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AccueilDroit européen62023CC0530
Arrêt CJUE62023CC0530

Conclusions de l'avocat général Mme T. Ćapeta, présentées le 14 novembre 2024.#Procédure pénale contre K.P.#Demande de décision préjudicielle, introduite par le Sąd Rejonowy we Włocławku.#Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière pénale – Directive (UE) 2016/1919 – Aide juridictionnelle – Directive 2013/48/UE – Droit d’accès à un avocat dans le cadre des procédures pénales – Garanties procédurales en faveur des personnes vulnérables – Détermination de la vulnérabilité de ces personnes – Absence de présomption légale – Effet direct – Interrogatoire d’un suspect en l’absence d’un avocat – Admissibilité des preuves obtenues en violation des droits procéduraux.#Affaire C-530/23.

CELEX62023CC0530
TypeArrêt CJUE
Datejeudi 14 novembre 2024

Résumé IA

Cet avis de l'Avocat général porte sur l'interprétation des garanties procédurales pour les personnes vulnérables dans le cadre des directives sur l'aide juridictionnelle et le droit d'accès à un avocat. Il précise que la vulnérabilité d'un suspect doit faire l'objet d'une évaluation concrète et individuelle par l'autorité judiciaire, sans présomption légale automatique. L'avis examine également les conséquences, notamment sur l'admissibilité des preuves, d'un interrogatoire mené en violation de ces droits procéduraux fondamentaux.

Texte intégral

CONCLUSIONS DE L’AVOCATE GÉNÉRALE

MME TAMARA ĆAPETA

présentées le 14 novembre 2024 ( 1 )

Affaire C‑530/23 [Barało] ( i )

K.P.

autre partie à la procédure :

Prokurator Rejonowy we Włocławku

[demande de décision préjudicielle formée par le Sąd Rejonowy we Włocławku (tribunal d’arrondissement de Włocławek, Pologne)]

« Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière pénale – Garanties procédurales en faveur des personnes vulnérables soupçonnées ou poursuivies dans le cadre des procédures pénales – Droit d’accès à un avocat – Directive 2013/48/UE – Directive (UE) 2016/1919 – Recevabilité des éléments de preuve »

I. Introduction

1.

Quelles exigences spécifiques le droit de l’Union impose-t-il aux autorités nationales lorsqu’elles mènent une procédure pénale impliquant des personnes vulnérables ? Tel est le point commun aux quinze questions posées par la juridiction de renvoi dans la présente affaire.

2.

Ces questions portent sur la directive 2013/48/UE ( 2 ), relative au droit d’accès à un avocat, et sur la directive (UE) 2016/1919 ( 3 ), qui renforce l’effectivité de ce droit en obligeant les États membres à garantir l’aide juridictionnelle. L’article 13 de la directive 2013/48 et l’article 9 de la directive 2016/1919 imposent aux États membres de prendre en compte les besoins spécifiques des personnes vulnérables.

3.

Comme la personne mise en cause au principal est atteinte d’une maladie mentale et est par conséquent vulnérable, la juridiction de renvoi cherche à connaître les obligations concrètes que cela entraîne pour les autorités nationales chargées de mener une procédure pénale dans un tel contexte.

4.

Si la Cour s’est déjà penchée sur la directive 2013/48, elle n’a jusqu’à présent jamais interprété la directive 2016/1919, sans préjudice d’une mention incidente ( 4 ) et de quelques évocations par les avocats généraux ( 5 ).

II. Les faits, les questions préjudicielles et la procédure devant la Cour

5.

K.P. fait l’objet de poursuites pénales, d’une part, pour avoir détenu 8,50 grammes de cannabis et 33,83 grammes d’amphétamine et, d’autre part, pour avoir conduit sous l’influence d’une drogue ayant un effet similaire à celui de l’alcool tout en présentant de l’amphétamine dans le sang. Les poursuites pénales ont été engagées dans le contexte suivant.

6.

Selon la juridiction de renvoi, le 21 juillet 2022 peu avant minuit, des agents de police ont remarqué un véhicule qui circulait de manière étrange en émettant des sons inhabituels. Ils se sont approchés du véhicule, conduit par K.P., et sont repartis après lui avoir parlé.

7.

Quelques instants plus tard, ces mêmes agents ont été informés par radio d’une collision impliquant deux véhicules et, après avoir réalisé que la description de l’un des deux correspondait à celle du véhicule de K.P., ils sont retournés là où ils l’avaient aperçu la première fois. K.P. se trouvait à l’extérieur du véhicule, semblait nerveux et tenait des propos incohérents. Les agents de police l’ont interrogé et lui ont demandé de remettre tout objet susceptible d’être interdit.

8.

K.P. a déclaré qu’il n’avait pas conduit le véhicule et a remis les sachets en plastique, contenant de la poudre blanche et une substance sèche de couleur verte, qui étaient en sa possession. Après avoir été menotté et arrêté (à 00 h 05, le 22 juillet 2022), il a été conduit à l’hôpital, où il a été soumis à une analyse sanguine afin de déceler toute présence de stupéfiants.

9.

Après qu’un test des substances a permis de déterminer qu’il s’agissait de cannabis et d’amphétamine, K.P. a été inculpé pour détention de substances illégales le 22 juillet 2022 à 12 h 15. K.P. a été informé de son droit d’être assisté par un avocat de son choix et de la possibilité de demander l’aide juridictionnelle au cas où sa situation économique le justifierait. Il a également été informé de son droit d’être entendu et de garder le silence.

10.

K.P n’a pas renoncé à son droit à l’assistance d’un avocat, mais n’a pas demandé non plus qu’un avocat lui soit désigné. Rien n’indique que l’agent de police ait tenté, au cours de cet interrogatoire, de déterminer si le suspect se trouvait sous l’influence de produits stupéfiants ou s’il était capable de comprendre et de se remémorer les faits qui venaient de se produire.

11.

K.P. a nié avoir commis l’infraction qui lui était reprochée. Il a gardé le silence et a refusé de signer le procès-verbal ainsi que de se familiariser avec le dossier à la fin de l’enquête. L’interrogatoire n’a pas fait l’objet d’un enregistrement audiovisuel. Aucun avocat n’y a participé et le ministère public n’a pas demandé non plus au tribunal de désigner un avocat commis d’office. K.P. a été libéré le 22 juillet 2022 à 12 h 31.

12.

Au cours des mois d’août et de septembre 2022, la police a interrogé un psychiatre sur la santé mentale de K.P. et le ministère public a obtenu les dossiers médicaux de ce dernier auprès de l’hôpital psychiatrique où il avait été admis.

13.

Après que son analyse sanguine a livré ses résultats, K.P. a encore été inculpé, le 7 août 2022, de conduite sous l’influence de stupéfiants. Cette information lui a été communiquée le 14 octobre 2022 alors qu’il était admis dans un hôpital psychiatrique, dans les locaux duquel il a ensuite été interrogé.

14.

Comme lors de l’interrogatoire du 22 juillet 2022, cette seconde audition a été effectuée sans la présence d’un avocat, le ministère public n’a pas demandé à un tribunal de désigner un avocat commis d’office, et il n’y a pas eu d’enregistrement audiovisuel. K.P. a une nouvelle fois été informé de son droit d’être assisté par un avocat, de son droit de demander l’aide juridictionnelle au cas où sa situation économique le justifierait, ainsi que de son droit d’être entendu et de garder le silence. K.P. a demandé de pouvoir accéder à son dossier et aux motifs de son inculpation, le tout étant signifié par écrit à sa mère le 27 octobre 2022.

15.

Le 15 décembre 2022, le ministère public a déposé le réquisitoire introductif d’instance devant le Sąd Rejonowy we Włocławku (tribunal d’arrondissement de Włocławek, Pologne). K.P. a désigné son propre avocat.

16.

Par ordonnance du 28 février 2023, la juridiction de renvoi a enjoint le ministère public auprès de l’arrondissement de Włocławek de compléter l’enquête en interrogeant K.P. en présence d’un avocat et en obtenant l’avis d’experts psychiatres sur son état de santé mentale au moment des infractions et pendant la procédure.

17.

Le 3 mars 2023, le ministère public a interjeté appel de cette ordonnance, en faisant valoir que les éléments de preuve n’appelaient aucun complément et que les dossiers médicaux déjà obtenus ne justifiaient pas que K.P. soit examiné par des experts aux fins de déterminer son état de santé mentale. Le 29 mars 2023, le Sąd Okręgowy we Włocławku (tribunal régional de Włocławek, Pologne) a accueilli l’appel du ministère public et a renvoyé l’affaire devant le Sąd Rejonowy we Włocławku (tribunal d’arrondissement de Włocławek).

18.

La juridiction de renvoi considère que la directive 2016/1919 et la directive 2013/48 n’ont pas été complètement et correctement transposées dans l’ordre juridique polonais et qu’il en a résulté une violation des droits que le droit de l’Union confère à K.P. en tant que personne vulnérable.

19.

Dans ce contexte, la juridiction de renvoi [Sąd Rejonowy we Włocławku (tribunal d’arrondissement de Włocławek)] a saisi la Cour des questions préjudicielles suivantes :

« 1)

Les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, sous b), de l’article 4, paragraphe 5, de l’article 9, ainsi que des considérants 18, 19, 24 et 27 de la [directive 2016/1919], lues en conjonction avec l’article 3, paragraphe 2, sous a) et c), et l’article 3, paragraphe 3, sous a), de la [directive 2013/48], et analysées à la lumière des sections 6, 7, 11 et 13 de la recommandation de la Commission du 27 novembre 2013 relative à des garanties procédurales en faveur des personnes vulnérables soupçonnées ou poursuivies dans le cadre des procédures pénales, doivent-elles être interprétées en ce sens qu’elles instituent une règle d’effet direct et impérative voulant que, lorsqu’il existe des raisons factuelles objectives d’accorder l’aide juridictionnelle, il soit illicite de procéder à l’interrogatoire d’une personne vulnérable ou en situation de vulnérabilité sans la présence d’un avocat, lorsque, concomitamment, l’autorité d’enquête s’abstient d’octroyer l’aide juridictionnelle (y compris d’urgence ou provisoire) sans retard indu et avant qu’il ait été procédé à l’interrogatoire de cette personne [la personne vulnérable in concreto] par la police, par une autre autorité chargée de l’application de la loi ou par une autorité judiciaire, ou avant que des mesures spécifiques d’enquête ou de collecte de preuves aient été prises ?

2)

Les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, sous b), de l’article 4, paragraphe 5, de l’article 9, ainsi que des considérants 18, 19, 24 et 27 de la [directive 2016/1919], lues en conjonction avec l’article 1er, paragraphe 2, de cette même directive, et analysées à la lumière des sections 6, 7, 11 et 13 de la [recommandation de la Commission du 27 novembre 2013], doivent-elles être interprétées en ce sens que [i] le fait, au cours de la procédure, de ne pas déceler la situation de vulnérabilité potentielle d’une personne ou de ne pas reconnaître la vulnérabilité de celle‑ci, en dépit de motifs factuels justifiant son prompt repérage, et [ii] l’absence de possibilité de contester l’évaluation de la situation de vulnérabilité potentielle de cette personne et d’octroyer à celle-ci l’aide juridictionnelle sans retard indu ne sont aucunement licites dans des affaires relatives à des infractions passibles d’une peine d’emprisonnement, et en ce sens que les circonstances correspondant au non-repérage de cette situation et au non-octroi de l’aide juridictionnelle doivent être explicitement indiquées dans la décision de procéder à l’interrogatoire en l’absence d’un avocat, laquelle décision doit en principe être susceptible de recours ?

3)

Les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, sous b), de l’article 4, paragraphe 5, de l’article 9, ainsi que des considérants 18, 19, 24 et 27 de la [directive 2016/1919], lues en conjonction avec l’article 1er, paragraphe 2, de cette même directive, et analysées à la lumière des sections 6, 7, 11 et 13 de la [recommandation de la Commission du 27 novembre 2013] doivent-elles être interprétées en ce sens que la non-introduction par un État membre d’une présomption de vulnérabilité dans le cadre des procédures pénales doit être considérée comme empêchant le suspect de bénéficier de la garantie prévue à l’article 9 de la [directive 2016/1919], analysée à la lumière de la section 11 de la [recommandation de la Commission du 27 novembre 2013], de sorte que les autorités judiciaires sont tenues d’appliquer directement les dispositions de la directive dans une telle situation ?

4)

En cas de réponse affirmative à l’une au moins des questions posées aux points 1, 2 et 3, les dispositions des deux directives qui y sont citées doivent‑elles être interprétées en ce sens qu’elles s’opposent à des dispositions nationales telles que :

a)

l’article 301, deuxième phrase, du kodeks postępowania karnego (code de procédure pénale), qui prévoit que ce n’est qu’à sa demande que le suspect est interrogé en présence de l’avocat désigné, et que l’absence de ce dernier à l’interrogatoire du suspect n’empêche pas l’interrogatoire ;

b)

l’article 79, paragraphe 1, points 3 et 4, du code de procédure pénale, aux termes duquel, dans le cadre d’une procédure pénale, une personne poursuivie (soupçonnée) doit être assistée d’un avocat s’il existe un doute légitime quant à l’abolition ou à l’altération substantielle de son discernement ou du contrôle de ses actes lors de la commission de l’infraction, ou quant à la capacité que lui permet sa santé mentale de participer à la procédure ou d’assurer sa défense de façon indépendante et raisonnable ?

5)

Les dispositions combinées de l’article 3, paragraphe 2, sous a), et de l’article 3, paragraphe 3, sous b), de la [directive 2013/48], lues en conjonction avec le principe de primauté et d’effet direct des directives, imposent-elles aux autorités d’enquête, aux juridictions et à tous les organes de l’État d’écarter les dispositions nationales non conformes à la directive, telles que celles mentionnées à la question 4, et, partant, eu égard à l’expiration du délai de mise en œuvre, de substituer à la règle nationale les normes susvisées d’effet direct de la directive ?

6)

Les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, sous b), de l’article 4, paragraphe 5, de l’article 9, et des considérants 19, 24 et 27 de la [directive 2016/1919] doivent-elles être interprétées de telle sorte que, si une décision sur l’octroi de l’aide juridictionnelle n’est pas prise, ou que l’aide juridictionnelle n’est pas accordée à une personne vulnérable ou à une personne bénéficiant d’une présomption de vulnérabilité, conformément au libellé de la section 3, point 7, de la [recommandation de la Commission du 27 novembre 2013], et que, ensuite, des mesures d’enquête sont exécutées, avec la participation de cette personne, par un service de police ou une autre autorité chargée de l’application de la loi, y compris des mesures non susceptibles d’être répétées devant un tribunal, la juridiction nationale saisie de l’affaire dans le cadre d’une procédure pénale, ainsi que toute autre autorité de l’État chargée d’administrer la justice pénale (et, partant, les autorités d’enquête) sont tenues d’écarter les dispositions nationales non conformes à la directive, telles que celles mentionnées à la question 4, et, partant, eu égard à l’expiration du délai de mise en œuvre, de substituer à la règle nationale les normes susvisées d’effet direct de la directive, même lorsque cette personne a désigné un avocat de son choix après l’achèvement de l’enquête (ou de l’instruction) et le dépôt devant le tribunal de l’acte introductif d’instance par le ministère public ?

7)

Les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, sous b), de l’article 4, paragraphe 5, de l’article 9, et des considérants 19, 24 et 27 de la [directive 2016/1919], lues en conjonction avec l’article 1er, paragraphe 2, de cette même directive, et analysées à la lumière des sections 6, 7, 11 et 13 de la [recommandation de la Commission du 27 novembre 2013], doivent-elles être interprétées en ce sens qu’un État membre est tenu de veiller à ce que soit promptement décelée et reconnue la vulnérabilité d’un suspect, et de garantir l’aide juridictionnelle aux suspects et aux personnes qui sont poursuivies dans le cadre des procédures pénales et qui bénéficient d’une présomption de vulnérabilité ou qui sont vulnérables, et en ce sens que cette aide est obligatoire, même lorsque l’autorité compétente n’a pas demandé à un expert indépendant d’évaluer le degré de vulnérabilité, les besoins de la personne vulnérable et l’adéquation de l’ensemble des mesures prises ou envisagées à l’égard de la personne vulnérable, jusqu’à ce qu’un expert indépendant ait valablement procédé à l’évaluation ?

8)

En cas de réponse affirmative à la question 7, les dispositions susvisées de la directive et la recommandation de la Commission doivent-elles être interprétées en ce sens qu’elles s’opposent à des règles nationales telles que celles prévues par l’article 79, paragraphe 1, points 3 et 4, en vertu desquelles, dans le cadre d’une procédure pénale, une personne poursuivie doit être assistée d’un avocat uniquement s’il existe un doute légitime quant à l’abolition ou à l’altération substantielle de son discernement ou du contrôle de ses actes lors de la commission de l’infraction, ou s’il existe un doute légitime quant à la capacité que lui permet sa santé mentale de participer à la procédure ou d’assurer sa défense de façon indépendante et raisonnable ?

9)

Les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, sous b), de l’article 4, paragraphe 5, de l’article 9, et des considérants 19, 24 et 27 de la [directive 2016/1919], lues en conjonction avec l’article 1er, paragraphe 2, de cette même directive, et analysées à la lumière des sections 6, 7, 11 et 13 de la [recommandation de la Commission du 27 novembre 2013], ainsi que du principe de présomption de vulnérabilité, doivent-elles être interprétées en ce sens que, au plus tard avant le premier interrogatoire d’un suspect par la police ou une autre autorité compétente, les autorités compétentes (ministère public, police) sont tenues de promptement déceler et de reconnaître au cours de la procédure la vulnérabilité du suspect dans le cadre d’une procédure pénale, et de lui garantir l’aide juridictionnelle et une aide d’urgence (provisoire), ainsi que de s’abstenir d’interroger le suspect jusqu’à ce que l’aide juridictionnelle ait été mise en place ou que lui ait été accordée une aide d’urgence (provisoire) ?

10)

En cas de réponse affirmative à la question 9, les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, sous b), de l’article 4, paragraphe 5, de l’article 9, et des considérants 19, 24 et 27 de la [directive 2016/1919], lues en conjonction avec l’article 1er, paragraphe 2, de cette même directive, et analysées à la lumière des sections 6, 7, 11 et 13 de la [recommandation de la Commission du 27 novembre 2013], doivent-elles être interprétées en ce sens qu’elles contraignent les États membres à préciser dans leur droit national les motifs et les critères des dérogations à l’obligation de promptement déceler et de reconnaître au cours de la procédure la vulnérabilité du suspect dans le cadre d’une procédure pénale, en lui garantissant l’aide juridictionnelle ou une aide d’urgence (provisoire), et que toute dérogation éventuelle doit être proportionnée, limitée dans le temps et ne pas porter atteinte au principe d’équité de la procédure, tout en étant adoptée sous la forme procédurale d’une décision autorisant une dérogation temporaire et ouvrant en principe droit à une partie de la soumettre à l’appréciation d’un tribunal ?

11)

L’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE et l’article 47 de la charte des droits fondamentaux, lus en combinaison avec l’article 3, paragraphe 2, sous a), et l’article 3, paragraphe 3, sous a) et b), de la [directive 2013/48], et en conjonction avec l’article 1er, paragraphe 2, et le considérant 27, ainsi qu’avec l’article 8 de la [directive 2016/1919], doivent-ils être interprétés en ce sens que, si l’autorité compétente, sans préciser les raisons de sa décision, n’accorde pas l’aide juridictionnelle à une personne bénéficiant d’une présomption de vulnérabilité et/ou vulnérable [conformément aux recommandations 7 et 11 de la (recommandation de la Commission du 27 novembre 2013)], cette personne a droit à un recours effectif, étant entendu que doit être considérée comme tel l’institution du droit procédural interne prévue à l’article 344a du code de procédure pénale, qui impose de renvoyer l’affaire au procureur aux fins suivantes :

a)

faire que l’autorité d’enquête décèle et reconnaisse la vulnérabilité d’un suspect dans le cadre d’une procédure pénale ;

b)

permettre au suspect de consulter son avocat avant qu’il ne soit procédé à l’interrogatoire ;

c)

effectuer l’interrogatoire du suspect en présence de son avocat, en procédant à l’enregistrement audiovisuel de cet interrogatoire ;

d)

permettre à la défense de se familiariser avec le dossier de la procédure et de présenter d’éventuelles offres de preuve de la part de la personne vulnérable et d’un avocat commis d’office ou d’un avocat désigné par le suspect ?

12)

Les dispositions combinées de l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, de l’article 6, paragraphes 1 et 2, TUE et de l’article 6, paragraphe 3, TUE, lues en combinaison avec l’article 3 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, faite à Rome le 4 novembre 1950, telle qu’amendée ultérieurement par les protocoles no 3, 5 et 8, et complétée par le protocole no 2, et en conjonction avec la présomption de vulnérabilité énoncée dans la recommandation 7 de la [recommandation de la Commission du 27 novembre 2013], doivent-elles être interprétées en ce sens que l’interrogatoire d’un suspect par un officier de police ou par une autre personne autorisée à procéder à une mesure d’enquête, effectué dans les conditions d’un hôpital psychiatrique, sans tenir compte de la situation d’insécurité, et dans des conditions de liberté d’expression particulièrement limitée et de fragilité psychique spécifique, et en l’absence d’un avocat, constitue un traitement inhumain, disqualifiant en tant que tel totalement cet acte procédural d’interrogatoire, en le rendant contraire aux droits fondamentaux de l’Union ?

13)

En cas de réponse affirmative à la question 12, les dispositions qui y sont visées doivent-elles être interprétées en ce sens qu’elles autorisent (ou obligent) [i] une juridiction nationale saisie d’une affaire dans le cadre d’une procédure pénale relevant du champ d’application de la [directive 2016/1919], lues en conjonction avec la recommandation 7 de la [recommandation de la Commission du 27 novembre 2013], ainsi que relevant du champ d’application de la [directive 2013/48], mais aussi [ii] toute autre autorité pénale prenant des actes de procédure dans l’affaire, à écarter les dispositions du droit national incompatibles avec la directive, y compris, notamment, à écarter l’article 168a du code de procédure pénale, et, partant, eu égard à l’expiration du délai de mise en œuvre, à substituer à la règle nationale les normes d’effet direct susmentionnées de la directive, même lorsque cette personne a désigné un avocat de son choix après la clôture de l’enquête (ou de l’instruction) et le dépôt devant le tribunal de l’acte introductif d’instance par le ministère public ?

14)

Les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, sous b), de l’article 4, paragraphe 5, de l’article 9, et des considérants 19, 24 et 27 de la [directive 2016/1919], lues en conjonction avec l’article 3, paragraphe 2, sous a), b) et c), et l’article 3, paragraphe 3, sous b), de la [directive 2013/48], et en combinaison avec l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE et le principe d’effectivité du droit de l’Union, doivent-elles être interprétées en ce sens que, lorsqu’il agit au stade de l’enquête dans une affaire pénale, le procureur est tenu de pleinement respecter les exigences de la directive 2016/1919 ayant un effet direct, et donc de veiller à ce qu’un suspect ou une personne poursuivie qui bénéficie de la protection desdites directives se voie garantir, dans le cadre de la procédure, une protection juridique effective dès la première des dates suivantes :

a)

avant qu’ils ne soient interrogés par la police ou par une autre autorité chargée de l’application de la loi ou une autorité judiciaire ;

b)

lorsque des autorités chargées des enquêtes ou d’autres autorités compétentes procèdent à une mesure d’enquête ou à une autre mesure de collecte de preuves conformément à l’article 3, paragraphe 3, sous c), de la [directive 2013/48] ;

c)

immédiatement après la privation de liberté (par laquelle il convient également d’entendre un séjour dans un hôpital psychiatrique), en étant tenu, si nécessaire, d’écarter les instructions des procureurs de rang supérieur s’il est convaincu que l’application de ces instructions porterait atteinte à la protection effective d’un suspect bénéficiant d’une présomption de vulnérabilité, notamment à son droit à un procès équitable ou à tout autre droit accordé par la directive 2016/1919 en conjonction avec la [directive 2013/48] ?

15)

En cas de réponse affirmative à la question 14, l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, qui énonce le principe de la protection juridique effective, lu en conjonction avec le principe du respect de l’État de droit, tel qu’interprété par la jurisprudence de la Cour [voir arrêt du 27 mai 2019, OG et PI (Parquets de Lübeck et de Zwickau), C‑508/18 et C‑82/19 PPU, EU:C:2019:456], ainsi que le principe de l’indépendance des juges que consacrent l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE et l’article 47 de la charte des droits fondamentaux, tel qu’interprété par la jurisprudence de la Cour (voir arrêt du 27 février 2018, Associação Sindical dos Juízes Portugueses, C‑64/16, EU:C:2018:117), doivent-ils être interprétés en ce sens que, du fait de la possibilité pour le procureur général ou les parquets de rang supérieur d’adresser des instructions contraignantes aux procureurs de rang inférieur qui obligent ces derniers à écarter des règles d’effet direct du droit de l’Union ou qui font obstacle à l’application de celles-ci, ces principes s’opposent à une législation nationale prévoyant que le ministère public est directement dépendant d’un organe exécutif, à savoir le ministre de la Justice, ainsi qu’à des dispositions nationales qui restreignent l’indépendance du procureur dans le champ d’application du droit de l’Union, en particulier :

a)

l’article 1er, paragraphe 2, l’article 3, paragraphe 1, points 1 et 3, et l’article 7, paragraphes 1 à 6 et 8, ainsi que l’article 13, paragraphes 1 et 2, de la loi du 28 janvier 2016 relative au ministère public, dont il ressort que le ministre de la Justice, qui est également procureur général et la plus haute instance du parquet, peut adresser des instructions contraignantes aux procureurs de rang inférieur, y compris pour limiter ou entraver l’application directe du droit de l’Union ? »

20.

Des observations écrites ont été présentées par le ministère public auprès de l’arrondissement de Wrocławek, les gouvernements tchèque et polonais ainsi que par la Commission.

21.

Il n’a pas été tenu d’audience.

III. Le cadre juridique

A. La directive 2013/48

22.

L’article 3, paragraphes 1, 2 et 3, de la directive 2013/48 consacre le droit d’accès à un avocat dans le cadre des procédures pénales dans les termes suivants :

« 1. Les États membres veillent à ce que les suspects et les personnes poursuivies disposent du droit d’accès à un avocat dans un délai et selon des modalités permettant aux personnes concernées d’exercer leurs droits de la défense de manière concrète et effective.

2. Les suspects ou les personnes poursuivies ont accès à un avocat sans retard indu. En tout état de cause, les suspects ou les personnes poursuivies ont accès à un avocat à partir de la survenance du premier en date des événements suivants :

a)

avant qu’ils ne soient interrogés par la police ou par une autre autorité répressive ou judiciaire ;

b)

lorsque des autorités chargées des enquêtes ou d’autres autorités compétentes procèdent à une mesure d’enquête ou à une autre mesure de collecte de preuves conformément au paragraphe 3, [sous] c) ;

c)

sans retard indu après la privation de liberté ;

d)

lorsqu’ils ont été cités à comparaître devant une juridiction compétente en matière pénale, en temps utile avant leur comparution devant ladite juridiction.

3. Le droit d’accès à un avocat comprend les éléments suivants :

a)

les États membres veillent à ce que les suspects ou les personnes poursuivies aient le droit de rencontrer en privé l’avocat qui les représente et de communiquer avec lui, y compris avant qu’ils ne soient interrogés par la police ou par une autre autorité répressive ou judiciaire ;

b)

les États membres veillent à ce que les suspects ou les personnes poursuivies aient droit à la présence de leur avocat et à la participation effective de celui‑ci à leur interrogatoire. Cette participation a lieu conformément aux procédures prévues par le droit national, à condition que celles-ci ne portent pas atteinte à l’exercice effectif et à l’essence même des droits concernés. Dans le cas où l’avocat participe à un interrogatoire, le fait que cette participation ait eu lieu est consigné conformément à la procédure de constatation prévue par le droit de l’État membre concerné ;

c)

les États membres veillent à ce que les suspects ou les personnes poursuivies aient droit au minimum à la présence de leur avocat lors des mesures d’enquête ou des mesures de collecte de preuves suivantes, lorsque ces mesures sont prévues par le droit national et si le suspect ou la personne poursuivie est tenu d’y assister ou autorisé à y assister :

i)

séances d’identification des suspects ;

ii)

confrontations ;

iii)

reconstitutions de la scène d’un crime. »

23.

L’article 12 de la directive 2013/48, intitulé « Voies de recours », dispose :

« 1. Les États membres veillent à ce que les suspects ou les personnes poursuivies dans le cadre de procédures pénales, ainsi que les personnes dont la remise est demandée dans le cadre de procédures relatives au mandat d’arrêt européen, disposent d’une voie de recours effective conformément au droit national en cas de violation des droits prévus au titre de la présente directive.

2. Sans préjudice des règles et régimes nationaux concernant l’admissibilité des preuves, les États membres veillent à ce que, dans le cadre des procédures pénales, les droits de la défense et l’équité de la procédure soient respectés lors de l’appréciation des déclarations faites par des suspects ou des personnes poursuivies ou des éléments de preuve obtenus en violation de leur droit à un avocat, ou lorsqu’une dérogation à ce droit a été autorisée conformément à l’article 3, paragraphe 6. »

24.

Enfin, l’article 13 de la directive 2013/48, intitulé « Personnes vulnérables », énonce ce qui suit :

« Les États membres veillent à ce que, lors de l’application de la présente directive, soient pris en compte les besoins spécifiques des personnes vulnérables qui sont soupçonnées ou poursuivies. »

B. La directive 2016/1919

25.

La directive 2016/1919 régit l’octroi de l’aide juridictionnelle aux suspects, aux personnes poursuivies et aux personnes dont la remise est demandée en vertu d’un mandat d’arrêt européen ( 6 ). Son article 2, paragraphe 1, définit son champ d’application comme suit :

« 1. La présente directive s’applique aux suspects et aux personnes poursuivies dans le cadre des procédures pénales qui bénéficient du droit d’accès à un avocat en vertu de la [directive 2013/48] et qui sont :

a)

privés de liberté ;

b)

tenus d’être assistés par un avocat conformément au droit de l’Union ou au droit national ; ou

c)

tenus d’assister à une mesure d’enquête ou de collecte de preuves ou autorisés à y assister, dont, au minimum, les mesures suivantes :

i)

les séances d’identification des suspects ;

ii)

les confrontations ;

iii)

les reconstitutions de la scène d’un crime. »

26.

L’article 3 de la directive 2016/1919 définit l’« aide juridictionnelle » comme « le financement, par un État membre, de l’assistance d’un avocat, permettant l’exercice effectif du droit d’accès à un avocat ».

27.

L’article 4 de la directive 2016/1919 réglemente les conditions d’octroi de l’aide juridictionnelle dans le cadre des procédures pénales dans les termes suivants :

« 1. Les États membres veillent à ce que les suspects et les personnes poursuivies qui ne disposent pas de ressources suffisantes pour obtenir l’assistance d’un avocat aient droit à l’aide juridictionnelle lorsque les intérêts de la justice l’exigent.

2. Les États membres peuvent appliquer un critère de ressources ou un critère de bien-fondé, ou les deux, pour déterminer si l’aide juridictionnelle doit être accordée en vertu du paragraphe 1.

3. Lorsqu’un État membre applique un critère de ressources, il prend en compte tous les facteurs pertinents et objectifs, tels que les revenus, le capital et la situation familiale de la personne concernée, ainsi que les coûts liés à l’assistance d’un avocat et le niveau de vie dans ledit État membre, afin de déterminer si, conformément aux critères applicables dans ledit État membre, le suspect ou la personne poursuivie n’a pas les ressources suffisantes pour obtenir l’assistance d’un avocat.

4. Lorsqu’un État membre applique un critère de bien-fondé, il prend en compte la gravité de l’infraction pénale, la complexité de l’affaire et la sévérité de la sanction en jeu, afin de déterminer si les intérêts de la justice exigent que l’aide juridictionnelle soit octroyée. En tout état de cause, le critère du bien-fondé est réputé être rempli dans les situations suivantes :

a)

lorsque le suspect ou la personne poursuivie comparaît devant une juridiction compétente ou un juge compétent qui doit statuer sur la détention à tout stade de la procédure dans le cadre du champ d’application de la présente directive ; et

b)

au cours de la détention.

5. Les États membres veillent à ce que l’aide juridictionnelle soit accordée sans retard indu, et au plus tard avant l’interrogatoire mené par la police ou par une autre autorité chargée de l’application de la loi, ou avant l’exécution des mesures d’enquête ou de collecte de preuves visées à l’article 2, paragraphe 1, [sous] c).

6. L’aide juridictionnelle n’est accordée qu’aux fins de la procédure pénale dans le cadre de laquelle la personne concernée est soupçonnée d’avoir commis une infraction pénale ou est poursuivie à ce titre. »

28.

En vertu de l’article 8 de la directive 2016/1919, les États membres « veillent à ce que les suspects, les personnes poursuivies et les personnes dont la remise est demandée disposent d’une voie de recours effective conformément au droit national en cas de violation des droits prévus au titre de la présente directive ».

29.

Enfin, l’article 9 de la directive 2016/1919, intitulé « Personnes vulnérables », prévoit que les États membres « veillent à ce que, lors de la mise en œuvre de la présente directive, soient pris en compte les besoins spécifiques des personnes vulnérables qui sont soupçonnées, poursuivies ou dont la remise est demandée ».

IV. Analyse

30.

Les quinze questions posées par la juridiction de renvoi portent sur différents aspects de la procédure pénale lorsqu’une personne vulnérable est impliquée. J’aborderai mon analyse de ces questions selon cinq thèmes, en examinant au sein de chacun d’eux non seulement le fond de la question, mais également les exceptions d’irrecevabilité soulevées par certaines parties à la procédure.

31.

Les quatorze premières questions abordent quatre thèmes régis par les directives 2013/48 et 2016/1919 : vulnérabilité, recours effectif, traitements inhumains ou dégradants et effet direct. La quinzième question porte sur l’indépendance du ministère public, qui ne relève pas du champ d’application de ces deux directives. Après avoir brièvement analysé l’applicabilité de celles-ci (section A), je traiterai successivement chacun des cinq thèmes (sections B à F).

A. Sur l’applicabilité des deux directives en cause

32.

L’article 2, paragraphe 1, de la directive 2013/48 prévoit que celle-ci s’applique « dès le moment où [les suspects ou les personnes poursuivies] sont informés par les autorités compétentes d’un État membre, par notification officielle ou par tout autre moyen, qu’ils sont soupçonnés ou poursuivis pour avoir commis une infraction pénale, qu’ils soient privés de liberté ou non ». La Cour a déjà précisé que cette disposition couvre toute information, quel qu’en soit le mode, le moyen par lequel elle parvient à la personne étant sans incidence ( 7 ).

33.

Compte tenu des faits tels qu’exposés aux points 7 à 9 des présentes conclusions, il est clair que la directive 2013/48 s’appliquait à K.P. dès l’instant où les agents de police lui ont demandé de remettre toute substance illégale pour ensuite le menotter et le placer en détention ( 8 ).

34.

Par ailleurs, l’article 2, paragraphe 1, de la directive 2016/1919 précise que celle-ci s’applique aux personnes qui ont le droit d’être assistées par un avocat en vertu de la directive 2013/48 et qui sont, entre autres, privées de liberté ou tenues d’être assistées par un avocat conformément au droit de l’Union ou au droit national.

35.

L’applicabilité de la directive 2016/1919 à K.P. dépend donc du point de savoir si ce dernier avait ou non le droit d’être assisté par un avocat en vertu de la directive 2013/48.

36.

Aux termes de l’article 3, paragraphe 2, de la directive 2013/48, les suspects ou les personnes poursuivies « ont accès à un avocat sans retard indu ». En vertu de l’article 3, paragraphe 2, sous a), ce sera en tout état de cause au moins le cas « avant qu’ils ne soient interrogés par la police ou par une autre autorité répressive ou judiciaire ». L’article 4, paragraphe 5, de la directive 2016/1919 précise, parallèlement, que l’aide juridictionnelle est accordée « sans retard indu, et au plus tard avant l’interrogatoire mené par la police ou par une autre autorité chargée de l’application de la loi ».

37.

Je conclus par conséquent que K.P. aurait dû être assisté par un avocat ( 9 ) en vertu de la directive 2013/48 et que son cas relevait dès lors du champ d’application de la directive 2016/1919 ( 10 ).

B. Sur la vulnérabilité (première, deuxième, troisième, septième, neuvième et dixième questions)

38.

Par sa première question, la juridiction de renvoi demande si la vulnérabilité d’une personne interdit aux autorités de l’interroger dans le cadre d’une procédure pénale sans la présence d’un avocat et sans lui accorder l’aide juridictionnelle lorsqu’elle répond aux conditions pour en bénéficier.

39.

Par sa deuxième question, la juridiction de renvoi demande si, lorsqu’une personne est accusée d’une infraction passible d’une peine privative de liberté, le fait de ne pas déceler la situation de vulnérabilité de cette personne doit être explicitement indiqué dans une décision préalable à l’interrogatoire en l’absence d’un avocat.

40.

Par sa troisième question, la juridiction de renvoi demande si la directive 2016/1919 et la directive 2013/48 instaurent une présomption de vulnérabilité que les autorités des États membres sont tenues de respecter au cours de la procédure pénale.

41.

Par sa septième question, la juridiction de renvoi s’interroge sur les obligations que la directive 2013/48 et la directive 2016/1919 imposent aux autorités nationales aux fins de veiller à la reconnaissance de la vulnérabilité ainsi sur que les droits qui en découlent pour la personne concernée dans le cadre de la procédure pénale.

42.

Par sa neuvième question, la juridiction de renvoi demande si les autorités compétentes dans le cadre de la procédure pénale sont tenues de promptement déceler et de reconnaître la vulnérabilité du suspect, de lui procurer l’aide juridictionnelle, et de s’abstenir de l’interroger jusqu’à ce que cette aide lui ait été fournie.

43.

Enfin, par sa dixième question, la juridiction de renvoi demande, en cas de réponse affirmative à la neuvième question, si les États membres doivent préciser dans leur droit national les motifs et les critères des dérogations à l’obligation de promptement déceler et de reconnaître la vulnérabilité et à l’obligation de fournir l’aide juridictionnelle. En outre, la juridiction de renvoi souhaite savoir si une telle dérogation doit être proportionnée, limitée dans le temps et ne pas porter atteinte au principe d’équité de la procédure, et si elle doit ouvrir à la personne concernée le droit de soumettre ladite dérogation à l’appréciation d’un tribunal.

44.

Ces questions ont pour dénominateur commun de dépendre de la notion de « vulnérabilité » ainsi que des obligations d’identifier cette vulnérabilité en temps utile et d’y attacher les conséquences appropriées qui pèsent sur les autorités nationales. Par conséquent, je fournirai ci-après des orientations quant à la qualité de personne vulnérable [sous-section 1], qui seront suivies de l’interprétation des deux directives et des obligations qu’elles imposent aux autorités nationales lorsque le suspect ou la personne poursuivie est une personne vulnérable [sous‑section 2].

1. Qu’est-ce une personne vulnérable ?

45.

En 2009, le Conseil de l’Union européenne a appelé à aborder par étapes la réglementation des différents droits procéduraux dans le cadre de la procédure pénale, y compris les garanties particulières pour les suspects ou les personnes poursuivies qui sont vulnérables ( 11 ). À ce jour, cette ambition législative n’a cependant été atteinte, en ce qui concerne les personnes vulnérables ( 12 ), qu’à l’égard des enfants ayant la qualité de suspect ou de personne poursuivie dans le cadre de la procédure pénale ( 13 ).

46.

En l’absence d’autres dispositions législatives de l’Union définissant plus largement la « vulnérabilité » dans le cadre de la procédure pénale ( 14 ), la Commission a publié une recommandation relative à des garanties procédurales en faveur des personnes vulnérables soupçonnées ou poursuivies dans le cadre des procédures pénales ( 15 ).

47.

Cette recommandation définit les « personnes vulnérables » comme celles « qui ne sont pas aptes à comprendre et à participer effectivement à la procédure pénale du fait de leur âge, de leur état mental ou physique ou d’un handicap » ( 16 ).

48.

En outre, la recommandation de la Commission introduit la présomption de vulnérabilité et préconise ce qui suit : « Les États membres devraient prévoir une présomption de vulnérabilité en particulier pour les personnes qui présentent des incapacités psychologiques, intellectuelles, physiques ou sensorielles graves, ou encore qui souffrent de troubles psychiques ou cognitifs, qui les empêchent de comprendre et de participer effectivement à la procédure » ( 17 ).

49.

Les troubles psychiques ou mentaux sont généralement plus difficiles à identifier que la vulnérabilité liée à la jeunesse et la doctrine critique la décision de la Commission de procéder par une directive uniquement destinée aux enfants, tout en limitant la protection des adultes vulnérables à une simple recommandation ( 18 ).

50.

La recommandation de la Commission est un acte non contraignant qui n’a pas la force juridique nécessaire pour imposer des obligations définitives aux autorités nationales dans le cadre de la procédure pénale.

51.

Bien que la Cour ait jugé, dans l’arrêt Grimaldi ( 19 ), que les juridictions nationales sont tenues de prendre les recommandations en considération, cette conclusion ne signifie pas que les recommandations soient de nature juridiquement contraignante. La Cour a simplement considéré qu’elles ne sauraient être ignorées lors de l’interprétation d’autres règles du droit de l’Union, mais n’a pas suggéré qu’elles créeraient une quelconque obligation de résultat. Les recommandations n’imposent donc pas aux juridictions nationales une obligation d’interprétation conforme.

52.

Le fait que le Conseil ait invité les États membres à « tenir compte » de la recommandation de la Commission ( 20 ) ne modifie pas non plus son caractère non contraignant. En effet, à peine un État membre a notifié à la Commission les mesures nécessaires à sa mise en œuvre ( 21 ).

53.

Les États membres ne sont dès lors liés ni par la définition de la « personne vulnérable » ni par la présomption de vulnérabilité des personnes atteintes de certains troubles, pathologies ou incapacités, telles que proposées par la recommandation de la Commission (voir points 47 et 48 des présentes conclusions).

54.

En l’absence de dispositions du droit de l’Union plus spécifiques que la recommandation de la Commission, il ne reste que les dispositions en miroir de l’article 13 de la directive 2013/48 ( 22 ) et de l’article 9 de la directive 2016/1919 ( 23 ), qui exigent des États membres qu’ils veillent à ce que « soient pris en compte les besoins spécifiques des personnes vulnérables qui sont soupçonnées ou poursuivies » ( 24 ).

55.

La Cour a jugé, dans le cadre de l’interprétation de l’article 13 de la directive 2013/48, qu’une personne aliénée devait être considérée comme vulnérable ( 25 ). Il en est ainsi même si la directive en question ne précise pas explicitement les catégories de personnes vulnérables ( 26 ).

56.

La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (ci-après la « Cour EDH ») corrobore cette approche. Celle-ci a jugé que la participation réelle à la procédure pénale présuppose que « l’accusé comprenne globalement la nature et l’enjeu pour lui du procès, notamment la portée de toute peine pouvant lui être infligée » ( 27 ).

57.

En outre, lors de l’appréciation de l’équité globale de la procédure pénale, la Cour EDH a dressé une liste de facteurs pertinents, dont le premier est « la vulnérabilité particulière du requérant, par exemple en raison de son âge ou de ses capacités mentales » ( 28 ).

58.

Enfin, la Cour EDH a également jugé qu’un adulte était particulièrement vulnérable en cas d’alcoolisme chronique ou d’intoxication sévère à l’alcool, de handicap physique ou de pathologie, d’appartenance aux couches socialement défavorisées de la société, ou de trouble mental ( 29 ).

59.

Dans l’ensemble, et sans qu’il soit nécessaire de donner une définition exhaustive de la « personne vulnérable » aux fins de la présente affaire, l’on peut établir avec certitude que les personnes souffrant de troubles mentaux, telles que K.P., sont considérées comme des suspects ou des personnes poursuivies vulnérables en vertu du droit de l’Union.

60.

J’aborderai à présent les obligations que les deux directives en cause imposent aux autorités nationales en ce qui concerne le traitement des personnes vulnérables lors de la phase préalable d’une procédure pénale et les droits corrélatifs dont jouissent ces personnes vulnérables.

2. Obligations imposées aux autorités nationales dans le cadre de la procédure pénale lorsque le suspect ou la personne poursuivie est une personne vulnérable

61.

La Commission soutient que l’article 9 de la directive 2016/1919 doit être lu en ce sens qu’il introduit une obligation, pour les autorités compétentes, de procéder à une évaluation de la vulnérabilité si elles prennent connaissance d’éléments révélateurs de certaines maladies ou affections psychiatriques. Selon la Commission, toute autre lecture priverait cette disposition de son effet utile. La Commission étend cette lecture pour également conclure que l’aide juridictionnelle ne saurait être refusée sans examiner au préalable l’état mental de la personne concernée.

62.

Dans le même sens, le gouvernement polonais fait valoir que le droit polonais prévoit également que les autorités compétentes doivent accorder l’aide juridictionnelle chaque fois qu’elles prennent connaissance de la vulnérabilité potentielle de la personne concernée. À l’inverse de la Commission, le gouvernement polonais ne reconnaît cependant aucune sorte de présomption de vulnérabilité semblable à celle énoncée dans la recommandation de la Commission.

63.

Je rejoins le gouvernement polonais en ce qu’il considère que, comme je l’ai déjà expliqué ( 30 ), la recommandation de la Commission, selon laquelle les États membres devraient prévoir dans leur ordre juridique une présomption de vulnérabilité dans certaines situations, n’est pas juridiquement contraignante. À cet égard, je considère également que les modalités de détermination de la vulnérabilité d’une personne demeurent, à l’heure actuelle, du ressort des États membres.

64.

Cela étant, c’est à juste titre que la Commission affirme que l’article 9 de la directive 2016/1919 – et, d’ailleurs, l’article 13 de la directive 2013/48 – serait privé d’effet utile si les autorités nationales ne se voyaient pas imposer une certaine forme d’obligation de reconnaître la vulnérabilité d’un suspect ou d’une personne poursuivie et d’y répondre adéquatement. Les juridictions nationales doivent interpréter le droit national de manière à ne pas vider le droit de l’Union de sa substance.

65.

L’article 9 de la directive 2016/1919 et l’article 13 de la directive 2013/48 doivent être interprétés en ce sens qu’ils exigent des autorités compétentes qu’elles examinent avec diligence la possibilité qu’un suspect ou une personne poursuivie soit vulnérable en raison de difficultés à comprendre la procédure et à y participer ( 31 ). Cette obligation est d’effet direct. En cas de suspicion de vulnérabilité, les autorités sont tenues de veiller tout particulièrement à ce que les droits accordés par les directives 2013/48 et 2016/1919 soient protégés.

66.

S’agissant du droit d’accès à un avocat, l’article 3, paragraphe 2, de la directive 2013/48 indique que K.P., même s’il n’avait pas été vulnérable, aurait dû être assisté par un avocat lors des interrogatoires de police et, assurément, sans retard indu après la privation de liberté. Il est d’autant plus important de respecter ce droit lorsque la personne est vulnérable.

67.

Je conclus donc que l’article 3, paragraphe 2, de la directive 2013/48, lu en combinaison avec l’article 13 de celle-ci, a un effet direct et doit être interprété en ce sens que les autorités compétentes qui ont connaissance de la vulnérabilité potentielle d’une personne soupçonnée ou poursuivie doivent veiller à ce que cette personne soit assistée par un avocat.

68.

S’agissant de l’octroi de l’aide juridictionnelle, une interprétation analogue me paraît convaincante ( 32 ).

69.

Dans les situations d’application de la directive 2016/1919, l’aide juridictionnelle peut être accordée sur la base soit d’un critère de ressources ( 33 ), soit d’un critère de bien-fondé ( 34 ), soit des deux. De manière générale, l’article 4, paragraphe 1, de cette directive prévoit que « les suspects et les personnes poursuivies qui ne disposent pas de ressources suffisantes pour obtenir l’assistance d’un avocat [ont] droit à l’aide juridictionnelle lorsque les intérêts de la justice l’exigent ».

70.

Je rejoins toutes les parties à la présente procédure sur le fait que, une fois la vulnérabilité d’un suspect ou d’une personne poursuivie établie, sa participation effective à la procédure pourrait être mise en péril sans l’octroi de l’aide juridictionnelle. Cela est conforme à l’article 4, paragraphe 5, de la directive 2016/1919, qui impose aux États membres de veiller à ce que l’aide juridictionnelle soit accordée sans retard indu, et au plus tard avant l’interrogatoire mené par la police.

71.

Tel est d’autant plus le cas dans une situation, telle que celle en cause au principal, où la sanction prévue est la privation de liberté ( 35 ).

72.

Je conclus par conséquent que les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, de l’article 4, paragraphes 1 et 5, et de l’article 9 de la directive 2016/1919 ont un effet direct et doivent être interprétées en ce sens que les autorités compétentes qui ont connaissance de la vulnérabilité potentielle d’un suspect ou d’une personne poursuivie doivent lui accorder l’aide juridictionnelle. Cela est particulièrement important dans les situations où la sanction de l’infraction reprochée est la privation de liberté.

3. Conclusion sur la vulnérabilité

73.

Le droit de l’Union, dans son état actuel, n’impose pas aux États membres d’introduire une présomption de vulnérabilité. Il appartient au droit national d’établir les modalités et les procédures exactes pour déterminer la vulnérabilité d’une personne.

74.

L’article 9 de la directive 2016/1919 et l’article 13 de la directive 2013/48 doivent être interprétés en ce sens qu’ils exigent des autorités compétentes qu’elles examinent avec diligence la possibilité qu’un suspect ou une personne poursuivie soit vulnérable en raison de difficultés à comprendre la procédure et à y participer. Cette obligation est d’effet direct. En cas de suspicion de vulnérabilité, les autorités sont tenues de veiller tout particulièrement à ce que les droits accordés par les directives 2013/48 et 2016/1919 soient protégés.

75.

Les dispositions combinées de l’article 3, paragraphe 2, et de l’article 13 de la directive 2013/48 ont un effet direct et doivent être interprétées en ce sens que les autorités compétentes qui sont conscientes de la vulnérabilité potentielle d’une personne soupçonnée ou poursuivie doivent veiller à ce que cette personne soit assistée par un avocat.

76.

Les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, de l’article 4, paragraphes 1 et 5, et de l’article 9 de la directive 2016/1919 ont un effet direct et doivent être interprétées en ce sens que les autorités compétentes qui ont connaissance de la vulnérabilité potentielle d’une personne soupçonnée ou poursuivie doivent lui accorder l’aide juridictionnelle. Cela est particulièrement important dans les situations où la sanction de l’infraction reprochée est la privation de liberté.

C. Voies de recours (deuxième et dixième questions)

77.

Par ses deuxième et dixième questions, la juridiction de renvoi demande si les États membres sont tenus de veiller à ce que des recours juridictionnels soient ouvert à la fois contre la décision de procéder à l’interrogatoire d’une personne vulnérable en l’absence d’un avocat et contre la décision de ne pas promptement déceler et reconnaître une personne vulnérable.

78.

L’article 12 de la directive 2013/48 et l’article 8 de la directive 2016/1919 imposent tous deux aux États membres d’ouvrir des voies de recours effectives aux suspects ou aux personnes poursuivies en cas de violation des droits qu’elles tirent de chaque directive.

79.

Le droit à un recours effectif comprend le droit d’accès à une juridiction ayant le pouvoir d’apprécier et de remédier à la violation du droit fondé sur le droit de l’Union. La Cour l’a confirmé dès l’arrêt Johnston ( 36 ) et la même exigence découle aujourd’hui de l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »).

80.

Cela étant, les directives en cause ne précisent pas les conséquences de la constatation judiciaire d’une violation du droit d’accès à un avocat ou à l’aide juridictionnelle. Au lieu de cela, elles laissent aux États membres le soin de choisir ces conséquences et exigent uniquement que la voie de recours choisie soit effective.

81.

Plus précisément, les directives en cause restent muettes quant au point de savoir s’il y a lieu d’écarter les éléments de preuve recueillis en violation d’un tel droit. Cet élément me semble être le cœur de la question par laquelle la juridiction de renvoi cherche à savoir si certains actes accomplis par les autorités au cours de la procédure d’enquête sont soumis à un contrôle juridictionnel.

82.

Dans leurs observations écrites devant la Cour, les parties, et en particulier le Prokuratur Rejonowy we Włocławku (procureur du parquet d’arrondissement de Włocławek), insistent fortement sur le fait que les deux dispositions susmentionnées ne contiennent pas de règle selon laquelle la juridiction nationale devrait constater l’irrecevabilité des preuves recueillies en violation des directives, cette question n’étant nullement régi par le droit de l’Union.

83.

Partant du point de vue que j’ai adopté dans l’affaire M.S. e.a. (Droits procéduraux d’une personne mineure) ( 37 ), je souscris à l’argument du parquet d’arrondissement de Włocławek : à l’heure actuelle, la législation pertinente de l’Union ne réglemente pas l’admissibilité des preuves dans les procédures pénales nationales. La question de l’admissibilité des preuves relève, jusqu’à présent, du droit national ( 38 ).

84.

Cela étant, lorsque le droit de l’Union s’applique, les dispositions de droit national pertinentes ne sauraient méconnaître les articles 47 et 48 de la Charte ( 39 ).

85.

À mon avis, le respect des droits fondamentaux consacrés aux articles 47 et 48 de la Charte exige que les juges nationaux disposent de la flexibilité nécessaire pour évaluer l’équité globale de la procédure. S’ils estiment qu’un élément de preuve devrait être écarté parce qu’il a été recueilli à la suite d’une violation des droits de la défense, ils devraient être libres de l’exclure. En d’autres termes, le droit de l’Union ne réglemente pas l’admissibilité des preuves, mais il s’oppose à ce que le droit national limite les pouvoirs des juges du fond d’apprécier librement les preuves et de tirer de cette appréciation toute conséquence qu’ils jugeraient nécessaire ( 40 ).

86.

La Cour EDH suit également une approche similaire et considère que la convention européenne des droits de l’homme ne réglemente pas la recevabilité des preuves ( 41 ), son rôle, en tant que juridiction, se limitant à apprécier s’il a été porté atteinte à l’équité globale de la procédure ( 42 ).

87.

En conclusion, le principe de protection juridictionnelle effective exige que toute violation d’un droit fondé sur le droit de l’Union soit soumise à un contrôle juridictionnel. L’article 12 de la directive 2013/48 et l’article 8 de la directive 2016/1919 ne précisent cependant pas les voies de recours appropriées et, au lieu de cela, laissent ce choix aux États membres, en exigeant uniquement que la voie de recours choisie soit effective. Cela étant, le respect des droits fondamentaux consacrés aux articles 47 et 48 de la Charte exige que les juges nationaux disposent de la flexibilité nécessaire pour évaluer l’équité globale de la procédure. S’ils estiment qu’un élément de preuve devrait être écarté parce qu’il a été recueilli à la suite d’une violation des droits de la défense, ils devraient être libres de l’exclure.

D. Traitements inhumains ou dégradants (douzième question)

88.

Par sa douzième question, la juridiction de renvoi demande si l’interrogatoire d’un suspect par un officier de police ou par une autre personne autorisée, effectué en l’absence d’un avocat dans un hôpital psychiatrique, sans tenir compte de la situation d’insécurité et dans des conditions de liberté d’expression particulièrement limitée et de fragilité psychique spécifique, constitue un traitement inhumain ou dégradant au sens de l’article 4 de la Charte.

89.

Conformément à l’article 94 du règlement de procédure de la Cour, il incombe à la juridiction de renvoi de définir le cadre factuel et réglementaire dans lequel s’insèrent les questions qu’elle pose ou, à tout le moins, d’expliquer les hypothèses factuelles sur lesquelles ces questions sont fondées ( 43 ).

90.

La juridiction de renvoi a expliqué dans la demande de décision préjudicielle que, lorsque la police a interrogé K.P. le 14 octobre 2022, celui-ci se trouvait dans un hôpital psychiatrique. La décision de renvoi ne contient cependant aucune autre précision concernant cet interrogatoire qui permettrait à la Cour de fournir des indications quant à une éventuelle violation de l’interdiction des traitements inhumains ou dégradants.

91.

C’est pourquoi j’estime que, faute d’informations suffisantes, la Cour devrait déclarer la douzième question irrecevable.

92.

Néanmoins, par souci d’exhaustivité, la Cour pourrait fournir à la juridiction nationale les paramètres pertinents que cette dernière pourrait alors utiliser pour établir les faits et se prononcer sur une éventuelle violation de l’interdiction des traitements inhumains ou dégradants.

93.

Dans l’arrêt Jawo ( 44 ), la Cour a jugé que l’article 4 de la Charte et l’article 3 de la convention européenne des droits de l’homme ont la même portée et le même sens. Il est donc utile de se référer à la jurisprudence de la Cour EDH ( 45 ).

94.

Pour déterminer l’existence d’un traitement inhumain ou dégradant sur une personne vulnérable dans le cadre d’une procédure pénale, la Cour EDH a jugé, dans l’arrêt Khlaifia e.a. c. Italie, que l’appréciation du caractère inhumain ou dégradant d’un traitement est « relative [et] dépend de l’ensemble des données de la cause, notamment de la durée du traitement et de ses effets physiques ou mentaux ainsi que, parfois, du sexe, de l’âge et de l’état de santé de la victime » ( 46 ).

95.

La Cour EDH a fourni des exemples de facteurs qu’elle pourrait prendre en compte pour déterminer la gravité du traitement au cas par cas. Ces exemples incluent le but dans lequel le traitement a été infligé et l’intention ou la motivation qui l’ont inspiré, le contexte dans lequel le traitement a été infligé, telle une atmosphère de vive tension et à forte charge émotionnelle, ainsi que l’éventuelle situation de vulnérabilité dans laquelle pouvait se trouver la victime, gardant à l’esprit que les personnes privées de liberté sont normalement dans une telle situation ( 47 ).

96.

L’on peut conclure avec certitude que le seul fait que K.P. ait été interrogé sans avocat alors qu’il était admis dans hôpital psychiatrique ne constitue pas, en tant que tel, un traitement inhumain ou dégradant au regard de la jurisprudence susmentionnée de la Cour EDH.

97.

Toutefois, il appartient à la juridiction nationale de procéder à l’appréciation des faits et de constater, le cas échéant, une éventuelle violation de l’article 4 de la Charte.

E. Effet direct (quatrième, cinquième, sixième, huitième, onzième, treizième et quatorzième questions)

98.

Par ses quatrième, cinquième, sixième, huitième, onzième, treizième et quatorzième questions, la juridiction de renvoi s’interroge sur les conséquences qu’il convient de tirer de l’effet direct des dispositions pertinentes des directives en cause.

99.

Le procureur du parquet d’arrondissement de Włocławek, le gouvernement polonais et la Commission font valoir que la quatorzième question préjudicielle, relative aux obligations du ministère public lors de la phase préalable de la procédure pénale, n’est pas pertinente pour la résolution de l’affaire dont la juridiction de renvoi est saisie et est donc irrecevable.

100.

Je ne partage pas cet avis. Pour la juridiction de renvoi, il est important de savoir si les actes accomplis par le ministère public lors de la phase préalable de la procédure pénale sont conformes au droit de l’Union afin d’apprécier de manière adéquate et, le cas échéant, d’exclure les éléments de preuve qui lui sont présentés. J’estime par conséquent que la quatorzième question préjudicielle est recevable.

101.

Il convient d’ajouter que le procureur du parquet d’arrondissement de Włocławek fait valoir, dans ses observations écrites, que les dispositions nationales en cause ne sont en rien problématiques du point de vue du droit de l’Union et que ce sont plutôt les acteurs de la procédure qui ont commis des erreurs et des omissions à l’égard de K.P.

102.

Dès lors qu’il appartient en définitive à la juridiction de renvoi d’établir ce dernier point, je me limiterai à résumer ici les conséquences d’une situation dans laquelle le droit de l’Union pertinent, tel qu’interprété par la Cour, diffère du droit national tel que la juridiction de renvoi le comprend.

103.

La Cour a déjà expliqué à maintes reprises les conséquences de l’effet direct dans sa jurisprudence. Comme je l’ai fait dans l’affaire M.S. e.a. (Droits procéduraux d’une personne mineure) ( 48 ), je me limiterai donc à ne répéter que les conséquences les plus importantes qui concernent la présente affaire.

104.

En vertu de l’article 19, paragraphe 1, TUE et de l’article 267, premier alinéa, TFUE, la Cour est compétente pour interpréter le seul droit de l’Union, tandis que les juridictions nationales ont la compétence exclusive d’interpréter le droit national ( 49 ).

105.

Selon cette stricte répartition des tâches entre la Cour et les juridictions nationales, la première n’est pas compétente pour statuer sur la compatibilité du droit national avec le droit de l’Union ( 50 ). Il appartient à la juridiction de renvoi, après avoir reçu la réponse de la Cour, de tirer les conséquences qui s’imposent pour le droit national applicable ( 51 ).

106.

Les conséquences de l’éventuelle constatation, par une juridiction nationale, d’une incompatibilité entre le droit national et le droit de l’Union sont les suivantes.

107.

Si la juridiction nationale peut interpréter les dispositions existantes du droit national en conformité avec le droit de l’Union, tel qu’interprété par la Cour, elle est tenue de le faire ( 52 ). Cette interprétation conforme du droit national et l’application de celui-ci devraient mener la juridiction de renvoi à un résultat identique à celui prescrit par le droit de l’Union applicable. Dans la présente affaire, cela signifie qu’il doit exister un droit, pour la personne vulnérable, de voir sa vulnérabilité déterminée par des autorités compétentes et d’être interrogée en présence d’un avocat ou, si elle n’en a pas, de se voir fournir l’aide juridictionnelle.

108.

Si la juridiction nationale ne peut pas interpréter le droit national d’une manière conforme au droit de l’Union, le principe de l’effet direct entre en jeu. En vertu de ce principe, les particuliers peuvent faire valoir les droits qu’ils tirent du droit de l’Union en invoquant directement les dispositions du droit de l’Union devant les juridictions nationales et celles-ci sont donc tenues de reconnaître ces droits en appliquant directement les dispositions pertinentes du droit de l’Union ( 53 ).

109.

Si ces droits se heurtent à des dispositions de droit national, le droit de l’Union habilite les juridictions nationales à écarter de telles dispositions nationales contraires. Cette habilitation résulte de l’effet combiné des principes constitutionnels de l’Union d’effet direct et de primauté du droit de l’Union ( 54 ).

110.

En résumé, la juridiction de renvoi devrait s’efforcer d’éliminer tout obstacle éventuel à la reconnaissance de droits fondés sur le droit de l’Union, en interprétant les dispositions pertinentes du droit national de manière conforme. Si une interprétation conforme s’avère impossible, la juridiction de renvoi doit écarter les règles nationales contraires et protéger les droits conférés par le droit de l’Union.

111.

Enfin, il incombe non seulement aux juridictions nationales, mais également aux administrations nationales ( 55 ) ainsi qu’à tous les autres organes de l’État ( 56 ) d’assurer le plein effet des dispositions du droit de l’Union. L’effet direct, l’interprétation conforme et la primauté du droit de l’Union lient donc tous les organes de l’État, qui sont également tenus de reconnaître les droits conférés par le droit de l’Union.

112.

Il s’ensuit que, lors de la phase préalable d’une procédure pénale, le ministère public et la police sont tenus de reconnaître les droits des personnes vulnérables ainsi que les obligations corrélatives qui leur incombent sur le fondement direct des directives pertinentes. Le ministère public et la police doivent interpréter le droit national conformément aux résultats requis par ces directives. À titre subsidiaire, ils ont l’obligation d’écarter les règles du droit national afin de permettre la protection des personnes vulnérables également requise par ces directives. Cela inclut toute règle de droit national qui empêcherait un membre du ministère public chargé de traiter l’affaire de donner plein effet à l’application du droit de l’Union, telle que des instructions contraignantes émanant d’un supérieur hiérarchique ou de tout autre organe.

113.

Si le ministère public, ou un autre organe chargé de la procédure pénale, ne donne pas plein effet au droit de l’Union (soit en n’interprétant pas les règles nationales de manière à ce qu’elles soient conformes au droit de l’Union, soit en appliquant des règles nationales contraires au droit de l’Union), la juridiction devant laquelle le procès pénal est pendant doit constater que ces organes de l’État ont manqué aux obligations qui leur incombent en vertu du droit de l’Union.

F. Indépendance du ministère public

114.

Par sa quinzième question, la juridiction de renvoi demande si l’article 2 TUE, l’article 19, paragraphe 1, TUE, l’État de droit, le principe de l’indépendance des juges et l’article 47 de la Charte exigent qu’un procureur soit indépendant.

115.

Le parquet d’arrondissement de Włocławek, le gouvernement polonais et la Commission expriment tous des doutes quant à la recevabilité de cette question.

116.

Il est de jurisprudence constante que les questions posées par un juge national, « dans le cadre réglementaire et factuel qu’il définit sous sa responsabilité, et dont il n’appartient pas à la Cour de vérifier l’exactitude, bénéficient d’une présomption de pertinence » ( 57 ). Néanmoins, si la Cour considère que la réponse aux questions posées n’est pas nécessaire pour permettre à la juridiction de renvoi de rendre son jugement dans l’affaire dont elle est saisie, elle décline sa compétence ( 58 ).

117.

Il ne me semble pas qu’une question relative à l’organisation générale du ministère public en Pologne soit directement pertinente pour la procédure pénale pendante devant la juridiction de renvoi. Quelle que soit son indépendance par rapport au pouvoir exécutif, le ministère public est tenu de garantir les droits que le droit de l’Union confère aux personnes vulnérables dans le cadre d’une procédure pénale ( 59 ).

118.

Je propose donc à la Cour de déclarer la quinzième question irrecevable.

V. Conclusion

119.

Eu égard aux considérations qui précèdent, je propose à la Cour de répondre de la manière suivante aux questions préjudicielles posées par le Sąd Rejonowy we Włocławku (tribunal d’arrondissement de Włocławek, Pologne) :

1)

En réponse aux première, deuxième, troisième, septième, neuvième et dixième questions de la juridiction de renvoi, le droit de l’Union, dans son état actuel, n’impose pas aux États membres l’obligation d’introduire une présomption de vulnérabilité. Il appartient au droit national d’établir les modalités et les procédures exactes pour déterminer la vulnérabilité d’une personne.

L’article 9 de la directive (UE) 2016/1919 du Parlement européen et du Conseil, du 26 octobre 2016, concernant l’aide juridictionnelle pour les suspects et les personnes poursuivies dans le cadre des procédures pénales et pour les personnes dont la remise est demandée dans le cadre des procédures relatives au mandat d’arrêt européen, et l’article 13 de la directive 2013/48/UE du Parlement européen et du Conseil, du 22 octobre 2013, relative au droit d’accès à un avocat dans le cadre des procédures pénales et des procédures relatives au mandat d’arrêt européen, au droit d’informer un tiers dès la privation de liberté et au droit des personnes privées de liberté de communiquer avec des tiers et avec les autorités consulaires,

doivent être interprétés en ce sens que :

ils exigent des autorités compétentes qu’elles examinent avec diligence la possibilité qu’un suspect ou une personne poursuivie soit vulnérable en raison de difficultés à comprendre la procédure et à y participer. Cette obligation est d’effet direct. En cas de suspicion de vulnérabilité, les autorités sont tenues de veiller tout particulièrement à ce que les droits accordés par les directives 2013/48 et 2016/1919 soient protégés.

L’article 3, paragraphe 2, de la directive 2013/48, lu en combinaison avec l’article 13 de celle-ci, a un effet direct et doit être interprété en ce sens que les autorités compétentes qui ont connaissance de la vulnérabilité potentielle d’une personne soupçonnée ou poursuivie doivent veiller à ce que cette personne soit assistée par un avocat.

Les dispositions combinées de l’article 2, paragraphe 1, de l’article 4, paragraphes 1 et 5, et de l’article 9 de la directive 2016/1919 ont un effet direct et doivent être interprétées en ce sens que les autorités compétentes qui ont connaissance de la vulnérabilité potentielle d’une personne soupçonnée ou poursuivie doivent lui accorder l’aide juridictionnelle. Cela est particulièrement important dans les situations où la sanction de l’infraction reprochée est la privation de liberté.

2)

En réponse aux deuxième et dixième questions de la juridiction de renvoi, le principe de protection juridictionnelle effective exige que toute violation d’un droit fondé sur le droit de l’Union soit soumise à un contrôle juridictionnel. L’article 12 de la directive 2013/48 et l’article 8 de la directive 2016/1919 ne précisent cependant pas les voies de recours appropriées et, au lieu de cela, laissent ce choix aux États membres, en exigeant uniquement que la voie de recours choisie soit effective. Cela étant, le respect des droits fondamentaux consacrés aux articles 47 et 48 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne exige que les juges nationaux disposent de la flexibilité nécessaire pour évaluer l’équité globale de la procédure. S’ils estiment qu’un élément de preuve devrait être écarté parce qu’il a été recueilli à la suite d’une violation des droits de la défense, ils devraient être libres de l’exclure.

3)

Faute d’informations suffisantes, la douzième question préjudicielle est irrecevable.

4)

En réponse aux quatrième, cinquième, sixième, huitième, onzième, treizième et quatorzième questions préjudicielles, la juridiction de renvoi devrait s’efforcer d’éliminer tout obstacle éventuel à la reconnaissance des droits d’effet direct conférés par la directive 2013/48 et la directive 2016/1919, en interprétant le droit national conformément à celles-ci. Si cela n’est pas possible, la juridiction de renvoi devrait écarter les règles nationales contraires en se fondant sur l’effet direct et la primauté du droit de l’Union. L’interprétation conforme, l’effet direct et la primauté du droit de l’Union lient tous les organes de l’État, qui sont également tenus de reconnaître les droits conférés par le droit de l’Union. Il s’ensuit que, lors de la phase préalable de la procédure pénale, le ministère public et la police sont tenus de reconnaître les droits des personnes vulnérables ainsi que les obligations corrélatives auxquelles ils sont tenus sur le fondement direct des directives pertinentes. S’ils restent en défaut de le faire, la juridiction devant laquelle le procès pénal est pendant doit constater que ces organes de l’État ont violé leurs obligations au titre du droit de l’Union.

5)

Faute d’être directement pertinente aux fins des procédures au principal devant la juridiction de renvoi, la quinzième question préjudicielle est irrecevable.


( 1 ) Langue originale : l’anglais.

( i ) Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.

( 2 ) Directive du Parlement européen et du Conseil du 22 octobre 2013 relative au droit d’accès à un avocat dans le cadre des procédures pénales et des procédures relatives au mandat d’arrêt européen, au droit d’informer un tiers dès la privation de liberté et au droit des personnes privées de liberté de communiquer avec des tiers et avec les autorités consulaires (JO 2013, L 294, p. 1).

( 3 ) Directive du Parlement européen et du Conseil du 26 octobre 2016 concernant l’aide juridictionnelle pour les suspects et les personnes poursuivies dans le cadre des procédures pénales et pour les personnes dont la remise est demandée dans le cadre des procédures relatives au mandat d’arrêt européen (JO 2016, L 297, p. 1).

( 4 ) Arrêt du 22 juin 2023, K.B. et F.S. (Relevé d’office dans le domaine pénal) (C‑660/21, EU:C:2023:498, points 44, 49 et 53).

( 5 ) Conclusions de l’avocat général Bobek dans l’affaire Moro (C‑646/17, EU:C:2019:95, note 15) ; de l’avocat général Pikamäe dans l’affaire Spetsializirana prokuratura (Déclaration des droits) (C‑649/19, EU:C:2020:758, points 53 et 81) ; de l’avocat général Pikamäe dans l’affaire K.B. et F.S. (Relevé d’office dans le domaine pénal) (C‑660/21, EU:C:2023:52, note 58) ; de l’avocat général Ćapeta dans l’affaire M.S. e.a. (Droits procéduraux d’une personne mineure) (C‑603/22, EU:C:2024:157, notes 14 et 34), ainsi que de l’avocat général Pikamäe dans les affaires 1Dream, 1Dream e.a. et Lireva Investments et FORTRESS FINANCE (C‑767/22, C‑49/23 et C‑161/23, EU:C:2024:608, point 55).

( 6 ) En vertu de l’article 1er, paragraphe 2, de la directive 2016/1919, celle-ci « complète les directives [2013/48] et (UE) 2016/800. Aucune disposition de [cette] directive ne peut être interprétée comme limitant les droits prévus dans lesdites directives ».

( 7 ) Arrêt du 7 septembre 2023, Rayonna prokuratura Lovech, teritorialno otdelenie Lukovit (Fouille corporelle) (C‑209/22, EU:C:2023:634, point 37). Sur l’alignement de cette interprétation large avec la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, voir conclusions de l’avocat général Bobek dans l’affaire VW (Droit d’accès à un avocat en cas de non-comparution) (C‑659/18, EU:C:2019:940, point 35 et jurisprudence citée).

( 8 ) De même, une personne est considérée comme un suspect, et donc couverte par le champ d’application de cette directive, dans une situation où les agents de police procèdent « à la fouille corporelle de la personne concernée et à la saisie de ce qu’elle a déclaré détenir, ces actes, d’une part, établissent que cette personne est désormais soupçonnée par une autorité compétente et, d’autre part, informent, implicitement mais nécessairement, ladite personne de ce soupçon ». Voir arrêt du 7 septembre 2023, Rayonna prokuratura Lovech, teritorialno otdelenie Lukovit (Fouille corporelle) (C‑209/22, EU:C:2023:634, point 43).

( 9 ) Aucun élément du dossier ne suggère que K.P. aurait renoncé au droit d’être assisté par un avocat. S’il l’avait fait, les autorités auraient toutefois eu la responsabilité supplémentaire de lui fournir « des informations claires et suffisantes, dans un langage simple et compréhensible, compte tenu de sa condition de personne vulnérable, sur la teneur [du droit d’être assisté par un avocat] et sur les conséquences éventuelles d’une renonciation à celui-ci » (arrêt du 14 mai 2024, Stachev, C‑15/24 PPU, EU:C:2024:399, point 64).

( 10 ) Le point de savoir si K.P. pouvait concrètement prétendre à l’aide juridictionnelle dans les conditions prévues par la directive 2016/1919 est une question différente, que j’aborderai ci‑après dans la sous-section IV.B.2.

( 11 ) Résolution du Conseil du 30 novembre 2009 relative à la feuille de route visant à renforcer les droits procéduraux des suspects ou des personnes poursuivies dans le cadre des procédures pénales (JO 2009, C 295, p. 1).

( 12 ) La Commission a reconnu qu’il n’y avait pas de consensus entre les États membres sur la notion de « vulnérabilité » dans le document de travail de ses services intitulé « Analyse d’impact jointe à la proposition de directive du Parlement européen et du Conseil SWD(2013) 480 final », du 27 novembre 2013, relatif à la mise en place de garanties procédurales en faveur des enfants qui sont des suspects ou des personnes poursuivies dans le cadre des procédures pénales, p. 12 à 28.

( 13 ) Directive (UE) 2016/800 du Parlement européen et du Conseil, du 11 mai 2016, relative à la mise en place de garanties procédurales en faveur des enfants qui sont des suspects ou des personnes poursuivies dans le cadre des procédures pénales (JO 2016, L 132, p. 1), considérants 4 à 6.

( 14 ) Mergaerts, L., « Defence lawyers views on and identification of suspect vulnerability in criminal proceedings » (« Positions des avocats de la défense sur la vulnérabilité du suspect dans les procédures pénales et sur la détection de cette vulnérabilité »), International Journal of the Legal Profession, vol. 29(3), 2022, p. 281 et 283.

( 15 ) Recommandation de la Commission du 27 novembre 2013 relative à des garanties procédurales en faveur des personnes vulnérables soupçonnées ou poursuivies dans le cadre des procédures pénales (JO 2013, C 378, p. 8, ci-après la « recommandation de la Commission »). Pour une critique de cette recommandation eu égard à son caractère vague et général, voir Meysman, M., « Quo Vadis with Vulnerable Defendants in the EU ? » (« Qu’en est-il des personnes vulnérables mises en cause dans des procédures pénales dans l’Union européenne ? »), European Criminal Law Review, vol. 4(2), 2014, p. 179 et 188.

( 16 ) Recommandation de la Commission, premier considérant. Pour une critique du caractère trop restrictif de cette définition, voir Waddington, L., « Exploring Vulnerability in EU Law : An Analysis of “Vulnerability” in EU Criminal Law and Consumer Protection Law » (« Étude sur la vulnérabilité en droit de l’Union européenne : analyse de la notion de “vulnérabilité” en droit pénal européen et en droit européen sur la protection des consommateurs »), European Law Review, vol. 45(6), 2020, p. 779 et 791.

( 17 ) Recommandation de la Commission, point 7. La Commission a identifié les personnes souffrant de troubles mentaux (par exemple les personnes atteintes de troubles psychiatriques tels que la schizophrénie) en tant que personnes vulnérables en 2003. Voir « Livre vert de la Commission – Garanties procédurales accordées aux suspects et aux personnes mises en cause dans des procédures pénales dans l’Union européenne » (COM/2003/0075 final).

( 18 ) Sur cette critique et, plus largement, sur la réticence de la Commission à préconiser un acte légalement contraignant en faveur des adultes vulnérables et sur les problèmes qui en découlent, voir Meysman, M, cité à la note en bas de page 15 des présentes conclusions, p. 191 à 193. Sur la genèse du choix de la Commission de finalement recourir à une recommandation, voir van der Aa, S., « Variable vulnerabilities ? Comparing the Rights of Adult Vulnerable Suspects and Vulnerable Victims under EU Law » (« Vulnérabilités variables ? Comparaison des droits des suspects vulnérables et des droits des victimes vulnérables en droit de l’Union »), New Journal of European Criminal Law, vol. 7(1), 2016, p. 39 et 43 à 47.

( 19 ) Arrêt du 13 décembre 1989, Grimaldi (C‑322/88, EU:C:1989:646, point 18) : « [L]es juges nationaux sont tenus de prendre les recommandations en considération en vue de la solution des litiges qui leur sont soumis, notamment lorsque celles-ci éclairent l’interprétation de dispositions nationales prises dans le but d’assurer leur mise en œuvre, ou encore lorsqu’elles ont pour objet de compléter des dispositions communautaires ayant un caractère contraignant. »

( 20 ) Conclusions du Conseil sur la protection des adultes vulnérables dans l’ensemble de l’Union européenne (JO 2021, C 330 I, p. 1), p. 5 et 6. Dans ce document, le Conseil a également invité la Commission à « examiner s’il y a un besoin de renforcer, de manière globale, les garanties procédurales pour les adultes vulnérables soupçonnés ou poursuivis dans le cadre de procédures pénales ».

( 21 ) Conclusions du Conseil sur la protection des adultes vulnérables dans l’ensemble de l’Union européenne (JO 2021, C 330 I, p. 1), point 10.

( 22 ) Le considérant 51 de la directive 2013/48 expose par ailleurs que « [l]’obligation d’accorder une attention particulière aux suspects ou aux personnes poursuivies se trouvant dans une situation de faiblesse potentielle est à la base d’une bonne administration de la justice. Le ministère public, les autorités répressives et judiciaires devraient donc faciliter l’exercice effectif par ces personnes des droits prévus dans la présente directive, par exemple en tenant compte de toute vulnérabilité éventuelle affectant leur capacité d’exercer leur droit d’accès à un avocat et d’informer un tiers dès leur privation de liberté, et en prenant les mesures appropriées pour garantir l’exercice de ces droits ».

( 23 ) Le considérant 18 de la directive 2016/1919 expose par ailleurs que « [l]es États membres devraient arrêter les modalités pratiques concernant l’octroi de l’aide juridictionnelle. Ces modalités pourraient établir que l’aide juridictionnelle est octroyée à la demande du suspect, de la personne poursuivie ou de la personne dont la remise est demandée. Étant donné, en particulier, les besoins des personnes vulnérables, une telle demande ne devrait toutefois pas constituer une condition de fond pour l’octroi de l’aide juridictionnelle ».

( 24 ) Une disposition similaire existe en ce qui concerne le droit à l’information. Voir article 3, paragraphe 2, de la directive 2012/13/UE du Parlement européen et du Conseil, du 22 mai 2012, relative au droit à l’information dans le cadre des procédures pénales (JO 2012, L 142, p. 1).

( 25 ) Arrêt du 19 septembre 2019, Rayonna prokuratura Lom (C‑467/18, EU:C:2019:765, point 47) : « Les aliénés doivent donc être considérés comme des personnes vulnérables aux fins de cette disposition, puisque, en raison de graves troubles mentaux, ces personnes risquent de ne pas comprendre les informations qui leurs sont communiquées quant à leurs droits. » La Cour a tiré la même conclusion à l’égard d’une personne analphabète dans l’arrêt du 14 mai 2024, Stachev (C‑15/24 PPU, EU:C:2024:399, point 60).

( 26 ) Arrêt du 19 septembre 2019, Rayonna prokuratura Lom (C‑467/18, EU:C:2019:765, point 48).

( 27 ) Cour EDH, 10 novembre 2004, SC c. Royaume-Uni, (CE:ECHR:2004:0615JUD006095800, § 29). Voir également Cour EDH, 23 mars 2016, Blokhin c. Russie (CE:ECHR:2016:0323JUD004715206, § 195).

( 28 ) Cour EDH, 13 septembre 2016, Ibrahim e.a. c. Royaume-Uni (CE:ECHR:2016:0913JUD005054108, § 274).

( 29 ) Cour EDH, 31 mars 2009, Płonka c. Pologne (CE:ECHR:2009:0331JUD002031002) ; 27 janvier 2011, Bortnik c. Ukraine (CE:ECHR:2011:0127JUD003958204) ; 16 mars 2010, Oršuš e.a. c. Croatie (CE:ECHR:2010:0316JUD001576603) ; 23 mars 2016, Blokhin c. Russie (CE:ECHR:2016:0323JUD004715206) ; 16 décembre 2010, Borotyuk c. Ukraine (CE:ECHR:2010:1216JUD003357904). Pour une vue d’ensemble, voir Mergaerts, L., et Dehaghani, R., « Protecting vulnerable suspects in police investigations in Europe : Lessons learned from England and Wales and Belgium » (« La protection des suspects vulnérable dans les enquêtes de police en Europe : enseignements tirés de l’Angleterre et du pays de Galles ainsi que de la Belgique »), New Journal of European Criminal Law, vol. 11(3), 2020, p. 313.

( 30 ) Voir points 46 à 53 des présentes conclusions.

( 31 ) La juridiction de renvoi expose que les agents de police ont relevé que K.P. se comportait et s’exprimait de manière incohérente. Une telle circonstance aurait assurément dû amener les agents à envisager que K.P. pouvait souffrir d’une certaine forme de vulnérabilité.

( 32 ) Le considérant 23 de la directive 2016/1919 expose que les États membres devraient respecter les principes et les lignes directrices des Nations unies sur l’accès à l’assistance juridique dans le système de justice pénale. Parmi ceux-ci, le principe no 10 énonce que les autorités compétentes doivent prendre des mesures spéciales pour que l’assistance juridique soit réellement accessible, notamment aux malades mentaux. Ce document est disponible sous le lien suivant : https://www.unodc.org/documents/justice-and-prison-reform/Legal_aid_-principles_ans_guidlines-F-13-86717_ebook.pdf.

( 33 ) Conformément à l’article 4, paragraphe 3, de la directive 2016/1919, l’État membre qui applique un critère de ressources « prend en compte tous les facteurs pertinents et objectifs, tels que les revenus, le capital et la situation familiale de la personne concernée, ainsi que les coûts liés à l’assistance d’un avocat et le niveau de vie dans ledit État membre, afin de déterminer si, conformément aux critères applicables dans ledit État membre, le suspect ou la personne poursuivie n’a pas les ressources suffisantes pour obtenir l’assistance d’un avocat ».

( 34 ) Conformément à l’article 4, paragraphe 4, de la directive 2016/1919, l’État membre qui applique un critère de bien-fondé « prend en compte la gravité de l’infraction pénale, la complexité de l’affaire et la sévérité de la sanction en jeu, afin de déterminer si les intérêts de la justice exigent que l’aide juridictionnelle soit octroyée. En tout état de cause, le critère du bien-fondé est réputé être rempli dans les situations suivantes : a) lorsque le suspect ou la personne poursuivie comparaît devant une juridiction compétente ou un juge compétent qui doit statuer sur la détention à tout stade de la procédure dans le cadre du champ d’application de la présente directive ; et b) au cours de la détention ».

( 35 ) À titre d’exemple, l’article 4, paragraphe 4, de la directive 2016/1919 reprend « la gravité de l’infraction pénale, la complexité de l’affaire et la sévérité de la sanction en jeu » en tant que facteurs dont l’État membre peut tenir compte lorsqu’il statue sur l’octroi de l’aide juridictionnelle en fonction du critère de bien-fondé.

( 36 ) Arrêt du 15 mai 1986, Johnston (222/84, EU:C:1986:206, point 58).

( 37 ) Conclusions de l’avocat général Ćapeta dans l’affaire M.S. e.a. (Droits procéduraux d’une personne mineure) (C‑603/22, EU:C:2024:157, points 118 à 127).

( 38 ) La Cour l’a confirmé, en ce qui concerne la directive 2016/800, dans l’arrêt du 5 septembre 2024, M.S. e.a. (Droits procéduraux d’une personne mineure) (C‑603/22, EU:C:2024:685, points 169 à 174). Une exception à cette situation peut être trouvée dans l’interprétation, par la Cour, de l’article 14, paragraphe 7, de la directive 2014/41/UE du Parlement européen et du Conseil, du 3 avril 2014, concernant la décision d’enquête européenne en matière pénale (JO 2014, L 130, p. 1). Voir arrêt du 30 avril 2024, M.N. (EncroChat) (C‑670/22, EU:C:2024:372, points 126 à 131).

( 39 ) Arrêt du 7 septembre 2023, Rayonna prokuratura Lovech, teritorialno otdelenie Lukovit (Fouille corporelle) (C‑209/22, EU:C:2023:634, points 58 à 61).

( 40 ) Pour la même conclusion en ce qui concerne la directive 2016/800 lorsque les personnes vulnérables sont des enfants, voir arrêt du 5 septembre 2024, M.S. e.a. (Droits procéduraux d’une personne mineure) (C‑603/22, EU:C:2024:685, points 167, 168 et 174).

( 41 ) Voir arrêts de la Cour EDH du 12 juillet 1988, Schenk c. Suisse (CE:ECHR:1988:0712JUD001086284, § 45 et 46) ; du 1er mars 2007, Heglas c. République tchèque (CE:ECHR:2007:0301JUD000593502, § 84), ainsi que du 11 juillet 2017, Moreira Ferreira c. Portugal (no 2) (CE:ECHR:2017:0711JUD001986712, § 83).

( 42 ) Voir Cour EDH, 17 janvier 2017, Habran et Dalem c. Belgique (CE:ECHR:2017:0117JUD004300011, § 94).

( 43 ) Arrêt du 21 mars 2024, Remia Com Impex (C‑10/23, EU:C:2024:259, point 29).

( 44 ) Arrêt du 19 mars 2019, Jawo (C‑163/17, EU:C:2019:218, point 91).

( 45 ) Comme la Cour l’a fait à de nombreuses occasions, par exemple dans l’arrêt du 15 juillet 2021, Commission/Pologne (Régime disciplinaire des juges) (C‑791/19, EU:C:2021:596, point 165).

( 46 ) Cour EDH, 15 décembre 2016, Khlaifia e.a. c. Italie (CE:ECHR:2016:1215JUD001648312, § 159).

( 47 ) La Cour EDH a ajouté que « [l’article 3 de la convention européenne des droits de l’homme] impose néanmoins à l’État de s’assurer que toute personne est détenue dans des conditions compatibles avec le respect de la dignité humaine, que les modalités de sa détention ne la soumettent pas à une détresse ou à une épreuve d’une intensité qui excède le niveau inévitable de souffrance inhérent à une telle mesure et que, eu égard aux exigences pratiques de l’emprisonnement, sa santé et son bien-être sont assurés de manière adéquate » (Cour EDH, 15 décembre 2016, Khlaifia e.a. c.Italie, CE:ECHR:2016:1215JUD001648312, § 160).

( 48 ) Voir mes conclusions dans l’affaire M.S. e.a. (Droits procéduraux d’une personne mineure) (C‑603/22, EU:C:2024:157, points 128 à 135).

( 49 ) Arrêts du 17 juin 1999, Piaggio (C‑295/97, EU:C:1999:313, point 29), et du 15 janvier 2013, Križan e.a. (C‑416/10, EU:C:2013:8, point 58).

( 50 ) Arrêt du 21 janvier 1993, Deutsche Shell (C‑188/91, EU:C:1993:24, point 27).

( 51 ) Voir, à cet égard, arrêt du 17 juin 1999, Piaggio (C‑295/97, EU:C:1999:313, point 32).

( 52 ) Arrêts du 13 novembre 1990, Marleasing (C‑106/89, EU:C:1990:395, point 8), et du 24 janvier 2012, Dominguez (C‑282/10, EU:C:2012:33, points 23 à 27).

( 53 ) Arrêts du 5 février 1963, van Gend & Loos (26/62, EU:C:1963:1, p. 13) ; du 8 mars 2022, Bezirkshauptmannschaft Hartberg-Fürstenfeld (Effet direct) (C‑205/20, EU:C:2022:168, point 37), et du 5 septembre 2024, M.S. e.a. (Droits procéduraux d’une personne mineure) (C‑603/22, EU:C:2024:685, point 118).

( 54 ) Voir, par exemple, arrêts du 24 juin 2019, Popławski (C‑573/17, EU:C:2019:530, points 53 et 54), ainsi que du 18 janvier 2022, Thelen Technopark Berlin (C‑261/20, EU:C:2022:33, points 25 et 26).

( 55 ) Arrêt du 22 juin 1989, Costanzo (103/88, EU:C:1989:256, point 31).

( 56 ) Arrêt du 4 décembre 2018, Minister for Justice and Equality et Commissioner of An Garda Síochána (C‑378/17, EU:C:2018:979, point 38).

( 57 ) Arrêt du 8 décembre 2022, Inspektor v Inspektorata kam Visshia sadeben savet (Finalités du traitement de données à caractère personnel – Enquête pénale) (C‑180/21, EU:C:2022:967, point 66).

( 58 ) Arrêt du 26 mars 2020, Miasto Łowicz et Prokurator Generalny (C‑558/18 et C‑563/18, EU:C:2020:234, points 43 à 45).

( 59 ) La quinzième question correspond presque mot pour mot à la branche b) de la quatorzième question posée dans l’affaire C‑603/22, M.S e.a. (Droits procéduraux d’une personne mineure). Comme je l’ai indiqué dans mes conclusions dans cette affaire, cette question était irrecevable parce qu’elle était, comme en l’espèce, étrangère aux circonstances du litige et, partant, hypothétique. Voir mes conclusions dans l’affaire M.S. e.a. (Droits procéduraux d’une personne mineure) (C‑603/22, EU:C:2024:157, points 54 et 59).

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