| CELEX | 62019TJ0642_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 7 septembre 2022 |
Affaire T‑642/19
JCDecaux Street Furniture Belgium
contre
Commission européenne
Arrêt du Tribunal (première chambre) du 7 septembre 2022
« Aides d’État – Aide mise à exécution par la Belgique en faveur de JCDecaux Street Furniture Belgium – Décision déclarant l’aide incompatible avec le marché intérieur et ordonnant sa récupération – Avantage – Obligation de motivation »
Aides accordées par les États – Notion – Octroi imputable à l’État d’un avantage au moyen des ressources de l’État – Octroi à une entreprise privée du droit d’exploiter des mobiliers publics sans paiement de loyers ou de taxes pour une période ultérieure à celle prévue dans le contrat initial – Mesure visant à compenser un préjudice causé à ladite entreprise lors de l’exécution des obligations contractuelles – Décision ayant pour effet d’alléger les charges de l’entreprise – Inclusion – Objectifs poursuivis par l’État – Absence d’incidence
(Art. 107, § 1, TFUE)
(voir points 20-30, 42, 63)
Aides accordées par les États – Notion – Appréciation selon le critère de l’investisseur privé – Appréciation au regard de tous les éléments pertinents de l’opération litigieuse et de son contexte – Obligation de l’État membre de fournir des éléments objectifs et vérifiables faisant ressortir le caractère économique de l’opération
(Art. 107, § 1, TFUE)
(voir points 37-42)
Aides accordées par les États – Notion – Caractère sélectif de la mesure – Distinction entre l’exigence de sélectivité et la détection concomitante d’un avantage économique ainsi qu’entre un régime d’aides et une aide individuelle
(Art. 107, § 1, TFUE)
(voir point 53)
Aides accordées par les États – Notion – Mesures visant à compenser le coût des missions de service public assumées par une entreprise – Première condition énoncée dans l’arrêt Altmark – Obligations de service public clairement définies – Absence d’entreprise bénéficiaire effectivement chargée de l’exécution d’obligations de service public
(Art. 106, § 2, et 107, § 1, TFUE)
(voir points 69-73)
Aides accordées par les États – Notion – Mesures visant à compenser le coût des missions de service public assumées par une entreprise – Exclusion – Conditions énoncées dans l’arrêt Altmark – Caractère cumulatif
(Art. 106, § 2, et 107, § 1, TFUE)
(voir point 74)
Aides accordées par les États – Décision de la Commission constatant l’incompatibilité partielle d’une aide avec le marché intérieur et ordonnant sa récupération – Possibilité pour la Commission de laisser aux autorités nationales la tâche de calculer le montant précis à récupérer
(Art. 108 TFUE)
(voir point 96)
Aides accordées par les États – Récupération d’une aide illégale – Prescription décennale de l’article 17 du règlement 2015/1589 – Point de départ du délai de prescription – Date de l’octroi de l’aide au bénéficiaire
(Art. 108, § 2, TFUE ; règlement du Conseil 2015/1589, art. 17, § 2)
(voir points 100, 101)
Résumé
La ville de Bruxelles (Belgique) et la société JCDecaux Street Furniture Belgium (ci-après « JCDecaux ») ont conclu deux contrats successifs concernant la mise à disposition de divers mobiliers urbains, dont une partie pouvait être exploitée à des fins publicitaires.
Le premier contrat en date du 16 juillet 1984 (ci-après le « contrat de 1984 ») prévoyait que JCDecaux mettait à la disposition de la ville de Bruxelles des abribus publicitaires et des mobiliers urbains dont elle restait propriétaire. Conformément audit contrat, JCDecaux était autorisée à exploiter à des fins publicitaires les abribus et les mobiliers urbains fournis pour une période de quinze ans à compter de leur mise en place, sans s’acquitter d’aucun paiement à titre de loyers, droits d’occupation ou redevances, en contrepartie d’un certain nombre d’avantages en nature.
En 1998, dans le cadre d’un nouvel appel d’offres, la ville de Bruxelles a répertorié, dans l’annexe 10 du cahier spécial des charges (ci-après l’« annexe 10 »), les abribus et les mobiliers urbains dont le droit d’exploitation n’était pas encore arrivé à échéance selon les clauses du contrat de 1984.
Ayant remporté cet appel d’offres, JCDecaux a signé avec la ville de Bruxelles un second contrat en date du 14 octobre 1999 (ci-après le « contrat de 1999 ») en vertu duquel cette dernière devenait propriétaire des mobiliers urbains mis en place, moyennant le paiement d’un prix par dispositif fourni. De son côté, JCDecaux devait payer un loyer mensuel pour l’utilisation des mobiliers urbains faisant l’objet du contrat à des fins publicitaires.
Lors de la mise en œuvre du contrat de 1999, certains dispositifs inscrits dans l’annexe 10 ont été démantelés avant les dates d’échéance prévues par cette annexe, tandis que d’autres ont été maintenus au-delà desdites dates. Pour ces derniers, contrairement à ceux relevant du contrat de 1999, la requérante n’a payé ni loyer ni taxe à la ville de Bruxelles.
Saisie d’une plainte, la Commission européenne a constaté, par décision du 24 juin 2019 ( 1 ), que JCDecaux avait bénéficié d’une aide d’État illégale et incompatible avec le marché intérieur, d’un montant correspondant aux loyers et taxes non payés sur les dispositifs publicitaires installés en exécution du contrat de 1984 et maintenus au-delà de la date d’enlèvement prévue par l’annexe 10 du contrat de 1999, entre le 15 septembre 2001 et le 21 août 2010.
Le recours en annulation introduit par JCDecaux à l’encontre de la décision attaquée est rejeté par le Tribunal qui apporte, à cette occasion, des précisions sur la notion d’« avantage économique » au sens de l’article 107, paragraphe 1, TFUE, ainsi que et sur le point de départ du délai de prescription pour la récupération des aides dans le contexte d’un contrat d’exploitation de mobiliers urbains à des fins publicitaires.
Appréciation du Tribunal
En premier lieu, en ce qui concerne l’existence d’un avantage économique, au sens de l’article 107, paragraphe 1, TFUE, le Tribunal commence par réfuter le raisonnement selon lequel l’exploitation de dispositifs inscrits à l’annexe 10 au-delà de leurs dates d’échéance aurait permis de préserver l’équilibre économique du contrat de 1984 en compensant le désavantage subi par JCDecaux du fait du retrait anticipé d’un certain nombre de dispositifs prévus dans la même annexe.
À cet égard, le Tribunal rappelle tout d’abord que la notion d’« aide d’État » est une notion juridique objective définie directement par l’article 107, paragraphe 1, TFUE, lequel ne distingue pas selon les causes ou les objectifs des interventions étatiques, mais les définit en fonction de leurs effets. Par conséquent, le fait que l’objectif d’une mesure étatique soit de préserver l’équilibre économique entre les parties d’un contrat ou que cet objectif ait été conforme aux principes du droit national ne permet pas d’exclure ab initio la qualification d’aide d’État d’une telle mesure.
Ensuite, dès lors que le contrat de 1999 soumettait l’exploitation de mobiliers urbains sur le territoire de la ville de Bruxelles au paiement d’un loyer et de taxes, l’exploitation par JCDecaux des dispositifs inscrits dans l’annexe 10 au-delà de leurs dates d’échéance prévues par la même annexe, sans payer ni loyer ni taxe à la ville de Bruxelles, avait eu pour effet l’allègement de ces charges.
Enfin, le mécanisme de compensation du contrat de 1984 ne pouvait être considéré comme un comportement qu’un opérateur en économie de marché, de taille comparable à celle des organismes gérant le secteur public, aurait pu être amené à adopter dans des circonstances similaires.
En effet, il ne ressort d’aucun élément du dossier que la ville de Bruxelles aurait effectué une analyse du manque à gagner effectif de JCDecaux lié à l’enlèvement anticipé de certains dispositifs inscrits dans l’annexe 10 et du bénéfice à tirer du maintien d’autres dispositifs inscrits dans la même annexe. Elle n’a également pas suivi la mise en œuvre du mécanisme de compensation du contrat de 1984. En outre, indépendamment de la question de savoir si une formalisation par écrit de ce mécanisme était ou non nécessaire, la cour d’appel de Bruxelles, par un arrêt de 2016, a jugé que JCDecaux, en ne respectant pas les dates d’échéance prévues par l’annexe 10 pour certains dispositifs inscrits dans la même annexe, avait exploité sans titre ni droit ces dispositifs.
Partant, c’est à juste titre que la Commission a considéré que le maintien et l’exploitation par JCDecaux de certains dispositifs inscrits dans l’annexe 10 au-delà de leurs dates d’échéance prévues par la même annexe constituait un avantage économique au sens de l’article 107, paragraphe 1, TFUE, même si ce maintien était un mécanisme de compensation du contrat de 1984.
Le Tribunal écarte également le grief tiré d’une erreur manifeste d’appréciation et d’une erreur en droit que la Commission aurait commises en considérant que JCDecaux avait bénéficié d’une économie en termes de loyers et de taxes constitutive d’un avantage.
En effet, dès lors que l’une des conditions prévues dans le contrat de 1999 pour exploiter des mobiliers urbains à des fins publicitaires était le paiement d’un loyer, c’est à juste titre que la Commission a conclu que l’exploitation par JCDecaux de certains dispositifs inscrits dans l’annexe 10 au-delà de leurs dates d’échéance sans s’acquitter d’une telle obligation, constituait un avantage au moyen de ressources d’État, au sens de l’article 107, paragraphe 1, TFUE.
S’agissant des taxes, le Tribunal relève que la ville de Bruxelles avait introduit à partir de 2001 un impôt sur les annonces publicitaires à caractère temporaire dans et sur l’espace public. Si l’exonération du paiement de ce dernier pouvait être justifiée dans le cadre de l’exploitation à des fins publicitaires de mobiliers urbains utilisés par la ville de Bruxelles pour ses propres besoins, une telle exonération n’était pas applicable lorsque lesdits mobiliers étaient exploités à ces mêmes fins par un tiers. Par conséquent, c’est à juste titre que la Commission a conclu que l’exemption du paiement de taxes appliquée en faveur de JCDecaux jusqu’à l’exercice d’imposition 2009 impliquait un avantage au moyen de ressources d’État de la part de la ville de Bruxelles. Par ailleurs, les autorités belges avaient elles-mêmes indiqué, au cours de la procédure formelle d’examen devant la Commission, que la ville de Bruxelles avait conclu qu’exonérer des taxes les mobiliers urbains exploités à des fins publicitaires par des tiers au seul motif qu’ils appartenaient à la ville de Bruxelles, alors qu’elle n’en était pas l’exploitante, était de nature à créer une iniquité à l’égard des exploitants d’autres dispositifs publicitaires.
En second lieu, en ce qui concerne le point de départ du délai de prescription pour la récupération de l’aide, le Tribunal considère que c’est à juste titre que la Commission a estimé que le point de départ de ce délai n’était pas la date à laquelle la décision d’opérer la prétendue compensation est intervenue, mais la date à partir de laquelle JCDecaux avait effectivement bénéficié de l’avantage consistant en le non-paiement des loyers et taxes, à savoir la date à laquelle les dispositifs inscrits dans l’annexe 10 maintenus au-delà de leurs dates d’échéance prévues par la même annexe, auraient dû être enlevés.
( 1 ) Décision C(2019) 4466 final de la Commission, du 24 juin 2019, concernant l’aide d’État SA.33078 (2015/C) (ex 2015/NN) mise à exécution par la Belgique en faveur de JCDecaux Belgium Publicité (ci-après la « décision attaquée »).