| CELEX | 62023CO0232 |
| Type | Ordonnance CJUE |
| Date | mercredi 8 novembre 2023 |
ORDONNANCE DE LA COUR (neuvième chambre)
8 novembre 2023 (*)
« Renvoi préjudiciel – Article 53, paragraphe 2, du règlement de procédure de la Cour – Article 267 TFUE – Nécessité d’une interprétation du droit de l’Union pour que la juridiction de renvoi puisse rendre son jugement – Absence – Irrecevabilité manifeste »
Dans l’affaire C‑232/23 [Štíkeľ] (i),
ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par l’Okresný súd Bratislava II (tribunal de district de Bratislava II, Slovaquie), par décision du 12 avril 2023, parvenue à la Cour le 12 avril 2023, dans la procédure
A
contre
B,
LA COUR (neuvième chambre),
composée de Mme O. Spineanu‑Matei, présidente de chambre, M. J.‑C. Bonichot et Mme L. S. Rossi (rapporteure), juges,
avocate générale : Mme L. Medina,
greffier : M. A. Calot Escobar,
vu la décision prise, l’avocate générale entendue, de statuer par voie d’ordonnance motivée, conformément à l’article 53, paragraphe 2, du règlement de procédure de la Cour,
rend la présente
Ordonnance
1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 2 et de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE ainsi que de l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »).
2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant A à B au sujet d’une demande de A visant à enjoindre à B de lui présenter des excuses publiques.
Le cadre juridique
3 Le zákon č. 432/2021 Z. z. o disciplinárnom poriadku Najvyššieho správneho súdu Slovenskej republiky a o zmene a doplnení niektorých zákonov (loi no 432/2021 instaurant le régime disciplinaire de la Cour administrative suprême de la République slovaque, et modifiant et complétant certaines lois, ci-après la « loi sur le régime disciplinaire ») régit, depuis le 1er décembre 2021, les procédures disciplinaires concernant les juges, les procureurs, les huissiers et les notaires.
4 Conformément à l’article 3 de la loi sur le régime disciplinaire, la chambre disciplinaire du Najvyšší správny súd Slovenskej republiky (Cour administrative suprême de la République slovaque) (ci-après la « chambre disciplinaire ») statue sur la responsabilité disciplinaire de ces professionnels et leur inflige d’éventuelles mesures disciplinaires.
5 Cette loi prévoit que la chambre disciplinaire est composée de cinq membres, à savoir un président, deux juges et deux juges non professionnels. Par ailleurs, selon les dispositions de ladite loi, une plainte disciplinaire contre un juge peut notamment être introduite par le ministre de la Justice.
Le litige au principal et les questions préjudicielles
6 Le 26 mai 2020, le requérant au principal a introduit une action civile devant la juridiction de renvoi, à savoir l’Okresný súd Bratislava II (tribunal de district de Bratislava II, Slovaquie).
7 Le juge unique qui compose la juridiction de renvoi estime que l’affaire au principal peut être qualifiée de « politiquement sensible ». En effet, la partie défenderesse au principal, B, serait une personne politique importante en Slovaquie.
8 Compte tenu du contexte politique dans lequel s’inscrit l’affaire au principal, le juge unique composant la juridiction de renvoi fait état de craintes que des poursuites disciplinaires puissent être engagées à son égard.
9 Par ailleurs, le juge unique composant la juridiction de renvoi indique avoir déjà fait l’objet d’une procédure disciplinaire à la suite d’une demande du ministre de la Justice alors en fonction, sur le fondement d’un rapport établi par une employée du ministère de la Justice. Selon ce rapport, ce juge aurait émis des commentaires inappropriés concernant cette employée à l’issue d’une audience à laquelle cette dernière avait assisté en tant que membre du public. À la date du dépôt de la demande de décision préjudicielle, cette procédure disciplinaire serait pendante devant le Najvyšší správny súd Slovenskej republiky (Cour administrative suprême de la République slovaque).
10 Les craintes du juge unique composant la juridiction de renvoi de se voir confronté à de nouvelles poursuites disciplinaires seraient nourries, en substance, par le fait que, à la suite de la réforme du régime disciplinaire des juges, entrée en vigueur le 1er décembre 2021, l’objectivité et l’impartialité des procédures disciplinaires à l’égard des juges ne seraient plus garanties et l’indépendance des juridictions slovaques s’en trouverait affectée. En effet, selon ce juge, la chambre disciplinaire ne répond pas aux exigences d’un tribunal indépendant et impartial.
11 Dans ces conditions, l’Okresný súd Bratislava II (tribunal de district de Bratislava II) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes :
« 1) L’article 47 de la [Charte], lu en combinaison avec l’article 19, paragraphe 1, [second alinéa], [TUE], avec l’article 2 TUE et avec l’article 6, paragraphe 1, de la convention européenne [de sauvegarde] des droits de l’homme [et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950], ainsi que les principes de primauté du droit de l’Union, de coopération loyale et de sécurité juridique doivent-ils être interprétés comme permettant de considérer comme une juridiction indépendante au sens du droit de l’Union également une chambre disciplinaire des juges qui, selon la législation nationale, est composée de cinq membres dont trois membres sont des juges professionnels et deux sont des juges non professionnels siégeant en tant qu’“autres personnes nommées par le Conseil de la magistrature”, dans des circonstances telles qu’elles ressortent de la législation nationale, qui prévoit notamment que :
a) les membres (juges professionnels) de la chambre disciplinaire cessent d’exercer leurs fonctions à la date à laquelle une plainte disciplinaire a été déposée contre eux par le ministre de la Justice, indépendamment du bien-fondé de la plainte disciplinaire, de la gravité des faits à l’origine de la plainte, et sans possibilité de recours permettant de contester la cessation de leurs fonctions ;
b) les juges non professionnels, qui sont également avocats, cessent d’exercer leurs fonctions à la date à laquelle une plainte disciplinaire a été déposée contre eux par le ministre de la Justice, indépendamment du bien-fondé de la plainte disciplinaire, de la gravité des faits à l’origine de la plainte, et sans possibilité de recours permettant de contester la cessation de leurs fonctions en tant que membres de la chambre disciplinaire ;
c) les juges non professionnels cessent d’exercer leurs fonctions dès lors qu’ils ne remplissent plus la condition d’exercice desdites fonctions, prévue par une réglementation nationale, selon laquelle “l’expérience et les qualités morales sont de nature à garantir le bon exercice des fonctions de juge non professionnel[”], sans qu’il existe une instance chargée d’apprécier la disparition de cette condition dans le cas de chaque juge non professionnel et sans possibilité de recours permettant de contester la cessation des fonctions ;
d) un recours contre les décisions de la chambre disciplinaire n’est recevable que s’il a pour objet de relever un juge de ses fonctions ?
2) Le pouvoir dont dispose le ministre de la Justice en vertu d’une réglementation nationale pour engager une procédure disciplinaire contre les juges d’une juridiction nationale et, partant, sa qualité de partie adverse dans la procédure disciplinaire ont-ils une incidence sur cette question ?
3) En cas de réponse négative à la première question, l’article 2 TUE, l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE et l’article 47 de la Charte, ainsi que les principes de primauté du droit de l’Union, de coopération loyale et de sécurité juridique doivent-ils être interprétés en ce sens qu’ils
a) imposent à toutes les autorités nationales, y compris juridictionnelles et administratives, l’obligation d’effacer les conséquences illicites des décisions de la chambre disciplinaire et de ne pas respecter ces décisions,
b) exigent de la chambre disciplinaire qu’elle n’applique pas les dispositions de droit interne qui, selon la Cour, sont susceptibles d’influer sur la réponse négative à la première question ?
4) L’article 2 TUE, l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE et l’article 47 de la Charte doivent-ils être interprétés en ce sens qu’ils confèrent au juge national un droit subjectif à l’indépendance et à l’impartialité, qui serait garanti et respecté par l’État ?
5) Indépendamment de la réponse à la première question, l’article 2 TUE, l’article 19, paragraphe l, second alinéa, TUE et l’article 47 de la Charte s’opposent-ils à une réglementation et à une jurisprudence nationales qui ne permettent pas de former un recours contre les décisions du comité d’évaluation, alors qu’elles admettent la prise en compte d’un manquement à la déontologie des juges faisant l’objet d’une procédure disciplinaire qui n’est pas définitivement close ? »
Sur la recevabilité de la demande de décision préjudicielle
12 En vertu de l’article 53, paragraphe 2, du règlement de procédure de la Cour, lorsqu’une demande de décision préjudicielle est manifestement irrecevable, la Cour, l’avocat général entendu, peut à tout moment décider de statuer par voie d’ordonnance motivée, sans poursuivre la procédure.
13 Il y a lieu de faire application de cette disposition dans la présente affaire.
14 Selon une jurisprudence constante de la Cour, la procédure instituée à l’article 267 TFUE constitue un instrument de coopération entre la Cour et les juridictions nationales, grâce auquel la première fournit aux secondes les éléments d’interprétation du droit de l’Union qui leur sont nécessaires pour la solution des litiges qu’elles sont appelées à trancher et que la justification du renvoi préjudiciel tient non pas dans la formulation d’opinions consultatives sur des questions générales ou hypothétiques, mais dans le besoin inhérent à la solution effective d’un litige [arrêt du 22 mars 2022, Prokurator Generalny e.a. (Chambre disciplinaire de la Cour suprême – Nomination), C‑508/19, EU:C:2022:201, point 60].
15 Il ressort des termes mêmes de l’article 267 TFUE que la décision préjudicielle sollicitée doit être « nécessaire » pour permettre à la juridiction de renvoi de « rendre son jugement » dans l’affaire dont elle se trouve saisie [voir, en ce sens, arrêts du 26 mars 2020, Miasto Łowicz et Prokurator Generalny, C‑558/18 et C‑563/18, EU:C:2020:234, point 45, ainsi que du 22 mars 2022, Prokurator Generalny e.a. (Chambre disciplinaire de la Cour suprême – Nomination), C‑508/19, EU:C:2022:201, point 61].
16 Ainsi, dans le cadre d’une demande de décision préjudicielle, il doit exister entre le litige concret pendant devant la juridiction de renvoi et les dispositions du droit de l’Union dont l’interprétation est sollicitée un lien de rattachement tel que cette interprétation réponde à un besoin objectif de la juridiction de renvoi aux fins de la décision qu’elle doit prendre (voir, en ce sens, arrêt du 26 mars 2020, Miasto Łowicz et Prokurator Generalny, C‑558/18 et C‑563/18, EU:C:2020:234, point 48 ainsi que jurisprudence citée).
17 En l’occurrence, il convient de relever que, par sa demande de décision préjudicielle, la juridiction de renvoi cherche à savoir, en substance, si le régime disciplinaire des juges slovaques est compatible avec le droit de l’Union et si les décisions de la chambre disciplinaire peuvent être laissées inappliquées dans l’hypothèse où cet organe ne constituerait pas un tribunal indépendant et impartial, établi préalablement par la loi, au sens de l’article 47, deuxième alinéa, de la Charte, et où le régime disciplinaire applicable aux juges slovaques ne garantirait pas l’exigence d’indépendance établie à l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, à laquelle doivent satisfaire les juridictions nationales appelées à interpréter et à appliquer le droit de l’Union. Ainsi, elle vise à voir résolues des questions juridiques liées à une procédure disciplinaire.
18 Or, il y a lieu de constater, en premier lieu, que la juridiction de renvoi n’a aucunement exposé en quoi le litige au principal, qui porte sur une action civile en diffamation, présenterait, quant au fond, un lien de rattachement avec le droit de l’Union, en particulier avec l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE et l’article 47 de la Charte sur lesquels portent les questions préjudicielles. Dès lors, il apparaît que la juridiction de renvoi n’est pas appelée à appliquer ce droit, ou lesdites dispositions, aux fins de dégager la solution de fond à réserver audit litige (voir, par analogie, arrêt du 26 mars 2020, Miasto Łowicz et Prokurator Generalny, C‑558/18 et C‑563/18, EU:C:2020:234, point 49).
19 En second lieu, une réponse de la Cour aux questions préjudicielles ne paraît pas davantage de nature à fournir à la juridiction de renvoi une interprétation du droit de l’Union lui permettant de trancher des questions procédurales de droit national avant de pouvoir statuer sur le fond du litige dont elle se trouve saisie (voir, par analogie, arrêt du 26 mars 2020, Miasto Łowicz et Prokurator Generalny, C‑558/18 et C‑563/18, EU:C:2020:234, point 51).
20 C’est ainsi que, contrairement aux affaires ayant donné lieu à l’arrêt du 19 novembre 2019, A. K. e.a. (Indépendance de la chambre disciplinaire de la Cour suprême) (C–585/18, C–624/18 et C–625/18, EU:C:2019:982, points 100, 112 et 113), dans lesquelles l’interprétation du droit de l’Union sollicitée à titre préjudiciel était de nature à influer sur la question de la détermination de la juridiction compétente aux fins de trancher au fond des litiges ayant trait au droit de l’Union, il y a lieu de relever que le juge unique composant la juridiction de renvoi ne fait état ni du moindre doute afférent à sa compétence pour statuer sur le litige au principal ni de décisions adoptées par les autorités nationales qui feraient obstacle à la poursuite, par cette juridiction, de l’examen au fond de celui-ci. Au contraire, ce juge se borne à faire part de ses craintes que des poursuites disciplinaires soient engagées à son égard s’il devait exercer cette compétence. De surcroît, il ne ressort aucunement de la décision de renvoi que le litige au principal présenterait un quelconque lien avec la procédure disciplinaire dont ledit juge fait déjà l’objet et que cette procédure empêcherait ce dernier d’examiner au fond ce litige.
21 Il s’ensuit que les questions adressées à la Cour dans la présente affaire ont intrinsèquement trait à un litige ou à un éventuel litige autre que celui au principal, en ce que ces questions visent, en substance, à déterminer si, en l’occurrence, la chambre disciplinaire, qui est ou serait appelée à connaître de poursuites disciplinaires contre le juge unique composant la juridiction de renvoi, constitue un tribunal indépendant et impartial, établi préalablement par la loi, au sens de l’article 47, deuxième alinéa, de la Charte [voir, par analogie, arrêt du 22 mars 2022, Prokurator Generalny e.a. (Chambre disciplinaire de la Cour suprême – Nomination), C‑508/19, EU:C:2022:201, point 71, ainsi que ordonnance du 22 décembre 2022, Sąd Najwyższy, C‑491/20 à C‑496/20, C‑506/20, C‑509/20 et C‑511/20, EU:C:2022:1046, point 77].
22 Partant, il ne ressort pas de la décision de renvoi qu’il existe, entre les dispositions du droit de l’Union sur lesquelles portent les présentes questions préjudicielles et le litige au principal, un lien de rattachement qui soit propre à rendre l’interprétation sollicitée nécessaire afin que la juridiction de renvoi puisse, en application des enseignements découlant d’une telle interprétation, adopter une décision qui serait requise aux fins de statuer sur ce litige (voir, par analogie, arrêt du 26 mars 2020, Miasto Łowicz et Prokurator Generalny, C‑558/18 et C‑563/18, EU:C:2020:234, point 52).
23 Les questions posées ne portent donc pas sur une interprétation du droit de l’Union qui réponde à un besoin objectif pour la solution du litige au principal, mais revêtent un caractère général et hypothétique.
24 Eu égard à l’ensemble des considérations qui précèdent, la présente demande de décision préjudicielle est, en application de l’article 53, paragraphe 2, du règlement de procédure, manifestement irrecevable.
25 Il s’ensuit, par ailleurs, qu’il n’y a pas lieu de statuer sur la demande de la juridiction de renvoi tendant à ce que la présente affaire soit soumise à la procédure accélérée prévue à l’article 105 du règlement de procédure (voir, en ce sens, ordonnance du 16 décembre 2021, Fedasil, C‑505/21, EU:C:2021:1049, point 35).
Sur les dépens
26 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens.
Par ces motifs, la Cour (neuvième chambre) ordonne :
La demande de décision préjudicielle introduite par l’Okresný súd Bratislava II (tribunal de district de Bratislava II, Slovaquie), par décision du 12 avril 2023, est manifestement irrecevable.
Signatures
* Langue de procédure : le slovaque.
i Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.
Ordonnance CJUE — 62020CO0054
21/12/2023
Ordonnance CJUE — 62020CO0054_INF
21/12/2023
Ordonnance de la Cour (neuvième chambre) du 19 décembre 2023.#Procédure pénale contre L.D.#Renvoi préjudiciel – Article 53, paragraphe 2, et article 94 du règlement de procédure de la Cour – Exigence d’indication des raisons justifiant la nécessité d’une réponse aux questions préjudicielles – Exigence d’indication du lien entre les dispositions de droit de l’Union dont l’interprétation est demandée et la législation nationale applicable – Absence de précisions suffisantes – Irrecevabilité manifeste.#Affaire C-223/23.
19/12/2023
Ordonnance de la Cour (neuvième chambre) du 19 décembre 2023.#Procédure pénale contre L.D.#Renvoi préjudiciel – Article 53, paragraphe 2, et article 94 du règlement de procédure de la Cour – Exigence d’indication des raisons justifiant la nécessité d’une réponse aux questions préjudicielles – Exigence d’indication du lien entre les dispositions de droit de l’Union dont l’interprétation est demandée et la législation nationale applicable – Absence de précisions suffisantes – Irrecevabilité manifeste.#Affaire C-223/23.
19/12/2023