ACER a été instituée pour combler le vide réglementaire au niveau de l’Union et pour contribuer au fonctionnement efficace des marchés intérieurs de l’électricité et du gaz naturel.
Dès lors, la finalité des dispositions interprétées et le contexte dans lequel celles-ci s’inscrivent, ainsi que les circonstances propres du cas d’espèce confirment que l’ACER est habilitée à statuer elle-même sur l’élaboration des CCM régionales lorsque les autorités de régulation, au niveau des États membres, n’ont pas réussi à arrêter une décision à cet égard, sans préjudice du maintien du rôle central reconnu aux autorités de régulation nationales à travers l’avis conforme du conseil des régulateurs dans lequel elles sont représentées, et sans que sa compétence se limite aux seuls aspects particuliers sur lesquels le désaccord entre lesdites autorités se serait cristallisé. De même, dans la mesure où des pouvoirs de décision propres ont été attribués à l’ACER pour lui permettre de remplir ses fonctions réglementaires de façon indépendante et efficace, l’ACER est autorisée à modifier les propositions des gestionnaires de réseau de transport afin d’assurer leur conformité au droit de l’Union relatif à l’énergie, et elle ne saurait être liée par les éventuels points d’accord entre les autorités de régulation nationales compétentes.
Partant, le Tribunal conclut que la commission de recours n’a pas commis d’erreur de droit en ne constatant pas que l’ACER aurait outrepassé les limites de sa compétence lorsque celle-ci a statué, dans la décision initiale, sur des points des CCM journalière et infrajournalière de la CCR Core qui auraient fait l’objet d’un accord entre les autorités de régulation nationales de cette CCR.
En second lieu, le Tribunal vérifie si, en n’ayant pas contrôlé la légalité des CCM figurant dans la décision initiale de l’ACER, au regard des exigences encadrant l’adoption des CCM prévues aux articles 14 à 16 du règlement 2019/943, la commission de recours a commis une erreur de droit dans la détermination du droit applicable.
À cet égard, le Tribunal relève que les articles 14 à 16 du règlement 2019/943 encadrent l’allocation de la capacité sur les marchés d’échanges transfrontaliers d’électricité journaliers et infrajournaliers et déterminent, ainsi, les exigences qui doivent être prises en compte aux fins de l’adoption des CCM journalière et infrajournalière. Par ailleurs, il rappelle qu’une règle de droit nouvelle s’applique, en principe, à compter de l’entrée en vigueur de l’acte qui l’instaure et que, si elle ne s’applique pas aux situations juridiques nées et définitivement acquises sous l’empire de la loi ancienne, elle s’applique aux effets futurs de celles-ci, ainsi qu’aux situations juridiques nouvelles. Or, au moment de l’adoption de la décision initiale, à savoir le 21 février 2019, les articles 14 à 16 du règlement 2019/943 n’étaient pas encore entrés en vigueur ni applicables, alors qu’ils l’étaient, avec certaines limites s’agissant de l’article 16, au moment de l’adoption de la décision de la commission de recours, à savoir le 11 juillet 2019. Ainsi, dans l’hypothèse où, comme en l’espèce, un recours est introduit devant la commission de recours contre une décision de l’ACER portant sur des CCM journalière ou infrajournalière, c’est la décision de la commission de recours confirmant cette décision qui fixe définitivement la position de l’ACER sur cette méthodologie, à la suite d’un examen complet de la situation en cause, en fait et en droit, par ladite commission, au regard du droit applicable au moment où elle statue. Par conséquent, dès lors que les articles 14 à 16 du règlement 2019/943 étaient déjà applicables à cette date, la commission de recours était tenue de vérifier si les CCM approuvées par l’ACER dans la décision initiale étaient conformes aux nouvelles règles issues de ces articles.
Il s’ensuit que, en n’ayant pas contrôlé la légalité des CCM journalière et infrajournalière de la CCR Core au regard des exigences des articles 14 à 16 du règlement 2019/943, la commission de recours a commis une erreur de droit dans la détermination du droit applicable au moment de l’adoption définitive desdites CCM.
Par conséquent, la décision de la commission de recours est annulée.
( 1 ) Règlement (UE) 2015/1222 de la Commission, du 24 juillet 2015, établissant une ligne directrice relative à l’allocation de la capacité et à la gestion de la congestion (JO 2015, L 197, p. 24).
( 2 ) Articles 20 à 26 du règlement 2015/1222.
( 3 ) Article 9, paragraphe 7, et article 20, paragraphe 2, du règlement 2015/1222.
( 4 ) La « CCR Core » est la zone géographique comprenant la Belgique, la République tchèque, l’Allemagne, la France, la Croatie, le Luxembourg, la Hongrie, les Pays-Bas, l’Autriche, la Pologne, la Roumanie, la Slovénie et la Slovaquie, établie pour le calcul de la capacité, conformément à l’article 15 du règlement 2015/1222.
( 5 ) Article 9, paragraphe 12, du règlement 2015/1222.
( 6 ) En vertu de l’article 19 du règlement (CE) no 713/2009 du Parlement européen et du Conseil, du 13 juillet 2009, instituant une agence de coopération des régulateurs de l’énergie (JO 2009, L 211, p. 1).
( 7 ) Règlement (UE) 2019/942 du Parlement européen et du Conseil, du 5 juin 2019, instituant une agence de l’Union européenne pour la coopération des régulateurs de l’énergie (refonte) (JO 2019, L 158, p. 22, ci-après le « règlement 2019/942 »).
( 8 ) Considérant 34 et articles 28 et 29 du règlement 2019/942.
( 9 ) Article 6, paragraphe 10, du règlement 2019/942, antérieurement article 8, paragraphe 1, du règlement no 713/2009.
( 10 ) Article 9, paragraphe 12, du règlement 2015/1222.
( 11 ) Article 6, paragraphe 10, du règlement 2019/942, antérieurement article 8, paragraphe 1, du règlement no 713/2009.
( 12 ) Règlement (CE) no 713/2009 du Parlement européen et du Conseil, du 13 juillet 2009, instituant une agence de coopération des régulateurs de l’énergie (JO 2009, L 211, p. 1).
( 13 ) Considérant 10 du règlement 2019/942, antérieurement considérant 5 du règlement no 713/2009.