| CELEX | 62019TJ0850_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 19 octobre 2022 |
Affaire T‑850/19
République hellénique
contre
Commission européenne
Arrêt du Tribunal (première chambre) du 19 octobre 2022
« Aides d’État – Activités liées à la production, à la transformation et à la commercialisation des produits agricoles – Régimes d’aides accordées par la Grèce sous forme de bonifications d’intérêts et de garanties d’État sur des prêts existants et de nouveaux prêts afin de remédier à des dommages causés par des calamités naturelles ou par d’autres événements extraordinaires – Décision déclarant les régimes d’aides incompatibles avec le marché intérieur et illégaux et ordonnant la récupération des aides versées – Aide limitée à des zones géographiques sinistrées – Avantage – Caractère sélectif – Principe de bonne administration – Durée de la procédure – Confiance légitime – Délai de prescription – Article 17 du règlement (UE) 2015/1589 »
Aides accordées par les États – Notion – Octroi imputable à l’État d’un avantage au moyen des ressources de l’État – Avantages entraînant une diminution du budget étatique ou un risque d’une telle diminution – Bonifications d’intérêts et garanties d’État octroyées sur des prêts existants et de nouveaux prêts – Inclusion
(Art. 107, § 1, TFUE)
(voir points 29-40)
Aides accordées par les États – Notion – Octroi d’un avantage aux bénéficiaires – Bonifications d’intérêts et garanties d’État octroyées sur des prêts existants et de nouveaux prêts – Appréciation selon le critère des conditions normales de marché – Inclusion – Mesures adoptées par l’État membre en sa qualité de puissance publique dans un contexte de crise de marché – Mesures répondant à un critère de rationalité économique et de responsabilité sociale – Absence d’incidence
(Art. 107, § 1, TFUE)
(voir points 41-51)
Aides accordées par les États – Notion – Caractère sélectif de la mesure – Bonifications d’intérêts et garanties d’État octroyées sur des prêts existants et de nouveaux prêts – Critères d’appréciation – Détermination du cadre de référence – Aide limitée à des zones géographiques sinistrées – Mesure pouvant être qualifiée de sélective – Mesure poursuivant des objectifs légitimes – Absence d’incidence
(Art. 107, § 1, TFUE)
(voir points 56-62)
Aides accordées par les États – Notion – Caractère sélectif de la mesure – Différenciation entre entreprises se trouvant dans une situation factuelle et juridique comparable – Justification tirée de la nature et de l’économie du système – Absence
(Art. 107, § 1, TFUE)
(voir points 63, 64)
Aides accordées par les États – Affectation des échanges entre États membres – Atteinte à la concurrence – Critères d’appréciation – Aides susceptibles d’affecter lesdits échanges et de fausser la concurrence – Bonifications d’intérêts et garanties d’État octroyées sur des prêts existants et de nouveaux prêts – Inclusion
(Art. 107, § 1, TFUE)
(voir points 67-72)
Aides accordées par les États – Interdiction – Dérogations – Aides compatibles avec le marché intérieur – Aides destinées à remédier aux dommages causés par des calamités naturelles ou d’autres événements extraordinaires – Interprétation stricte – Nécessité d’une correspondance entre le montant de l’aide et celui du dommage – Aide octroyée dans une situation d’urgence pour faire face à des événements extraordinaires tels que reconnus par les représentants de l’Union – Absence d’incidence
[Art. 107, § 2, b), TFUE]
(voir points 93-108)
Aides accordées par les États – Récupération d’une aide illégale et incompatible – Prescription décennale de l’article 17 du règlement 2015/1589 – Point de départ du délai de prescription – Date de l’octroi de l’aide au bénéficiaire – Interruption de la prescription par une demande de renseignements adressée par la Commission à l’État membre concerné – Nécessité d’informer le bénéficiaire de l’aide d’une mesure interruptive – Absence
(Art. 108, § 2, TFUE ; règlement du Conseil 2015/1589, art. 17, § 2)
(voir points 116-129)
Aides accordées par les États – Décision de la Commission d’ouvrir une procédure formelle d’examen d’une mesure étatique – Obligation de rendre une décision dans un délai raisonnable – Violation – Absence d’obstacle à la récupération d’une aide non régulièrement notifiée – Limites – Violation de l’obligation de diligence de la Commission
(Art. 108, § 2, TFUE)
(voir points 130-135)
Aides accordées par les États – Récupération d’une aide illégale – Aide octroyée en violation des règles de procédure de l’article 108 TFUE – Confiance légitime éventuelle dans le chef des bénéficiaires – Absence sauf circonstances exceptionnelles
(Art. 108 TFUE)
(voir points 147-151)
Aides accordées par les États – Récupération d’une aide illégale – Rétablissement de la situation antérieure – Violation du principe de proportionnalité – Absence
(Art. 108 TFUE ; règlement du Conseil 2015/1589, art. 16, § 1)
(voir points 158-165)
Résumé
En 2014, la Commission européenne a été saisie d’une plainte mettant en cause des aides accordées par la République hellénique à Sogia Ellas, une société active dans le secteur de la transformation de produits agricoles, consistant en des bonifications d’intérêt et des garanties d’État sur des prêts existants et de nouveaux prêts. Ces aides faisaient partie d’une série de mesures étatiques visant à soutenir les entreprises établies dans les territoires grecs affectés par de graves incendies en 2007.
À la suite de cette plainte, la Commission a entamé une procédure d’examen relative à des aides non notifiées dans le secteur agricole grec.
Par décision du 7 octobre 2019 ( 1 )(ci-après la « décision litigieuse »), la Commission a constaté que les régimes d’aides mis en œuvre par la République hellénique dans le secteur agricole sous la forme de bonifications d’intérêts et de garanties liées aux incendies de 2007 (ci-après les « mesures litigieuses ») constituaient des aides d’État illégales et incompatibles avec le marché intérieur et a ordonné leur récupération.
Le recours en annulation introduit contre cette décision par la République hellénique est rejeté par le Tribunal. Dans ce cadre, ce dernier apporte des précisions quant à l’application de l’article 107, paragraphes 1 et 2, sous b), TFUE en matière d’aides octroyées à la suite de la survenance d’une catastrophe naturelle.
Appréciation du Tribunal
En premier lieu, le Tribunal rappelle que, pour que des mesures étatiques puissent être qualifiées d’aides d’État au sens de l’article 107, paragraphe 1, TFUE, elles doivent, entre autres conditions, conférer un avantage sélectif aux bénéficiaires.
S’agissant de la question de savoir si les mesures litigieuses ont conféré un avantage, le Tribunal confirme la conclusion de la Commission, selon laquelle les bénéficiaires n’auraient pas pu obtenir l’avantage tiré des mesures litigieuses dans les conditions normales de marché.
Dans ce cadre, le Tribunal écarte l’argumentation de la République hellénique selon laquelle les mesures litigieuses, qui avaient été octroyées dans un contexte de crise du marché, ressortissent à la responsabilité sociale de l’État et répondent dès lors à un critère de rationalité économique à long terme. À cet égard, le Tribunal rappelle que la notion de « conditions normales du marché » se réfère à la possibilité pour l’entreprise d’obtenir sur le marché le même avantage qu’elle tire de l’aide, et non à l’évaluation portant sur la question de savoir si le marché fonctionne comme d’habitude ou s’il est en crise. Une interprétation contraire reviendrait à déterminer l’existence d’un avantage en fonction de la cause ou de l’objectif de l’aide, ce qui serait de nature à remettre en cause le caractère objectif de la notion d’avantage.
Par ailleurs, aucune disposition de l’article 107, paragraphe 1, TFUE n’exonère de la qualification d’aide d’État une mesure qui, concédée par un État membre dans le cadre de l’exercice de sa puissance publique, répondrait à un critère de rationalité économique à long terme ou ressortirait à sa responsabilité sociale. De telles considérations peuvent, au demeurant, être prises en compte lors de l’appréciation de la compatibilité d’une mesure avec le marché intérieur, au titre de l’article 107, paragraphes 2 et 3, TFUE.
Le Tribunal estime, en outre, que la Commission était fondée à considérer les mesures litigieuses comme étant sélectives, dès lors que les avantages qu’elles conféraient ne s’appliquaient pas à l’ensemble des entreprises du territoire hellénique. En effet, un avantage limité à des entreprises établies sur la partie du territoire d’un État membre touchée par des incendies peut donner lieu à une mesure sélective, puisqu’elle favorise certaines entreprises par rapport à d’autres au sein de cet État.
La prétendue légitimité des objectifs poursuivis par les mesures litigieuses ne suffit, quant à elle, pas pour écarter leur sélectivité, à moins de priver de toute sa substance l’article 107, paragraphe 2, sous b), TFUE, qui qualifie d’aides d’État compatibles avec le marché intérieur les aides destinées à remédier aux dommages causés par des calamités naturelles ou par d’autres événements extraordinaires.
Par ailleurs, en se limitant à mettre en évidence le fait que les mesures litigieuses avaient pour objet de répondre, de manière ponctuelle, aux conséquences liées aux incendies intervenus dans les entités territoriales sinistrées, sans pour autant caractériser le système se rapportant à ces mesures, la République hellénique n’avait pas non plus établi que la différenciation instaurée par ces mesures résultait de la nature ou de l’économie du système dans lequel elles s’inscrivaient et sortait, de ce fait, du champ d’application de l’article 107, paragraphe 1, TFUE.
En deuxième lieu, en ce qui concerne l’éventuelle compatibilité des mesures litigieuses avec le marché intérieur en vertu de l’article 107, paragraphe 2, sous b), TFUE, le Tribunal rappelle que seuls les désavantages économiques causés directement par des calamités naturelles ou par d’autres événements extraordinaires peuvent être compensés en vertu de cette disposition. Il s’ensuit que deux conditions sont requises pour que cette exception puisse s’appliquer, à savoir, d’une part, l’existence d’un lien direct entre les dommages causés par la calamité naturelle et l’aide étatique et, d’autre part, celle d’une évaluation aussi précise que possible des dommages subis par les producteurs concernés.
Au regard de ces clarifications, le Tribunal observe que la République hellénique avait conditionné l’obtention des mesures litigieuses au lieu d’établissement des bénéficiaires dans les entités locales sinistrées, sans qu’il soit vérifié si ces bénéficiaires avaient effectivement subi des dommages du fait des incendies de 2007. Or, la seule justification d’un lieu d’établissement dans les entités locales sinistrées ne permet ni de vérifier si les bénéficiaires avaient subi des dommages du fait des incendies, ni de contrôler si le montant des mesures octroyées n’excédait pas celui des préjudices réellement subis par les bénéficiaires. Ainsi, le Tribunal conclut que les mesures litigieuses ne satisfont pas aux conditions d’application de l’article 107, paragraphe 2, sous b), TFUE.
Cette conclusion ne saurait être remise en cause par l’ampleur des dégâts ou par l’urgence dans laquelle les mesures litigieuses devaient être prises par la République hellénique.
S’agissant de la situation d’urgence invoquée par la République hellénique, le Tribunal relève que celle-ci est restée en défaut de démontrer qu’elle se serait retrouvée dans l’impossibilité absolue d’évaluer le montant des préjudices réellement subis du fait des incendies de 2007. Quant à l’ampleur des dégâts et le fait que celle-ci avait été reconnue par les représentants des institutions de l’Union, le Tribunal souligne que les déclarations faites par ces représentants sur les événements sinistrés ne sont pas de nature à justifier que les mesures litigieuses ne satisfassent pas aux conditions d’application de l’article 107, paragraphe 2, sous b), TFUE. De plus, dès lors que les régimes d’aides en cause ne contenaient aucune méthodologie pour évaluer de manière aussi précise que possible les dommages subis en raison des incendies de 2007 et ne déterminaient pas non plus les coûts éligibles sur la base de ces dommages, rien ne permettait d’établir que le montant des aides reçues par les bénéficiaires équivalait effectivement à celui se rapportant aux préjudices individuellement subis du fait desdits incendies.
En troisième lieu, s’agissant du délai de prescription et de son interruption, le Tribunal rappelle la jurisprudence selon laquelle la Commission, en adressant une demande de renseignement à un État membre, informe ce dernier qu’elle a en sa possession des informations concernant une aide illégale et que, le cas échéant, cette aide devra être remboursée. Cela implique que la simplicité de la demande de renseignements n’a pas pour conséquence de la priver d’effets juridiques en tant que mesure susceptible d’interrompre le délai de prescription prévu par l’article 17 du règlement 2015/1589.
En l’espèce, la lettre par laquelle la Commission a adressé une demande de renseignements à la République hellénique lui indiquant qu’elle était en possession d’informations concernant une aide illégale et que, le cas échéant, cette aide devrait être remboursée était, à défaut de toute modification de l’objet de l’enquête au cours de la procédure d’enquête, de nature à interrompre le délai de dix ans prévu par l’article 17, paragraphe 1, du règlement 2015/1589.
À cet égard, dès lors que ce délai de prescription s’applique uniquement aux rapports entre la Commission et l’État membre destinataire de la décision de récupération de l’aide, doit être écarté l’argument de la République hellénique selon lequel le pouvoir de la Commission en matière de récupération des aides est prescrit à l’égard des entreprises autres que celle nommément désignée dans la demande de renseignements adressée à l’État membre.
Enfin, en quatrième et dernier lieu, s’agissant de la violation du respect du principe de confiance légitime invoquée par la République hellénique, le Tribunal rappelle que l’État membre concerné ne saurait invoquer une telle violation lorsque cet État membre n’a pas notifié en temps utile les régimes d’aides en cause.
À la lumière de ces considérations, le Tribunal rejette le recours dans son intégralité.
( 1 ) Décision (UE) 2020/394 de la Commission, du 7 octobre 2019, concernant les mesures SA.39119 (2016/C) (ex 2015/NN) (ex 2014/CP) mises en œuvre par la République hellénique sous la forme de bonifications d’intérêt et de garanties liées aux incendies de 2007 (JO 2020, L 76, p. 4).