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AccueilDroit européen62024CC0244
Arrêt CJUE62024CC0244

Conclusions de l'avocat général M. J. Richard de la Tour, présentées le 22 octobre 2024.###

CELEX62024CC0244
TypeArrêt CJUE
Datemardi 22 octobre 2024

Résumé IA

L'avocat général Richard de la Tour propose une interprétation des conditions de reconnaissance mutuelle des décisions de retrait de permis de conduire entre États membres, en particulier concernant les délais de transcription. Ces conclusions visent à clarifier les obligations des autorités nationales pour garantir l'effet utile du principe de reconnaissance mutuelle, un élément clé de l'espace de liberté, de sécurité et de justice.

Texte intégral

CONCLUSIONS DE L’AVOCAT GÉNÉRAL

M. JEAN RICHARD DE LA TOUR

présentées le 22 octobre 2024 ( 1 )

Affaires jointes C‑244/24 [Kaduna] et C‑290/24 [Abkez] ( i )

P

contre

Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid

[demande de décision préjudicielle formée par le rechtbank Den Haag, zittingsplaats Amsterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Amsterdam, Pays-Bas)]

et

AI,

ZY,

BG

contre

Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid

[demande de décision préjudicielle formée par le Raad van State (Conseil d’État, Pays-Bas)]

« Renvoi préjudiciel – Politique d’asile – Protection temporaire en cas d’afflux massif de personnes déplacées – Invasion de l’Ukraine par les forces armées russes – Directive 2001/55/CE – Article 4 – Article 7, paragraphe 1 – Décision d’exécution (UE) 2022/382 – Article 2, paragraphe 3 – Décision d’exécution (UE) 2023/2409 – Article 1er – Extension par un État membre des bénéficiaires de la protection temporaire facultative – Moment auquel un État membre peut mettre fin à la protection temporaire facultative – Directive 2008/115/CE – Moment auquel un État membre peut adopter une décision de retour – Séjour irrégulier »

I. Introduction

1.

Le 24 février 2022, les forces armées russes ont lancé une invasion à grande échelle de l’Ukraine en plusieurs points depuis la Fédération de Russie, la Biélorussie et des régions de l’Ukraine qui ne sont pas contrôlées par le gouvernement. En conséquence, des parties considérables du territoire ukrainien constituent désormais des zones de conflit armé d’où des milliers de personnes ont fui ou sont en fuite ( 2 ).

2.

L’Union européenne a dû apporter une réponse adaptée à la pression migratoire résultant de cette invasion. Ainsi, le 31 août 2024, approximativement 4,1 millions de personnes déplacées bénéficiaient de la protection temporaire dans l’Union ( 3 ), dont 117895 aux Pays-Bas ( 4 ).

3.

Les présentes demandes de décision préjudicielle portent sur l’interprétation de l’article 4 de la directive 2001/55/CE du Conseil, du 20 juillet 2001, relative à des normes minimales pour l’octroi d’une protection temporaire en cas d’afflux massif de personnes déplacées et à des mesures tendant à assurer un équilibre entre les efforts consentis par les États membres pour accueillir ces personnes et supporter les conséquences de cet accueil ( 5 ) ; de l’article 6 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil, du 16 décembre 2008, relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ( 6 ) ; de l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382, ainsi que de l’article 1er de la décision d’exécution (UE) 2023/2409 du Conseil, du 19 octobre 2023, prorogeant la protection temporaire introduite par la décision d’exécution (UE) 2022/382 ( 7 ).

4.

Ces demandes ont été présentées dans le cadre de litiges opposant des ressortissants de pays tiers autres que l’Ukraine, ayant bénéficié de la protection temporaire ( 8 ) aux Pays-Bas en application de l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 et de l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382, au Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid (secrétaire d’État à la Justice et à la Sécurité, Pays-Bas) (ci-après le « secrétaire d’État »), à la suite de l’adoption, par ce dernier, de décisions de retour à l’égard de ces ressortissants.

5.

Les présentes affaires vont conduire la Cour à préciser le moment auquel un État membre peut mettre fin à la protection temporaire facultative qu’il a librement décidé d’octroyer à certaines catégories de personnes déplacées. Ces affaires invitent également la Cour à déterminer le moment auquel un État membre peut adopter une décision de retour à l’égard des personnes ne bénéficiant plus de cette protection.

II. La protection temporaire des personnes déplacées en provenance d’Ukraine

A. Le mécanisme de protection temporaire mis en place par le législateur de l’Union

6.

Ce mécanisme a été institué par la directive 2001/55, qui a été adoptée après le conflit dans l’ex-Yougoslavie, à l’occasion duquel l’Union a été confrontée pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale à des déplacements massifs de personnes en raison d’un conflit sur le territoire européen. Cette directive a reconnu la nécessité de pouvoir désormais accorder une protection immédiate et temporaire dans les États membres, en particulier lorsque les systèmes d’asile de ces derniers risquent de ne pas être en mesure de gérer correctement l’afflux de personnes. Ladite directive établit des normes minimales visant à assurer un niveau de protection adéquat aux personnes déplacées. Les États membres devraient, entre autres, faciliter l’accès de ces personnes à l’emploi et à un hébergement décent.

7.

Ainsi, comme l’indique son article 1er, la directive 2001/55 « a pour objet d’instaurer des normes minimales relatives à l’octroi d’une protection temporaire en cas d’afflux massif de personnes déplacées en provenance de pays tiers qui ne peuvent rentrer dans leur pays d’origine et de contribuer à un équilibre entre les efforts consentis par les États membres pour accueillir ces personnes et supporter les conséquences de cet accueil ».

8.

L’article 2, sous a), de cette directive définit la « protection temporaire » comme « une procédure de caractère exceptionnel assurant, en cas d’afflux massif ou d’afflux massif imminent de personnes déplacées en provenance de pays tiers qui ne peuvent rentrer dans leur pays d’origine, une protection immédiate et temporaire à ces personnes, notamment si le système d’asile risque également de ne pouvoir traiter cet afflux sans provoquer d’effets contraires à son bon fonctionnement, dans l’intérêt des personnes concernées et celui des autres personnes demandant une protection ».

9.

Ladite directive précise, dans son chapitre III, les obligations des États membres quant aux conditions d’accueil et de séjour des bénéficiaires de la protection temporaire en cas d’afflux massif de personnes déplacées.

10.

Comme l’indique le considérant 13 de la directive 2001/55, le mécanisme de protection temporaire mis en place par cette directive revêt un caractère exceptionnel, ce qui implique que « la protection offerte devrait avoir une durée limitée ».

11.

Ainsi, la durée de la protection temporaire est précisée à l’article 4 de ladite directive, qui dispose :

« 1. Sans préjudice de l’article 6, la durée de la protection temporaire est d’une année. À moins qu’il n’y soit mis fin sur la base de l’article 6, paragraphe 1, [sous] b), elle peut être prorogée automatiquement par périodes de six mois pour une durée maximale d’un an.

2. S’il subsiste des raisons de maintenir la protection temporaire, le Conseil [de l’Union européenne] peut décider à la majorité qualifiée, sur proposition de la Commission [européenne], qui examine également toute demande d’un État membre visant à ce qu’elle soumette une proposition au Conseil, de proroger cette protection temporaire pour une période maximale d’un an. »

12.

Les modalités selon lesquelles la protection temporaire est mise en œuvre sont précisées à l’article 5 de la directive 2001/55, aux termes duquel :

« 1. L’existence d’un afflux massif de personnes déplacées est constatée par une décision du Conseil adoptée à la majorité qualifiée sur proposition de la Commission, qui examine également toute demande d’un État membre visant à ce qu’elle soumette une proposition au Conseil.

[...]

3. La décision du Conseil a pour effet d’entraîner, à l’égard des personnes déplacées qu’elle vise, la mise en œuvre dans tous les États membres de la protection temporaire conformément aux dispositions de la présente directive. La décision contient au moins :

a)

une description des groupes spécifiques de personnes auxquels s’applique la protection temporaire ;

b)

la date à laquelle la protection temporaire entrera en vigueur ;

[...] »

13.

La fin de la protection temporaire est régie par l’article 6 de cette directive ( 9 ), qui est libellé comme suit :

« 1. Il est mis fin à la protection temporaire :

a)

lorsque la durée maximale a été atteinte ; ou

b)

à tout moment, par une décision du Conseil adoptée à la majorité qualifiée sur proposition de la Commission, qui examine également toute demande d’un État membre visant à ce qu’elle soumette une proposition au Conseil.

2. La décision du Conseil est fondée sur la constatation que la situation dans le pays d’origine permet un retour sûr et durable des personnes ayant bénéficié de la protection temporaire, dans le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que des obligations des États membres en matière de non-refoulement. Le Parlement européen est informé de la décision du Conseil. »

14.

L’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 ouvre, quant à lui, aux États membres la possibilité d’élargir le cercle des bénéficiaires de la protection temporaire. Il énonce ainsi :

« Les États membres peuvent faire bénéficier de la protection temporaire prévue par la présente directive des catégories supplémentaires de personnes déplacées qui ne sont pas visées dans la décision du Conseil prévue à l’article 5, lorsqu’elles sont déplacées pour les mêmes raisons et à partir du même pays ou de la même région d’origine. Ils en informent immédiatement le Conseil et la Commission. »

B. Le déclenchement, le champ d’application et la prorogation du mécanisme de protection temporaire des personnes déplacées en provenance d’Ukraine

1. Le déclenchement du mécanisme de protection temporaire des personnes déplacées en provenance d’Ukraine

15.

Par sa décision d’exécution 2022/382, le Conseil a décidé d’activer le mécanisme de protection temporaire prévu par la directive 2001/55.

16.

Cette décision d’exécution repose sur le constat figurant au considérant 7 de celle-ci, selon lequel, à la suite de l’invasion militaire de l’Ukraine par la Russie et du conflit armé qui s’en est suivi, « l’Union est susceptible d’être confrontée à une situation caractérisée par un afflux massif de personnes déplacées en provenance d’Ukraine qui ne sont pas en mesure de retourner vers leur pays ou région d’origine en raison de l’agression militaire russe. L’ampleur de cet afflux serait vraisemblablement telle que les régimes d’asile des États membres risquent manifestement de ne pas être en mesure de traiter ces arrivées sans qu’il soit porté atteinte au bon fonctionnement de ces régimes, ainsi qu’aux intérêts des personnes concernées et à ceux d’autres demandeurs d’une protection » ( 10 ).

17.

Ladite décision d’exécution constate ainsi, à son article 1er, « [l]’existence d’un afflux massif dans l’Union de personnes déplacées qui ont dû quitter l’Ukraine en raison d’un conflit armé ».

18.

Conformément à ce qu’énonce le considérant 16 de la décision d’exécution 2022/382, la protection temporaire a vocation à permettre aux personnes déplacées qui en bénéficient de « jouir dans toute l’Union de droits harmonisés offrant un niveau de protection adéquat ». De plus, cette protection « devrait servir également les intérêts des États membres puisque, jouissant des droits associés à la protection temporaire, les personnes déplacées ont moins besoin de demander immédiatement une protection internationale, ce qui limite le risque de submerger leurs régimes d’asile, les formalités étant réduites au minimum en raison de l’urgence de la situation ».

2. Le champ d’application du mécanisme de protection temporaire des personnes déplacées en provenance d’Ukraine

19.

L’article 2 de la décision d’exécution 2022/382 indique les personnes auxquelles s’applique la protection temporaire. Deux groupes de personnes doivent être distingués.

20.

Le premier groupe est composé de personnes qui ont droit à la protection temporaire prévue par la directive 2001/55. Autrement dit, il s’agit d’un groupe de personnes que les États membres sont tenus de protéger en vertu de cette décision d’exécution (ci-après le « groupe de personnes bénéficiant d’une protection obligatoire »).

21.

Ainsi, l’article 2, paragraphe 1, de ladite décision d’exécution prévoit que la protection temporaire prévue par cette directive s’applique aux catégories suivantes de personnes déplacées d’Ukraine le 24 février 2022 ou après cette date, à la suite de l’invasion militaire par les forces armées russes qui a commencé à cette date :

–

les ressortissants ukrainiens résidant en Ukraine avant le 24 février 2022 et les membres de leur famille, ainsi que

–

les apatrides et les ressortissants de pays tiers autres que l’Ukraine, qui ont bénéficié d’une protection internationale ou d’une protection nationale équivalente en Ukraine avant le 24 février 2022, ainsi que les membres de leur famille.

22.

De plus, conformément à l’article 2, paragraphe 2, de la décision d’exécution 2022/382, la protection temporaire prévue par la directive 2001/55 ou une protection adéquate en vertu du droit national des États membres ( 11 ) s’applique aux apatrides et aux ressortissants de pays tiers autres que l’Ukraine qui peuvent établir qu’ils étaient en séjour régulier en Ukraine avant le 24 février 2022 sur la base d’un titre de séjour permanent en cours de validité délivré conformément au droit ukrainien et qui ne sont pas en mesure de rentrer dans leur pays ou leur région d’origine dans des conditions sûres et durables.

23.

À côté de ce groupe de personnes bénéficiant d’une protection obligatoire, l’article 2, paragraphe 3, de cette décision d’exécution offre aux États membres, conformément à ce qui est prévu à l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55, la possibilité d’élargir le cercle des bénéficiaires de la protection temporaire ( 12 ).

24.

L’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 dispose ainsi que « les États membres peuvent également appliquer [cette décision d’exécution] à d’autres personnes, y compris aux apatrides et aux ressortissants de pays tiers autres que l’Ukraine, qui étaient en séjour régulier en Ukraine et qui ne sont pas en mesure de rentrer dans leur pays ou région d’origine dans des conditions sûres et durables » (ci-après le « groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative » ou le « groupe facultatif »).

25.

Comme l’indique le considérant 13 de ladite décision d’exécution, ce groupe pourrait notamment inclure « des ressortissants de pays tiers qui étudiaient ou travaillaient en Ukraine pour une courte période au moment des événements ayant conduit à l’afflux massif de personnes déplacées ».

26.

La faculté dont disposent les États membres d’élargir le cercle des bénéficiaires de la protection temporaire est aussi rappelée au considérant 14 de la décision d’exécution 2022/382, qui énonce que « [l]es États membres peuvent également faire bénéficier de la protection temporaire d’autres catégories de personnes déplacées outre celles auxquelles [cette décision d’exécution] s’applique, lorsqu’elles sont déplacées pour les mêmes raisons et à partir du même pays ou de la même région d’origine que celles et ceux visés dans [ladite décision d’exécution]. Dans ce cas, les États membres devraient en informer immédiatement le Conseil et la Commission ». De plus, il est précisé, à ce même considérant, que, « [d]ans ce contexte, les États membres devraient être encouragés à envisager d’étendre la protection temporaire aux personnes qui ont fui l’Ukraine peu avant le 24 février 2022, alors que les tensions augmentaient, ou qui se sont retrouvées sur le territoire de l’Union (par exemple, en vacances ou pour des raisons professionnelles) juste avant cette date et qui, en raison du conflit armé, ne peuvent pas retourner en Ukraine ».

3. La prorogation du mécanisme de protection temporaire des personnes déplacées en provenance d’Ukraine

27.

Après l’adoption de la décision d’exécution 2022/382 et conformément à ce que prévoit l’article 4, paragraphe 1, de la directive 2001/55, la protection temporaire a été appliquée pour une durée initiale d’un an, jusqu’au 4 mars 2023, puis a été automatiquement prorogée d’une année supplémentaire, jusqu’au 4 mars 2024.

28.

En application de l’article 4, paragraphe 2, de cette directive, le Conseil a décidé de proroger la protection temporaire introduite par cette décision d’exécution.

29.

Ainsi, l’article 1er de la décision d’exécution 2023/2409 dispose que « [l]a protection temporaire accordée aux personnes déplacées en provenance d’Ukraine visées à l’article 2 de la décision d’exécution [2022/382] est prorogée d’une année jusqu’au 4 mars 2025 ».

30.

À l’appui de la décision d’exécution 2023/2409, le Conseil a fait le constat, au considérant 5 de celle-ci, selon lequel « [a]pproximativement 4,1 millions de personnes déplacées bénéficient actuellement de la protection temporaire dans l’Union [et] [l]a situation en Ukraine ne permet pas leur retour dans ce pays dans des conditions sûres et durables ».

31.

De plus, comme l’indique le considérant 6 de cette décision d’exécution, « [l]e nombre total d’enregistrements de personnes qui bénéficient de la protection temporaire est resté stable à environ 4,1 millions, un petit nombre de personnes déclarant qu’elles sont rentrées en Ukraine à titre permanent. En outre, le risque d’assister à l’avenir à l’afflux massif et au déplacement d’un plus grand nombre encore de personnes fuyant d’Ukraine vers l’Union continue d’exister, en raison de la situation instable et incertaine qui règne dans le pays du fait des actions hostiles de la Russie. Des combats acharnés se poursuivent dans de nombreuses régions et le risque d’escalade persiste. Conjugué à la situation humanitaire difficile en Ukraine, cela pourrait entraîner une nouvelle augmentation subite des arrivées dans l’Union, qui pourrait atteindre le niveau d’un afflux massif. En même temps, le risque pour le bon fonctionnement des systèmes d’asile nationaux persisterait si la protection temporaire cessait bientôt et si toutes ces personnes devaient demander simultanément une protection internationale ».

32.

En outre, ainsi qu’il résulte du considérant 7 de ladite décision d’exécution, « [l]e nombre élevé de personnes déplacées présentes dans l’Union et qui bénéficient de la protection temporaire n’est pas susceptible de diminuer tant que la guerre contre l’Ukraine se poursuit, il est donc nécessaire de proroger la protection temporaire pour faire face à la situation des personnes qui en bénéficient actuellement dans l’Union ou qui en auront besoin à partir du 4 mars 2024, puisqu’elle prévoit une protection immédiate et l’octroi d’un ensemble harmonisé de droits, tout en maintenant les formalités au minimum en cas d’afflux massif dans l’Union. La prorogation de la protection temporaire permettra également d’éviter que les systèmes d’asile des États membres ne soient submergés par une augmentation sensible des demandes de protection internationale qui pourraient être introduites par les personnes qui bénéficiaient de la protection temporaire jusqu’au 4 mars 2024, si cette protection devait cesser à cette date, ou par des personnes fuyant la guerre en Ukraine qui arriveraient dans l’Union après cette date et avant le 4 mars 2025 ».

33.

Bien que cela n’ait pas été évoqué dans le cadre des débats qui se sont tenus devant la Cour à l’occasion des présentes procédures, il me paraît utile de préciser que la protection temporaire introduite par la décision d’exécution 2022/382 a été une nouvelle fois prorogée par le Conseil et, là encore, sur le fondement de l’article 4, paragraphe 2, de la directive 2001/55 ( 13 ).

34.

Ainsi, l’article 1er de la décision d’exécution (UE) 2024/1836 du Conseil, du 25 juin 2024, prorogeant la protection temporaire introduite par la décision d’exécution (UE) 2022/382 ( 14 ), dispose que « [l]a protection temporaire accordée aux personnes déplacées en provenance d’Ukraine visées à l’article 2 de la décision d’exécution [2022/382], et prorogée par la décision d’exécution [2023/2409], est prorogée pour une nouvelle période d’un an, jusqu’au 4 mars 2026 ». Cette prorogation de la protection temporaire est justifiée par des motifs analogues à ceux qui ont conduit le Conseil à adopter la décision d’exécution 2023/2409 ( 15 ).

C. L’application aux Pays-Bas du mécanisme de protection temporaire des personnes déplacées en provenance d’Ukraine

1. La réglementation néerlandaise

35.

Le Royaume des Pays-Bas a transposé la directive 2001/55 en droit national par une loi du 16 décembre 2004 ( 16 ), modifiant la Vreemdelingenwet 2000 (loi de 2000 sur les étrangers) ( 17 ), du 23 novembre 2000. Il a été opté pour un système dans le cadre duquel la personne déplacée doit introduire une demande d’asile lui permettant d’obtenir un droit de séjour régulier aux Pays-Bas au titre de l’article 8, sous f) ou h), de cette loi.

36.

Les catégories de personnes qui peuvent bénéficier de la protection temporaire sont précisées à l’article 3.1a, paragraphe 1, du Vreemdelingenbesluit 2000 (arrêté de 2000 sur les étrangers) ( 18 ), du 23 novembre 2000, qui dispose :

« 1. L’introduction d’une demande d’octroi d’un permis de séjour temporaire au titre de l’asile a pour conséquence que l’éloignement n’a pas lieu tant qu’une décision visée à l’article 5, paragraphe 3, de la directive [2001/55] est en vigueur, si l’étranger :

a)

appartient au groupe spécifique d’étrangers défini dans une décision du Conseil [...] visée à l’article 5, paragraphe 3, de la directive [2001/55] ;

[...]

e)

appartient au groupe, à désigner par règlement ministériel, d’étrangers en provenance du même pays ou de la même région que l’étranger visé au point a), déplacés pour la même raison et qui ne bénéficient pas déjà d’une protection dans un autre pays partie au traité [FUE] ou à l’accord sur l’Espace économique européen. »

37.

Par une lettre du 30 mars 2022, le secrétaire d’État a communiqué aux parlementaires néerlandais sa volonté de reconnaître le bénéfice de la protection temporaire aux apatrides et aux ressortissants de pays tiers titulaires, au 23 février 2022, d’un permis de séjour temporaire en Ukraine en cours de validité et de renoncer pour ce groupe de personnes au critère relatif à l’impossibilité pour celles-ci de rentrer dans leur pays ou région d’origine dans des conditions sûres et durables.

38.

Le 18 juillet 2022, le secrétaire d’État a adressé aux parlementaires néerlandais une nouvelle lettre afin de leur indiquer qu’il renonçait, à partir du 19 juillet 2022, à faire usage de la possibilité d’octroyer la protection temporaire audit groupe de personnes ( 19 ). Toutefois, pour les personnes qui, à cette date, s’étaient déjà vu accorder la protection temporaire facultative ( 20 ), le secrétaire d’État a annoncé que cette protection prendrait fin le 4 mars 2023. Par lettre du 10 février 2023, le secrétaire d’État a indiqué que cette date était reportée au 4 septembre 2023 ( 21 ).

39.

En désignant les catégories de personnes composant le groupe de celles bénéficiant d’une protection facultative, le Royaume des Pays-Bas a mis en œuvre la faculté offerte par l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 et par l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 d’étendre la protection temporaire à d’autres catégories de personnes que celles qui, en application de l’article 5, paragraphe 3, de cette directive, sont visées à l’article 2, paragraphes 1 et 2, de cette décision d’exécution et qui composent le groupe de personnes bénéficiant d’une protection obligatoire.

40.

Cette désignation et la fin de l’usage de cette faculté par le Royaume des Pays-Bas ont été formalisées par l’article 1er du Regeling van de Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid houdende wijziging van het Voorschrift Vreemdelingen 2000, in verband met het aanpassen van de doelgroep ontheemden uit Oekraïne, waaraan tijdelijke bescherming wordt verleend (règlement du secrétaire d’État à la Justice et à la Sécurité portant modification du règlement de 2000 sur les étrangers en ce qui concerne le groupe cible des personnes déplacées depuis l’Ukraine auxquelles la protection temporaire est accordée) ( 22 ), du 17 août 2022, qui a inséré un article 3.9a dans le Voorschrift Vreemdelingen 2000 (règlement de 2000 sur les étrangers) ( 23 ), du 18 décembre 2000, qui énumère les catégories d’étrangers visées à l’article 3.1a., paragraphe 1, sous e), de l’arrêté de 2000 sur les étrangers. La partie B ( 24 ) de cet article 1er énonce :

« [...]

Article 3.9a

1. Sont désignés en tant qu’étrangers visés à l’article 3.1a, paragraphe 1, phrase introductive et sous e), de l’arrêté [de 2000 sur les étrangers], les étrangers :

[...]

c)

titulaires d’un permis de séjour ukrainien en cours de validité le 23 février 2022 et dont il est probable qu’ils ont quitté l’Ukraine après le 26 novembre 2021.

[...] »

41.

L’article 1er, partie C ( 25 ), du règlement modificatif prévoit :

« L’article 3.9a, paragraphe 1, sous c), est modifié comme suit :

c)

titulaires d’un permis de séjour ukrainien permanent en cours de validité le 23 février 2022 et à l’égard desquels :

1.

il est vraisemblable qu’ils ont quitté l’Ukraine après le 26 novembre 2021 ; et

2.

il n’est pas démontré qu’ils soient retournés dans leur pays d’origine après le 23 février 2022. »

42.

L’article 2 de ce règlement modificatif dispose :

« L’article 3.9a, paragraphe 1, sous c), dans sa version en vigueur jusqu’au 19 juillet 2022, continue de s’appliquer jusqu’au 4 mars 2023 aux étrangers :

a)

non titulaires d’un permis de séjour permanent ukrainien en cours de validité le 23 février 2022 ; et

b)

inscrits au [registre de la population, ci-après le “BRP”] avant le 19 juillet 2022. »

43.

L’article 2 du Regeling van de Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid in verband met de verlenging van de duur van tijdelijke bescherming aan een groep ontheemden uit Oekraïne [règlement du secrétaire d’État à la Justice et à la Sécurité portant prorogation de la durée de la protection temporaire en faveur d’un groupe de personnes déplacées depuis l’Ukraine] ( 26 ), du 1er mars 2023, a prolongé, pour ces mêmes étrangers, la durée d’application du règlement de 2000 sur les étrangers jusqu’au 4 septembre 2023.

44.

Par conséquent, il découle de la réglementation néerlandaise que le groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative aux Pays-Bas est composé des apatrides et des ressortissants de pays tiers titulaires, au 23 février 2022, d’un permis de séjour temporaire en Ukraine en cours de validité, dont il est probable qu’ils ont quitté l’Ukraine après le 26 novembre 2021 ( 27 ) et qui se sont inscrits au BRP avant le 19 juillet 2022.

45.

Pour les personnes composant ce groupe, la protection temporaire, qui devait initialement prendre fin le 4 mars 2023, a été prolongée jusqu’au 4 septembre 2023.

2. L’application par les juridictions néerlandaises du mécanisme de protection temporaire des personnes déplacées en provenance d’Ukraine

46.

La problématique juridique relative à la fin de la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative a fait l’objet d’appréciations différentes de la part des juridictions néerlandaises.

47.

Afin de bien saisir les raisonnements adoptés par ces juridictions et les enjeux juridiques des présentes affaires, il me paraît utile de juxtaposer les dates de début et de fin de la protection temporaire qui découlent, d’une part, du droit de l’Union et, d’autre part, de la réglementation néerlandaise.

48.

S’agissant, en premier lieu, du droit de l’Union, le mécanisme de protection temporaire a été activé le 4 mars 2022, prorogé automatiquement jusqu’au 4 mars 2024, puis prorogé par deux décisions du Conseil, d’abord jusqu’au 4 mars 2025 puis, en dernier lieu, jusqu’au 4 mars 2026.

49.

Concernant, en second lieu, la réglementation néerlandaise, la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative a pris effet rétroactivement à compter du 4 mars 2022. À compter du 19 juillet 2022, les autorités néerlandaises ont décidé de ne plus octroyer cette protection à de nouvelles personnes. En application de cette réglementation, les personnes qui bénéficiaient déjà de ladite protection pouvaient continuer à en jouir jusqu’au 4 septembre 2023.

50.

Cette juxtaposition des dates de début et de fin de la protection temporaire me conduit, à ce stade, à faire deux constats.

51.

Premièrement, il découle de la réglementation néerlandaise qu’il est mis fin à la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative à une date antérieure au 4 mars 2024, qui est la date résultant de la prorogation automatique du mécanisme de protection temporaire prévue à l’article 4, paragraphe 1, de la directive 2001/55.

52.

Deuxièmement, les autorités néerlandaises ont décidé de ne plus recourir à la faculté d’élargir le cercle des bénéficiaires de la protection temporaire à compter du 19 juillet 2022, c’est-à-dire à une date antérieure à la décision d’exécution 2023/2409, par laquelle le Conseil a décidé de proroger la protection temporaire accordée aux personnes déplacées en provenance d’Ukraine jusqu’au 4 mars 2025. Il s’ensuit que, au moment où le Conseil a décidé cette prorogation, les autorités néerlandaises avaient déjà fait le choix de renoncer à user de la faculté offerte par l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 et par l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382.

53.

Ces constats ont conduit les juridictions néerlandaises à prendre position sur la question de savoir si les autorités néerlandaises pouvaient librement décider que la protection temporaire du groupe de personnes ayant bénéficié d’une protection facultative aux Pays-Bas devait prendre fin le 4 septembre 2023.

54.

À supposer que la réponse à cette question fût négative, une autre question devait être tranchée, à savoir : dans la mesure où les autorités néerlandaises ont renoncé, à compter du 19 juillet 2022, à faire usage de la faculté offerte par l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 et par l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382, la protection temporaire du groupe de personnes ayant bénéficié d’une protection facultative aux Pays-Bas prend-elle fin le 4 mars 2024 (fin de la période de prorogation automatique) ou bien le 4 mars 2025 (fin de la période de prorogation optionnelle) ( 28 ) ?

55.

Plusieurs positions ont été retenues par les juridictions néerlandaises, que je propose de résumer dans les développements qui suivent en les classant en trois catégories de courants jurisprudentiels.

a) Premier courant jurisprudentiel : les autorités néerlandaises pouvaient librement décider que la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative devait prendre fin le 4 septembre 2023

56.

Ce premier courant jurisprudentiel est notamment illustré par le jugement du rechtbank Den Haag, zittingsplaats Rotterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Rotterdam, Pays-Bas), du 9 août 2023 ( 29 ). Le raisonnement développé par cette juridiction au soutien de la thèse selon laquelle les autorités néerlandaises pouvaient librement décider que la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative aux Pays-Bas devait prendre fin le 4 septembre 2023 peut être ainsi résumé.

57.

Selon ladite juridiction, il convient de faire une distinction entre, d’une part, la cessation du mécanisme de protection temporaire qui doit être décidée par le Conseil en vertu de l’article 6 de la directive 2001/55 et, d’autre part, la possibilité pour un État membre de ne plus appliquer une disposition facultative à l’égard du groupe de personnes ne pouvant pas bénéficier de plein droit de la protection temporaire. En agissant ainsi, cet État membre ne porte pas atteinte à la protection temporaire dont bénéficient les personnes appartenant au groupe auquel une protection obligatoire doit être octroyée, le Conseil étant seul compétent pour y mettre fin.

58.

Dès lors que les États membres sont libres d’appliquer une disposition facultative, ils devraient être libres de revenir sur ce choix qui relève de leur autonomie de décision.

59.

Par ailleurs, le rechtbank Den Haag, zittingsplaats Rotterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Rotterdam) a estimé que le secrétaire d’État avait dûment motivé les raisons pour lesquelles il avait décidé de cesser de faire usage de la faculté offerte par l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382.

60.

De plus, selon cette juridiction, les principes de protection de la confiance légitime, de sécurité juridique et de proportionnalité n’ont pas été enfreints. En particulier, ladite juridiction a jugé que le secrétaire d’État n’avait pas donné d’assurances concrètes et non équivoques au demandeur qu’il conserverait sa protection temporaire au-delà de la date du 4 septembre 2023. En outre, le secrétaire d’État n’était pas lié par la durée de la protection temporaire prévue à l’article 4, paragraphe 1, de la directive 2001/55.

b) Deuxième courant jurisprudentiel : la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative prend fin de plein droit au terme de la période de prorogation automatique, c’est-à-dire le 4 mars 2024

61.

Le jugement du rechtbank Den Haag, zittingsplaats Rotterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Rotterdam) que je viens de décrire pour illustrer le premier courant jurisprudentiel a fait l’objet d’un appel devant le Raad van State (Conseil d’État), lequel a statué par son arrêt du 17 janvier 2024.

62.

Dans cet arrêt, cette juridiction a jugé que le secrétaire d’État n’était pas en droit de mettre fin au 4 septembre 2023 à la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative, mais que la protection temporaire de ce groupe prendrait fin de plein droit le 4 mars 2024. En résumé, ladite juridiction a avancé, à cet égard, les arguments suivants.

63.

S’agissant de la durée de la protection temporaire, le Raad van State (Conseil d’État) est parti du constat selon lequel l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 prévoit la faculté pour les États membres de faire bénéficier des catégories supplémentaires de personnes déplacées de la protection temporaire prévue par cette directive. Cette juridiction a déduit de ces derniers termes que ladite directive s’applique intégralement aux ressortissants de pays tiers appartenant au groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative, y compris en ce qui concerne la durée de la protection temporaire prévue par la même directive ( 30 ). Pour ces personnes, il convient donc de se conformer à l’article 4 de la directive 2001/55, ce qui implique que la protection temporaire desdites personnes ne peut pas être retirée à tout moment en vertu du droit national. Autrement dit, les autorités néerlandaises n’avaient pas le pouvoir de mettre fin à cette protection de manière autonome.

64.

Dès lors, il convient, selon ladite juridiction, de se référer à l’économie et à la chronologie de l’article 4 de la directive 2001/55. Le paragraphe 2 de cet article prévoit que le Conseil peut décider, sur proposition de la Commission, de proroger la protection temporaire pour une durée maximale d’un an, s’il subsiste des raisons de la maintenir. Pour les personnes déplacées depuis l’Ukraine autres que le groupe facultatif, il s’agit de la période allant du 4 mars 2024 au 4 mars 2025.

65.

Le Raad van State (Conseil d’État) a considéré que les paragraphes 1 et 2 de l’article 4 de la directive 2001/55 se réfèrent donc à des situations différentes. Le paragraphe 1 prévoit la durée initiale de la protection temporaire et sa prorogation automatique. Cette situation a fait l’objet de la décision d’exécution 2022/382. Le paragraphe 2 vise une nouvelle situation, dans laquelle le Conseil, sur proposition de la Commission, réévalue s’il existe encore des raisons de maintenir la protection temporaire. Cette protection s’applique dans ce cas encore une fois pour une période maximale d’un an, ce qui a donné lieu en l’occurrence à la décision d’exécution 2023/2409.

66.

Cette juridiction a déduit de cette décision d’exécution que la prorogation jusqu’au 4 mars 2025 ne s’applique que pour autant que les États membres mettent encore en œuvre l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 le 19 octobre 2023, c’est-à-dire à la date à laquelle la décision d’exécution 2023/2409 a été adoptée. Or, le secrétaire d’État a décidé le 19 juillet 2022, donc à une date antérieure à la date d’adoption de cette décision d’exécution, de ne plus faire usage de la faculté d’élargir le cercle des bénéficiaires de la protection temporaire. Il s’ensuit, selon ladite juridiction, que l’article 1er de ladite décision d’exécution et la prorogation jusqu’au 4 mars 2025 qu’il prévoit ne s’appliquent pas au groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative ( 31 ). Par conséquent, pour ce groupe, la protection temporaire a expiré de plein droit le 4 mars 2024.

67.

Cette position du Raad van State (Conseil d’État), qui illustre le deuxième courant jurisprudentiel, a été suivie par plusieurs juridictions néerlandaises, dont le rechtbank Den Haag, zittingsplaats Zwolle (tribunal de La Haye, siégeant à Zwolle, Pays-Bas) qui a, cependant, dans son jugement du 27 mars 2024 ( 32 ), développé un raisonnement différent ( 33 ).

c) Troisième courant jurisprudentiel : la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative prend fin de plein droit à la fin de la période de prorogation optionnelle, c’est-à-dire le 4 mars 2025

68.

Ce troisième courant jurisprudentiel est notamment illustré par le jugement du rechtbank Den Haag, zittingsplaats Roermond (tribunal de La Haye, siégeant à Roermond, Pays-Bas), du 19 mars 2024 ( 34 ), et par celui du rechtbank Den Haag, zittingsplaats Haarlem (tribunal de La Haye, siégeant à Haarlem, Pays-Bas), du 27 mars 2024 ( 35 ), qui sont mentionnés par le Raad van State (Conseil d’État) dans sa décision de renvoi dans l’affaire C-290/24 ( 36 ).

69.

Le rechtbank Den Haag, zittingsplaats Roermond (tribunal de La Haye, siégeant à Roermond) a jugé, en substance, que la prorogation de la protection temporaire prévue à l’article 4, paragraphe 2, de la directive 2001/55 ne crée pas une nouvelle situation permettant au secrétaire d’État de procéder à une nouvelle évaluation pour le groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative. Selon ladite juridiction, le fait que la décision d’exécution 2023/2409 ait été adoptée après le 19 juillet 2022 n’est pas pertinent. Pour déterminer si la durée de la protection temporaire d’une personne qui appartient à ce groupe a été prorogée, le seul élément pertinent est l’inclusion préalable de cette personne dans le champ d’application de la directive 2001/55 et son droit à la protection temporaire au titre de cette directive au moment de l’adoption et de l’entrée en vigueur de la décision d’exécution 2023/2409. Par conséquent, la décision d’un État membre de ne plus appliquer l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 est sans effet sur la durée de la protection temporaire précédemment octroyée.

70.

Dans le même sens, le rechtbank Den Haag, zittingsplaats Haarlem (tribunal de La Haye, siégeant à Haarlem) a jugé, en substance, que la durée de la protection temporaire pour le groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative n’avait pas expiré de plein droit le 4 mars 2024, mais que, pour ce groupe également, cette durée avait été prorogée jusqu’au 4 mars 2025 par la décision d’exécution 2023/2409. Le Royaume des Pays-Bas ayant appliqué l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382, les personnes appartenant au groupe de celles bénéficiant d’une protection facultative sont des personnes déplacées au sens de l’article 2 de cette décision d’exécution. L’article 1er de la décision d’exécution 2023/2409 proroge la protection temporaire de toutes les personnes déplacées relevant de l’article 2 de la décision d’exécution 2022/382 jusqu’au 4 mars 2025, sans faire de distinction entre les différents groupes visés à cet article, ni exclure ce groupe. Par conséquent, cette juridiction ne souscrit pas au raisonnement du Raad van State (Conseil d’État) fondé sur une distinction entre les paragraphes 1 et 2 de l’article 4 de la directive 2001/55, selon lequel ledit groupe ne relève pas de la décision d’exécution 2023/2409 au seul motif que le secrétaire d’État a choisi, avant le 19 octobre 2023, de ne plus user de la faculté prévue à l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382.

71.

Dans sa décision de renvoi dans l’affaire C-244/24, le rechtbank Den Haag, zittingsplaats Amsterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Amsterdam) semble adhérer à ce troisième courant jurisprudentiel en faisant part de ses doutes quant à l’interprétation du droit de l’Union retenue par le Raad van State (Conseil d’État) dans son arrêt du 17 janvier 2024.

72.

En premier lieu, la juridiction de renvoi souligne que, en cas de compétence partagée entre l’Union et les États membres dans un domaine déterminé, comme c’est le cas pour le domaine de l’asile et de l’immigration, les États membres ne peuvent plus exercer leur compétence une fois que l’Union a exercé la sienne.

73.

Dans la mesure où le Royaume des Pays-Bas a fait usage de la faculté qui lui est reconnue à l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2002/382 en accordant une protection temporaire facultative à certaines personnes, ces dernières relèveraient pleinement du champ d’application de la directive 2001/55, en vertu de son article 7, paragraphe 1, dont les termes indiquent qu’il s’agit de la protection temporaire « prévue par [cette] directive ». Selon la juridiction de renvoi, la protection temporaire découlant de cet article doit, notamment, être conforme aux articles 4 et 6 de ladite directive, qui régissent, de manière contraignante et exhaustive, la durée et les possibilités de cessation de la protection temporaire, y compris pour les catégories de personnes auxquelles les États membres ont accordé le bénéfice de la protection temporaire en vertu de l’article 7, paragraphe 1, de la même directive.

74.

Par conséquent, lorsqu’un État membre a étendu le bénéfice de la protection temporaire sur la base de cette disposition, cette protection temporaire facultative ne peut prendre fin que lorsque la durée maximale de la protection temporaire a été atteinte ou lorsque le Conseil décide, auparavant, de mettre fin à cette protection. Aucun État membre ne saurait revenir sur sa décision d’octroyer, en vertu de ladite disposition, la protection temporaire à des personnes autres que celles visées à l’article 2, paragraphes 1 et 2, de la décision d’exécution 2022/382, dès lors que le législateur de l’Union a, pour tous les bénéficiaires de la directive 2001/55, exercé sa compétence en ce qui concerne la durée de la protection temporaire et le régime de cessation de celle-ci.

75.

En deuxième lieu, la juridiction de renvoi estime que la décision d’exécution 2023/2409 ne distingue pas entre les différents groupes de personnes bénéficiant de la protection temporaire, comme cela découle du libellé de son article 1er. Elle relève, en outre, que la proposition ayant abouti à cette décision d’exécution précise que la directive 2001/55 doit garantir l’application des mêmes normes et d’un ensemble harmonisé de droits dans toute l’Union aux personnes qui y sont accueillies à la date de prorogation de la protection temporaire ( 37 ), ce que confirmerait également le considérant 7 de ladite décision d’exécution. Il ne serait, dès lors, pas conciliable avec cette approche que les personnes déplacées qui sont accueillies en vertu de cette directive bénéficient d’une protection temporaire dont la durée varierait au sein de l’Union.

76.

En troisième lieu, selon la juridiction de renvoi, la circonstance que la prorogation de la protection temporaire est décidée par le Conseil, en vertu de l’article 4, paragraphe 2, de la directive 2001/55, ne permet pas de conclure que les États membres devraient, à cette occasion, évaluer, une nouvelle fois, le cercle des bénéficiaires de cette protection, la situation des personnes bénéficiant de la protection temporaire facultative n’ayant pas été davantage modifiée que celle des personnes qui relèvent directement de cette directive ( 38 ).

III. Les faits des litiges au principal et les questions préjudicielles

A. L’affaire C-244/24

77.

Le requérant, P, de nationalité nigériane, était titulaire d’un droit de séjour temporaire en Ukraine valable jusqu’au 31 janvier 2023 au moment où les forces russes ont lancé une invasion à grande échelle dans ce pays le 24 février 2022. Après cette invasion, le requérant a fui l’Ukraine vers les Pays-Bas, où il s’est fait inscrire au BRP le 1er juin 2022. Il a, par conséquent, été placé sous la protection de la directive 2001/55 sans que le secrétaire d’État ait évalué s’il pouvait retourner au Nigéria dans des conditions sûres et durables, et a introduit une demande d’asile le 9 août 2022.

78.

Le 24 août 2023, le secrétaire d’État a décidé, d’une part, d’abandonner l’examen de la demande d’asile du requérant et, d’autre part, de mettre fin à la protection temporaire au titre de la directive 2001/55 à compter du 4 septembre 2023.

79.

Le secrétaire d’État a retiré cette dernière décision à la suite de l’arrêt du Conseil d’État du 17 janvier 2024, dont il découle, je le rappelle, que le secrétaire d’État ne pouvait pas mettre fin à compter du 4 septembre 2023 à la protection temporaire du groupe de personnes auquel appartient le requérant, dans la mesure où cette protection prenait fin de plein droit le 4 mars 2024. Le requérant a été informé sur ce point par lettre du 24 janvier 2024.

80.

Le 7 février 2024, le secrétaire d’État a adopté une décision de retour contre le requérant dans laquelle il a indiqué que la protection temporaire dont le requérant bénéficiait prendrait fin le 4 mars 2024. Cette décision fait l’objet du recours introduit devant le rechtbank Den Haag, zittingsplaats Amsterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Amsterdam).

81.

Outre les interrogations relatives à la date de fin de la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative, dont j’ai précédemment fait état dans le cadre de l’exposé du troisième courant jurisprudentiel ( 39 ), la juridiction de renvoi se demande si une décision de retour peut être adoptée par un État membre à une date où le ressortissant d’un pays tiers est encore en situation de séjour régulier sur le territoire de cet État ( 40 ).

82.

À cet égard, la juridiction de renvoi relève qu’il semble découler de l’article 2, paragraphe 1, ainsi que de l’article 6, paragraphes 1 et 6, de la directive 2008/115 que, tant qu’un ressortissant d’un pays tiers n’est pas en situation de séjour irrégulier, aucune décision de retour le concernant ne peut être adoptée ( 41 ). Ces éléments pourraient permettre de conclure que le secrétaire d’État n’était pas compétent pour adopter une décision de retour dès le 7 février 2024 parce que, à cette date, le requérant se trouvait encore en situation de séjour régulier. Par conséquent, cette décision pourrait avoir un caractère prématuré.

83.

Cependant, la juridiction de renvoi estime qu’il existait des motifs valables pour permettre au secrétaire d’État d’agir de la sorte. En effet, le Raad van State (Conseil d’État) a considéré, dans son arrêt du 17 janvier 2024, qu’il appartenait au secrétaire d’État de déterminer sous quelle forme il informerait les personnes bénéficiant de la protection temporaire facultative que celle-ci prendrait fin de plein droit à compter du 4 mars 2024. Afin de garantir leur protection juridictionnelle, ces personnes ont reçu une lettre les informant des étapes ultérieures de la procédure et il a finalement été décidé d’adopter les décisions de retour à leur égard en deux séries, les 7 et 23 février 2024, afin de leur permettre d’être informées au plus tôt des conséquences de la fin de leur séjour régulier et de leur donner un peu plus de temps pour introduire d’éventuels recours. Selon la juridiction de renvoi, cette manière de procéder peut s’avérer opportune dans la mesure où les États membres sont tenus de procéder à l’éloignement d’un ressortissant d’un pays tiers dans les meilleurs délais ( 42 ).

84.

En outre, cette juridiction souligne que, en l’occurrence, il résulte de la décision de retour elle-même qu’elle ne produit pas d’effet avant la date de fin du séjour régulier, cette décision indiquant clairement que le requérant n’est plus en situation de séjour régulier à compter du 5 mars 2024 et que son délai de retour ne commence à courir qu’à partir de cette date. Cela étant, ladite juridiction relève que le délai pour introduire un recours contre ladite décision débute à compter de son adoption.

85.

Dans ces conditions, le rechtbank Den Haag, zittingsplaats Amsterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Amsterdam) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes :

« 1)

Convient-il d’interpréter l’article 6 de la directive [2008/115] en ce sens qu’il s’oppose à l’adoption d’une décision de retour à une date où un étranger se trouve encore en séjour régulier sur le territoire d’un État membre ?

2)

Importe-t-il, pour répondre à la question précédente, que la décision de retour comporte une date de fin du séjour régulier, que cette date se situe dans un avenir proche et que, en outre, les effets juridiques de la décision de retour ne se produisent qu’à cette date ultérieure ?

3)

Convient-il d’interpréter l’article 1er de la décision [d’exécution 2023/2409] en ce sens que [la] prorogation vise également un groupe de ressortissants de pays tiers qu’un État membre a antérieurement inclus dans le champ d’application de la directive [2001/55] en vertu de la disposition facultative de l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution [2022/382], même si cet État membre a par la suite choisi de cesser de faire bénéficier de la protection temporaire ce groupe de ressortissants de pays tiers ? »

B. L’affaire C-290/24

86.

Les trois requérants, AI, ZY et BG, respectivement de nationalités algérienne, turque et pakistanaise, étaient titulaires d’un permis de séjour temporaire en Ukraine au moment où les forces russes ont lancé une invasion à grande échelle de ce pays le 24 février 2022. Après leur départ d’Ukraine, les requérants se sont fait inscrire au BRP et ont introduit une demande d’asile à une date à laquelle les autorités néerlandaises accordaient la protection temporaire aux ressortissants de pays tiers titulaires d’un permis de séjour temporaire en Ukraine, sans qu’elles évaluent si ceux-ci étaient en mesure de rentrer dans leur pays ou région d’origine dans des conditions sûres et durables. Le secrétaire d’État a, dès lors, accordé à ces ressortissants une protection temporaire au titre de la directive 2001/55.

87.

À la suite de l’arrêt du Conseil d’État du 17 janvier 2024, dont il découle que le séjour légal prenait fin de plein droit le 4 mars 2024, le secrétaire d’État a, le 7 février 2024, adopté des décisions de retour contre les requérants, dans lesquelles il a indiqué que la protection temporaire dont ils bénéficiaient prendrait fin le 4 mars 2024. Ces décisions ont fait l’objet de recours.

88.

Par jugements du 19 mars 2024 et du 27 mars 2024, les recours introduits par AI et BG contre les décisions de retour les concernant ont été accueillis et ces décisions ont été annulées.

89.

Par un jugement du 27 mars 2024, le recours introduit par ZY contre la décision de retour le concernant a été rejeté comme étant non fondé.

90.

Le secrétaire d’État et ZY ont interjeté appel de ces jugements devant le Raad van State (Conseil d’État).

91.

Ces appels portent, en substance, sur la même question de droit, à savoir le moment auquel la protection temporaire prend fin pour les autres catégories de personnes déplacées visées à l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 qui se sont vu octroyer une protection temporaire facultative conformément à cette directive.

92.

La juridiction de renvoi explique que, même après le prononcé de son arrêt du 17 janvier 2024, qui visait à assurer l’unité du droit au niveau national, les juridictions néerlandaises restent divisées sur la manière dont il convient d’interpréter l’article 4, paragraphes 1 et 2, de la directive 2001/55 lorsqu’un État membre a fait usage de la faculté prévue à l’article 7, paragraphe 1, de cette directive d’octroyer la protection temporaire à d’autres catégories de personnes déplacées et qu’il a mis fin à cette protection temporaire.

93.

Dans ces conditions, le Raad van State (Conseil d’État) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes :

« 1)

Convient-il d’interpréter l’article 4 de la directive [2001/55] en ce sens que, lorsqu’un État membre a fait usage de la faculté offerte par l’article 7, paragraphe 1, de cette directive de faire bénéficier de la protection temporaire prévue par [ladite] directive également d’autres catégories de personnes déplacées (ci-après le “groupe facultatif”), la protection temporaire du groupe facultatif se poursuit non seulement en cas de prorogation automatique visée à l’article 4, paragraphe 1, [de la directive 2001/55] pour la période indiquée dans cette disposition, mais également en cas de décision de prorogation visée à l’article 4, paragraphe 2, [de cette directive] pour la période mentionnée dans cette disposition ?

2)

La réponse à la question du maintien de la protection temporaire du groupe facultatif en cas de décision de prorogation visée à l’article 4, paragraphe 2, [de la directive 2001/55] est‑elle différente si un État membre a décidé de mettre fin à la protection temporaire de ce groupe facultatif avant que le Conseil n’ait décidé de proroger d’un an la protection temporaire comme le prévoit [cet] article 4, paragraphe 2 ? »

94.

Par décision du président de la Cour du 7 mai 2024, les affaires C-244/24 et C-290/24 ont été jointes aux fins des procédures écrite et orale ainsi que de l’arrêt.

95.

Les juridictions de renvoi ont demandé que les présentes affaires soient soumises à la procédure préjudicielle accélérée prévue à l’article 105 du règlement de procédure de la Cour. Le 7 mai 2024, le président de la Cour a fait droit à ces demandes.

96.

Les requérants dans les affaires au principal, le gouvernement néerlandais ainsi que la Commission ont déposé des observations écrites et ont participé à l’audience qui s’est tenue le 3 septembre 2024, au cours de laquelle ils ont répondu aux questions pour réponse orale posées par la Cour.

IV. Analyse

97.

J’examinerai, en premier lieu, la troisième question posée dans l’affaire C-244/24 et les deux questions posées dans l’affaire C-290/24, qui soulèvent la problématique relative au moment auquel un État membre peut mettre fin à la protection temporaire facultative. En second lieu, j’examinerai les deux premières questions posées dans l’affaire C-244/24, qui portent sur le moment auquel un État membre peut adopter une décision de retour à l’égard des personnes ne bénéficiant plus de la protection temporaire facultative.

A. Sur le moment auquel un État membre peut mettre fin à la protection temporaire facultative

98.

Les présentes affaires constituent assurément une bonne illustration de la variété des interprétations qui sont susceptibles d’être retenues par des juridictions nationales à propos des mêmes dispositions du droit de l’Union. À cet égard, les décisions de renvoi du Raad van State (Conseil d’État) et du rechtbank Den Haag, zittingsplaats Amsterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Amsterdam) informent la Cour de façon transparente et complète sur les différents raisonnements juridiques adoptés par les juridictions néerlandaises. Les bases du débat juridique étant ainsi posées, il revient désormais à la Cour d’assurer une interprétation uniforme du droit de l’Union.

99.

Tant les observations écrites que l’audience qui s’est tenue devant la Cour ont révélé des positions qui correspondent, en substance, aux trois courants jurisprudentiels que j’ai exposés précédemment.

100.

La Commission a exprimé une position qui correspond, pour l’essentiel, au premier courant jurisprudentiel, à savoir que les autorités néerlandaises pouvaient librement décider que la protection temporaire du groupe de personnes ayant bénéficié d’une protection facultative aux Pays-Bas prendrait fin le 4 septembre 2023.

101.

Le gouvernement néerlandais a, quant à lui, semblé adhérer, dans ses observations écrites, au deuxième courant jurisprudentiel en défendant une date de fin de la protection temporaire au 4 mars 2024. Lors de l’audience, ce gouvernement a, cependant, paru se rallier à la thèse soutenue par la Commission, à savoir que la protection temporaire facultative pouvait prendre fin à tout moment.

102.

Les requérants dans les affaires au principal ont, pour leur part, défendu la position illustrée par le troisième courant jurisprudentiel, à laquelle la juridiction de renvoi dans l’affaire C-244/24 semble adhérer, c’est-à-dire celle en vertu de laquelle la protection temporaire du groupe de personnes ayant bénéficié d’une protection facultative aux Pays-Bas prend fin de plein droit à la fin de la période de prorogation optionnelle, à savoir le 4 mars 2025 ( 43 ).

103.

Si je n’adhère pas à l’intégralité du raisonnement développé par la Commission, je rejoins toutefois la position défendue par celle-ci pour les raisons que j’exposerai dans les développements qui suivent.

104.

À titre liminaire, j’observe que la réglementation néerlandaise prévoyait, dans son état initial, d’étendre le bénéfice de la protection temporaire aux ressortissants de pays tiers qui étaient titulaires d’un permis de séjour ukrainien, même temporaire, en cours de validité le 23 février 2022 et dont il était probable qu’ils avaient quitté l’Ukraine après le 26 novembre 2021. Cela signifie que, en vertu de cette réglementation, le bénéfice de la protection temporaire facultative n’était pas soumis à la condition que ces ressortissants de pays tiers aient fui l’Ukraine à compter du 24 février 2022, qui constitue la date à laquelle l’invasion militaire des forces armées russes a commencé.

105.

Toutefois, je ne pense pas qu’il puisse être déduit de ce constat que le Royaume des Pays-Bas aurait mis en œuvre de manière erronée la faculté offerte aux États membres par l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 et par l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 d’élargir le cercle des bénéficiaires de la protection temporaire.

106.

Certes, il découle de l’article 7, paragraphe 1, de cette directive que les États membres ne peuvent accorder le bénéfice de la protection temporaire facultative qu’à des catégories supplémentaires de personnes qui ont été « déplacées pour les mêmes raisons et à partir du même pays ou de la même région d’origine » ( 44 ) que les personnes visées par la décision d’exécution du Conseil comme étant bénéficiaires d’une protection obligatoire.

107.

En l’occurrence, la raison de l’afflux massif de personnes déplacées en provenance d’Ukraine, telle qu’elle est identifiée par le Conseil dans sa décision d’exécution 2022/382, est l’invasion de ce pays par les forces armées russes, qui a commencé le 24 février 2022 et qui donne lieu depuis à un conflit armé ( 45 ).

108.

Cependant, pour pouvoir bénéficier de la protection temporaire facultative, il me paraît suffisant que le départ de l’Ukraine des ressortissants de pays tiers et l’impossibilité pour eux d’y retourner dans des conditions sûres et durables soient liés à ce conflit armé, sans que ce départ doive nécessairement coïncider ou être postérieur à la date de l’invasion de cet État par les forces armées russes. Ainsi, il convient que, au moment de l’octroi de cette protection, les ressortissants de pays tiers concernés aient la qualité de « personnes déplacées », au sens de l’article 2, sous c), de la directive 2001/55 ( 46 ) et que cette qualité ait pour cause le conflit armé en Ukraine.

109.

Cette position me paraît cohérente avec le souhait exprimé par le législateur de l’Union d’envisager de manière souple les conditions d’octroi de la protection temporaire facultative. Je relève, à cet égard, que, à la différence de l’article 2, paragraphe 1, de la décision d’exécution 2022/382, l’article 2, paragraphe 3, de cette décision d’exécution n’exige pas que les personnes déplacées aient quitté l’Ukraine le 24 février 2022 ou après cette date ( 47 ). De plus, le considérant 14 de la décision d’exécution 2022/382 doit, à mon avis, guider la Cour dans son interprétation. En effet, dans ce considérant, ce législateur invite expressément les États membres à « étendre la protection temporaire aux personnes qui ont fui l’Ukraine peu avant le 24 février 2022, alors que les tensions augmentaient, ou qui se sont retrouvées sur le territoire de l’Union (par exemples, en vacances ou pour des raisons professionnelles) juste avant cette date et qui, en raison du conflit armé, ne peuvent plus retourner en Ukraine ».

110.

En tout état de cause, quand bien même la Cour devrait considérer que les autorités néerlandaises ont mis en œuvre de façon trop large l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 ainsi que l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 lorsqu’elles ont décidé de faire bénéficier de la protection temporaire facultative les ressortissants de pays tiers dont il était probable qu’ils avaient quitté l’Ukraine après le 26 novembre 2021, je note qu’il découle des décisions de renvoi que les quatre requérants dans les affaires au principal ont vraisemblablement quitté l’Ukraine après le 24 février 2022, à la suite de l’invasion russe, de sorte que, en ce qui les concerne, la décision individuelle des autorités néerlandaises d’accorder à ces ressortissants de pays tiers une telle protection était fondée, sans aucun doute, sur les mêmes raisons que celles pour lesquelles les personnes relevant de l’article 2, paragraphes 1 et 2, de la décision d’exécution 2022/382 bénéficient de la protection temporaire.

111.

Ces précisions liminaires étant faites, j’observe qu’il n’est pas contesté qu’un État membre puisse mettre fin à la date qu’il souhaite et pour l’avenir à sa décision d’étendre le bénéfice de la protection temporaire à d’autres personnes que celles bénéficiant d’une protection obligatoire en vertu du droit de l’Union, de sorte que, à partir de cette date, de nouvelles personnes ne pourraient plus être intégrées au groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative. Il est, en revanche, plus délicat de déterminer si les personnes qui font déjà partie de ce groupe peuvent être privées à tout moment de la protection temporaire, selon le souhait de l’État membre qui leur a initialement accordé cette protection. C’est cette question qui doit donc être tranchée avant de s’interroger, le cas échéant, sur le point de savoir si, en vertu du droit de l’Union, cette protection expirait le 4 mars 2024 ou expirera le 4 mars 2025 ( 48 ).

112.

Comme je l’ai indiqué précédemment, le mécanisme de protection temporaire qui résulte de la directive 2001/55 a un caractère exceptionnel, ce qui implique que la protection offerte aux personnes déplacées a une durée limitée. Cette durée est encadrée par l’article 4 de cette directive qui prévoit, d’une part, la durée maximale de la prorogation automatique du mécanisme (article 4, paragraphe 1) et, d’autre part, la durée maximale de la prorogation optionnelle qui requiert l’adoption d’une décision par le Conseil (article 4, paragraphe 2).

113.

Conformément à l’article 5, paragraphe 1, de la directive 2001/55, l’existence d’un afflux massif de personnes déplacées est constatée par une décision du Conseil. Selon le paragraphe 3 de cet article, cette décision a pour effet d’entraîner, à l’égard des personnes déplacées qu’elle vise, la mise en œuvre dans tous les États membres de la protection temporaire conformément aux dispositions de cette directive. Les catégories spécifiques de personnes auxquelles s’applique la protection temporaire sont désignées par ladite décision, ainsi que la date à laquelle cette protection doit entrer en vigueur.

114.

En outre, il découle de l’article 6, paragraphe 1, de la directive 2001/55 que la protection temporaire prend fin lorsque la durée maximale de mise en œuvre du mécanisme a été atteinte ou bien à tout moment, lorsque le Conseil adopte une décision en ce sens.

115.

Il résulte de la combinaison de ces dispositions que, dès lors que le mécanisme de protection temporaire est activé par le Conseil, cette protection est impérativement accordée par les États membres au groupe de personnes bénéficiant d’une protection obligatoire, tel qu’il est décrit dans la décision du Conseil.

116.

Les dates de début et de fin de la mise en œuvre de ce mécanisme sont déterminées exclusivement au niveau de l’Union, en application du régime prévu par la directive 2001/55. La durée de la protection du groupe de personnes bénéficiant d’une protection obligatoire coïncide avec ces dates, de sorte qu’il ne peut pas y être mis fin de façon prématurée par un État membre.

117.

Il en va, à mon avis, différemment en ce qui concerne le groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative qui peut être désigné par chaque État membre en application de l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 et de l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382.

118.

En effet, je considère que, pour les personnes qui font partie de ce groupe, les États membres conservent la maîtrise de la durée de la protection temporaire qu’ils souhaitent leur accorder, à condition que cette durée s’inscrive à l’intérieur du cadre temporel de mise en œuvre du mécanisme de protection temporaire qui est défini au niveau de l’Union. Autrement dit, les États membres, lorsqu’ils décident de se prévaloir de la faculté d’étendre la protection temporaire à des personnes autres que celles qui font partie du groupe de personnes bénéficiant d’une protection obligatoire, ne peuvent le faire ni avant la date de mise en œuvre de ce mécanisme ni après la date de fin de celle-ci qui sont déterminées au niveau de l’Union.

119.

Ainsi, pour le groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative, la protection temporaire ne commence qu’à partir du moment où un État membre décide d’élargir le cercle des bénéficiaires de cette protection. Ces personnes jouissent alors potentiellement de la protection temporaire prévue par la directive 2001/55 aussi longtemps que la durée maximale du mécanisme n’est pas atteinte ou qu’il n’a pas été mis fin à celui-ci par une décision du Conseil.

120.

Cependant, de même que les États membres ont le choix des catégories de personnes déplacées auxquelles ils souhaitent octroyer la protection temporaire facultative prévue par la directive 2001/55, pourvu qu’ils respectent les conditions posées par l’article 7, paragraphe 1, de celle-ci, je considère que ces États membres ont le choix de la durée pendant laquelle ils entendent mettre en œuvre cette protection. De plus, dans la mesure où la protection temporaire accordée en vertu de cette disposition et de l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2002/382 ne résulte pas d’une obligation prévue par le droit de l’Union, mais d’une décision d’un État membre exprimant son souhait d’élargir le cercle des bénéficiaires de cette protection, j’estime que cet État membre doit pouvoir retirer ladite protection de manière autonome.

121.

Par conséquent, les États membres peuvent, à mon avis, décider librement de mettre un terme, avant la date de fin du mécanisme fixée au niveau de l’Union, à la protection temporaire qu’ils ont octroyée au groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative. Autrement dit, contrairement à ce qui est le cas pour le groupe de personnes bénéficiant d’une protection obligatoire, les États membres ne sont tenus d’aligner la durée de la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative ni sur celle résultant de la prorogation automatique prévue à l’article 4, paragraphe 1, de la directive 2001/55, ni sur celle découlant, le cas échéant, de la prorogation optionnelle prévue à l’article 4, paragraphe 2, de cette directive. Comme j’aurai l’occasion de le préciser dans les développements qui suivent, les États membres doivent cependant veiller à ce que leur décision n’aille pas à l’encontre des objectifs du droit de l’Union et respecte les principes généraux de ce droit.

122.

En somme, en ce qui concerne la durée de la protection temporaire, il y a lieu, selon moi, de distinguer entre le régime applicable au groupe de personnes bénéficiant d’une protection obligatoire et celui applicable au groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative. Cette distinction est la conséquence logique de la marge de manœuvre que l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 et l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 laissent aux États membres. Ces dispositions permettent ainsi à ces derniers d’apprécier, en fonction de considérations qui leurs sont propres, s’ils souhaitent mettre en œuvre la faculté offerte par lesdites dispositions et, si oui, pour quelles catégories de personnes, à quel moment et pour quelle durée.

123.

En revanche, contrairement à la Commission, je ne crois pas qu’une telle distinction puisse s’expliquer par le fait que le second groupe devrait être considéré comme se trouvant en dehors du champ d’application de la décision d’exécution 2022/382. En effet, je relève que l’article 2 de cette décision d’exécution est intitulé « Personnes auxquelles s’applique la protection temporaire ». L’article 2, paragraphe 3, de ladite décision d’exécution prévoit, certes, une application facultative de la protection temporaire à d’autres personnes que celles qui sont visées à l’article 2, paragraphes 1 et 2, de la même décision d’exécution. Toutefois, cela ne signifie pas que les personnes visées à l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 sont exclues du champ d’application de cette décision d’exécution. Bien au contraire, à partir du moment où un État membre choisit de mettre en œuvre cette disposition, les personnes qu’il désigne comme étant bénéficiaires de la protection temporaire entrent dans le champ d’application de ladite décision d’exécution et, plus largement, du mécanisme de protection temporaire mis en place par le législateur de l’Union. Ces personnes bénéficient alors de la protection telle que prévue par la directive 2001/55, c’est-à-dire des droits matériels énumérés par cette directive, que cet État membre est tenu de leur octroyer pour la durée qu’il estime appropriée.

124.

Ainsi, le constat selon lequel le groupe de personnes bénéficiant, par la volonté d’un État membre, d’une protection facultative entre dans le champ d’application de la décision d’exécution 2022/382 n’empêche pas que ce groupe puisse être soumis à un régime différent quant à la durée de la protection temporaire dont il bénéfice, en raison de la marge de manœuvre que le législateur de l’Union a décidé de reconnaître aux États membres. En vertu de cette marge de manœuvre, ces derniers ont la possibilité de réexaminer l’opportunité de maintenir l’octroi de la protection temporaire aux personnes qui composent ledit groupe, en fonction d’éléments tels que la possibilité pour ces personnes de retourner dans leur pays ou leur région d’origine dans des conditions sûres et durables, l’existence de possibles abus, un afflux important de ressortissants de pays tiers en provenance d’autres États membres résultant de mouvements secondaires, ou encore le caractère limité des capacités d’accueil dont les États membres disposent. Ces États peuvent également être conduits à constater que le maintien de la protection temporaire au bénéfice du groupe facultatif n’est plus nécessaire à la préservation du bon fonctionnement de leur système d’examen des demandes de protection internationale. J’ajoute qu’un tel réexamen pouvant conduire les États membres à mettre un terme à la protection qu’ils ont octroyée auparavant à des personnes n’y ayant, en principe, pas droit, est cohérent avec le caractère exceptionnel, et donc limité dans le temps, de la protection temporaire.

125.

Il convient également de préciser que, en mettant en œuvre la faculté qui leur est offerte pour une certaine durée, qui ne correspond pas nécessairement à celle qui s’applique, en vertu du seul droit de l’Union, au groupe de personnes bénéficiant d’une protection obligatoire, les États membres ne portent pas atteinte aux objectifs poursuivis par la directive 2001/55 et par la décision d’exécution 2022/382, parmi lesquels figure la protection du bon fonctionnement des régimes d’asile des États membres en cas d’afflux massif de personnes déplacées. Bien au contraire, ces États membres favorisent déjà, pendant une certaine période, la réalisation de ces objectifs ( 49 ).

126.

De ce point de vue, une démarche telle que celle entreprise par le Royaume des Pays-Bas me paraît préférable à une absence totale de protection des catégories de personnes pouvant bénéficier seulement d’une protection facultative. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que la logique même de l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 et de l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 est de permettre aux États membres tant de n’accorder à aucune de ces catégories de personnes la protection temporaire prévue par cette directive que d’accorder cette protection à certaines seulement desdites catégories ( 50 ).

127.

Cette logique devrait, selon moi, s’appliquer de la même manière à la durée de ladite protection. Il importe, à cet égard, de souligner, à l’instar du gouvernement néerlandais, que la solution qui obligerait les États membres ayant volontairement mis en œuvre la faculté dont ils disposent d’octroyer la protection temporaire à certaines catégories supplémentaires de personnes à respecter la durée maximale du mécanisme de protection temporaire prévue au niveau de l’Union, que ce soit celle résultant de la prorogation automatique (4 mars 2024) ou bien celle découlant de la prorogation optionnelle (4 mars 2025 ( 51 )) de ce mécanisme, et donc qui interdirait à ces États membres de mettre fin de façon anticipée à la protection temporaire facultative, pourrait contrecarrer les objectifs poursuivis par la directive 2001/55 et par la décision d’exécution 2022/382 en incitant les États membres à renoncer à mettre en œuvre la faculté que leur offre l’article 7, paragraphe 1, de cette directive et l’article 2, paragraphe 3, de cette décision d’exécution ( 52 ).

128.

Les arguments avancés à l’encontre de cette thèse, tant par les participants à la présente procédure que par les juridictions néerlandaises qui ont été amenées à prendre position sur cette problématique, que ces arguments soient favorables à ce que la protection temporaire du groupe facultatif prenne fin de plein droit, en vertu du seul droit de l’Union, le 4 mars 2024 ou bien le 4 mars 2025, me paraissent devoir être écartés.

129.

En premier lieu, il convient d’examiner l’argument selon lequel l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 prévoit la faculté des États membres de faire bénéficier des catégories supplémentaires de personnes déplacées de la protection temporaire prévue par cette directive, de sorte qu’il faudrait déduire de ces termes que ladite directive s’applique intégralement aux ressortissants de pays tiers appartenant au groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative, y compris en ce qui concerne la durée de la protection temporaire prévue par la même directive. À mon avis, il résulte de la précision ainsi faite par le législateur de l’Union que, dès lors qu’un État membre décide de faire usage de cette faculté, il est tenu de respecter les obligations que la directive 2001/55 fait peser sur lui, lesquelles consistent, pour l’essentiel, à garantir à ces ressortissants de pays tiers les droits matériels qui sont énumérés dans le chapitre III de cette directive.

130.

Par ailleurs, lesdits ressortissants de pays tiers continueront à bénéficier de cette protection temporaire facultative tant que le mécanisme est en vigueur en vertu du droit de l’Union, sauf si l’État membre ayant octroyé ladite protection décide entre-temps d’y mettre un terme. En effet, j’estime que la marge d’appréciation que l’article 7, paragraphe 1, de ladite directive et l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 laissent aux États membres est incompatible avec l’argument selon lequel la fin de la protection temporaire des ressortissants de pays tiers appartenant au groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative serait exclusivement régie par l’article 6 de la même directive. Ce dernier article doit, à mon avis, plutôt être compris en ce sens que, de même que l’activation du mécanisme de protection temporaire est du seul ressort de l’Union, la fin de celui-ci est exclusivement régie par le droit de l’Union. À l’intérieur de la période durant laquelle ce mécanisme est en vigueur, les États membres peuvent librement décider, pour la période qu’ils souhaitent, de faire usage de la possibilité d’étendre le bénéfice dudit mécanisme à des catégories de personnes autres que celles qui en bénéficient de plein droit en vertu du droit de l’Union.

131.

En deuxième lieu, s’agissant du constat selon lequel l’article 1er de la décision d’exécution 2023/2409 prévoit que la protection temporaire accordée aux personne visées à l’article 2 de la décision d’exécution 2022/382 est prorogée d’une année jusqu’au 4 mars 2025, je ne crois pas qu’il y ait lieu d’en déduire que cette prorogation s’applique de manière impérative au groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative, en application de la faculté offerte par le paragraphe 3 de cet article, sans qu’il soit possible à l’État membre ayant usé de cette faculté de mettre fin à cette protection de manière anticipée. En effet, à l’instar de la prorogation automatique prévue à l’article 4, paragraphe 1, de la directive 2001/55, il y a lieu de considérer que la prorogation optionnelle prévue à l’article 4, paragraphe 2, de cette directive concerne le mécanisme de la protection temporaire en tant que tel. Ainsi, ce mécanisme est prorogé pour tous les bénéficiaires actuels et futurs de la protection temporaire, sans préjudice de la possibilité pour les États membres de revenir sur leur choix d’octroyer cette protection à d’autres catégories de personnes que celles visées à l’article 2, paragraphes 1 et 2, de la décision d’exécution 2022/382, cette possibilité étant inhérente au caractère facultatif de l’article 7, paragraphe 1, de ladite directive et de l’article 2, paragraphe 3, de cette décision d’exécution.

132.

En troisième lieu, les disparités entre les réglementations nationales, avec les mouvements secondaires qui peuvent s’ensuivre, qui sont susceptibles de résulter du fait que chaque État membre est libre de fixer la durée pendant laquelle il décide d’octroyer la protection temporaire prévue par la directive 2001/55 à des catégories de personnes autres que celles visées à l’article 2, paragraphes 1 et 2, de la décision d’exécution 2022/382 sont la conséquence naturelle du choix fait par le législateur de l’Union de prévoir une disposition facultative dont la mise en œuvre laisse une marge d’appréciation aux États membres ( 53 ). L’existence même d’une telle faculté offerte par ce législateur aux États membres permet d’ailleurs d’écarter l’argument selon lequel, dans un domaine de compétence partagée entre l’Union et les États membres, ces derniers auraient perdu leur compétence à agir dès lors que l’Union a exercé sa compétence.

133.

En quatrième lieu, j’avoue ne pas adhérer au raisonnement du Raad van State (Conseil d’État) fondé sur une distinction entre les paragraphes 1 et 2 de l’article 4 de la directive 2001/55, selon lequel le groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative ne relèverait pas de la décision d’exécution 2023/2409 au seul motif que le secrétaire d’État a choisi, avant le 19 octobre 2023 (date d’adoption de cette décision d’exécution), de ne plus user de la faculté prévue à l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382.

134.

D’une part, je crois qu’il convient de bien distinguer la décision d’un État membre ne plus octroyer pour l’avenir la protection temporaire facultative à de nouvelles personnes et, d’autre part, la décision de cet État membre de mettre fin, à une date donnée, à la protection temporaire facultative dont des personnes bénéficiaient jusqu’alors. Il ne me semble pas que la première de ces décisions ait nécessairement un impact sur la date de fin de la protection temporaire facultative des personnes bénéficiant déjà de celle-ci. Autrement dit, dans une situation où, contrairement à ce qui est le cas dans les présentes affaires, un État membre n’aurait pas décidé de mettre fin de manière anticipée à la protection temporaire facultative qu’il avait choisi d’accorder à certaines catégories de personnes, cette protection ne prendrait pas fin de plein droit le 4 mars 2024 pour la seule raison que cet État avait décidé, avant la date d’adoption de la décision d’exécution 2023/2409, de ne pas octroyer pour l’avenir la protection temporaire facultative à de nouvelles personnes.

135.

D’autre part, la distinction opérée par le Raad van State (Conseil d’État) entre la période relevant de l’article 4, paragraphe 1, de la directive 2001/55 et celle relevant de l’article 4, paragraphe 2, de cette directive me paraît artificielle, dans la mesure où cette juridiction considère comme étant décisif le constat selon lequel, à l’inverse de la prorogation automatique résultant de la première de ces dispositions, la prorogation optionnelle prévue par la seconde desdites dispositions requiert une nouvelle évaluation débouchant sur une décision du Conseil. En effet, je relève que, en raison de son caractère exceptionnel et donc de sa durée limitée, la nécessité de maintenir en vigueur le mécanisme de protection temporaire fait l’objet d’une réévaluation permanente, dont la décision prise par le Conseil en application de l’article 4, paragraphe 2, de ladite directive ne constitue qu’une des expressions, l’autre étant la décision du Conseil de mettre fin à tout moment, sur proposition de la Commission, au mécanisme de protection temporaire, conformément à ce qui est prévu à l’article 6, paragraphe 1, sous b), de la même directive. Ainsi, le suivi et le réexamen constants de la situation auxquels procède la Commission ( 54 ) interviennent y compris durant les deux premières années de la mise en œuvre de ce mécanisme, de sorte que la décision prise par le Conseil en application de l’article 4, paragraphe 2, de la directive 2001/55 ne constitue qu’une reconnaissance expresse de la nécessité de maintenir le mécanisme de protection temporaire, ce maintien ayant déjà auparavant fait l’objet d’une réévaluation continue.

136.

Au vu de l’ensemble de ces éléments, je suggère à la Cour de répondre à la troisième question dans l’affaire C-244/24 et aux deux questions posées dans l’affaire C-290/24 que l’article 4 et l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55, l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 ainsi que l’article 1er de la décision d’exécution 2023/2409 doivent être interprétés en ce sens qu’ils ne s’opposent pas à ce qu’un État membre décide de mettre fin, à tout moment et avant que la durée maximale du mécanisme de protection temporaire fixée au niveau de l’Union ne soit atteinte, à la protection temporaire qu’il a librement décidé d’octroyer à d’autres catégories de personnes déplacées en provenance d’Ukraine que celles visées à l’article 2, paragraphes 1 et 2, de la décision d’exécution 2022/382, en exerçant la faculté prévue à l’article 7, paragraphe 1, de cette directive et à l’article 2, paragraphe 3, de cette décision d’exécution.

137.

Il y a lieu, cependant, de préciser que, lorsqu’un État membre décide d’octroyer la protection temporaire facultative ou de mettre fin de manière anticipée à celle-ci, il met en œuvre le droit de l’Union, de sorte que sa marge d’appréciation est encadrée par ce droit.

138.

Ainsi, la marge d’appréciation qui est reconnue aux États membres ne doit pas être exercée d’une manière qui porterait atteinte aux objectifs de la directive 2001/55 et à l’effet utile de celle-ci ( 55 ). À cet égard, il me paraît important de mettre l’accent sur le chapitre IV de cette directive, qui a pour objet de garantir aux bénéficiaires de la protection temporaire l’accès à la procédure d’asile. Les États membres devraient, dès lors, veiller à ce que les ressortissants de pays tiers dont la protection temporaire facultative est retirée, avant que la durée maximale fixée au niveau de l’Union ne soit atteinte, ne soient pas empêchés d’exercer, de manière effective, leur droit de présenter une demande de protection internationale. Cela implique également, comme le gouvernement néerlandais l’a reconnu lors de l’audience, que les demandes de protection internationale qui n’ont pas été retirées soient examinées.

139.

Par ailleurs, les États membres doivent exercer la faculté dont ils disposent en respectant les principes généraux du droit de l’Union, parmi lesquelles figurent le principe de sécurité juridique et celui de protection de la confiance légitime ( 56 ).

140.

Il convient de rappeler que le principe de sécurité juridique exige que les règles de droit soient claires, précises et prévisibles dans leurs effets, en particulier lorsqu’elles peuvent avoir sur les individus et les entreprises des conséquences défavorables, afin que les justiciables puissent connaître sans ambiguïté leurs droits et leurs obligations et prendre leurs dispositions en conséquence ( 57 ).

141.

Je relève, à cet égard, que le Royaume des Pays-Bas a formalisé dans un règlement du 17 août 2022, d’une part, la désignation des catégories de personnes qui composaient le groupe de celles bénéficiant d’une protection facultative et, d’autre part, la date de fin de cette protection, à savoir, dans un premier temps, le 4 mars 2023 ( 58 ). Dans un second temps, cette date a été reportée, par un règlement du 1er mars 2023, au 4 septembre 2023 ( 59 ). Il me semble qu’il s’agit de règles claires, précises et prévisibles dans leurs effets.

142.

L’incertitude qui a pu naître ensuite quant à la date exacte de fin de la protection temporaire du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative résulte des divergences de positions entre les juridictions néerlandaises. Les présents renvois préjudiciels sont précisément destinés à mettre un terme à cette incertitude.

143.

S’agissant du principe de protection de la confiance légitime, il y a lieu de rappeler que le droit de se prévaloir de ce principe s’étend à tout justiciable à l’égard duquel une autorité administrative nationale a fait naître des espérances fondées du fait d’assurances précises qu’elle lui aurait fournies ( 60 ). En l’occurrence, je ne décèle ni dans les lettres du secrétaire d’État ni dans la réglementation néerlandaise d’assurances précises qui auraient pu créer, dans l’esprit du groupe de personnes bénéficiant d’une protection facultative, une confiance suffisante dans le fait que la durée de cette protection serait identique à la durée maximale fixée au niveau de l’Union ( 61 ).

144.

J’ajoute que la circonstance que les autorités néerlandaises aient décidé de reporter au 4 mars 2024 la date de fin de la protection dont bénéficiaient les requérants ne me paraît pas contestable au regard des principes de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime, dès lors que, par ce report, ces autorités entendaient respecter l’arrêt du Conseil d’État du 17 janvier 2024, ce qui me semble conforme aux exigences de l’État de droit. Certes, les impératifs de clarté, de précision et de prévisibilité des règles de droit auraient pu conduire lesdites autorités à adopter un autre règlement pour formaliser la date du 4 mars 2024. Cela étant, dans la mesure où, au regard des règles découlant de la directive 2001/55, de la décision d’exécution 2022/382 et de la décision d’exécution 2023/2409, les autorités néerlandaises étaient, à mon avis, fondées à prévoir la date du 4 septembre 2023, je ne crois pas qu’il puisse leur être reproché d’avoir adopté une mesure favorable aux personnes concernées lorsqu’elles ont décidé de repousser cette date au 4 mars 2024.

145.

Il incombe, au final, aux juridictions de renvoi de vérifier si le Royaume des Pays-Bas a exercé la faculté dont il dispose, en vertu de l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55 et de l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382, dans le respect des principes de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime.

B. Sur le moment auquel un État membre peut adopter une décision de retour à l’égard des personnes ne bénéficiant plus de la protection temporaire facultative

146.

Par ses deux premières questions, que j’examinerai conjointement, la juridiction de renvoi dans l’affaire C-244/24 demande, en substance, si l’article 6 de la directive 2008/115 doit être interprété en ce sens qu’il s’oppose à ce qu’un ressortissant d’un pays tiers qui séjourne régulièrement sur le territoire d’un État membre, au titre de la faculté exercée par cet État membre de lui reconnaître le bénéfice de la protection temporaire, fasse l’objet d’une décision de retour avant la date de fin de cette protection, y compris lorsque les effets de cette décision sont suspendus jusqu’à cette date et que celle-ci se situe dans un avenir proche.

147.

Selon l’article 2, paragraphe 1, de la directive 2008/115, celle-ci s’applique aux ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier sur le territoire d’un État membre.

148.

De plus, il résulte de l’article 6, paragraphe 1, de cette directive que les États membres doivent prendre une décision de retour à l’égard de tout ressortissant d’un pays tiers en séjour irrégulier sur leur territoire.

149.

Or, dans la droite ligne de ce que prévoient ces dispositions, il me paraît ressortir clairement de la jurisprudence de la Cour qu’un État membre ne peut adopter une décision de retour à l’égard d’un ressortissant d’un pays tiers que pour autant qu’il se trouve en séjour irrégulier sur son territoire ( 62 ).

150.

Certes, l’article 6, paragraphe 6, de la directive 2008/115 prévoit notamment que celle-ci n’empêche pas les États membres d’adopter une décision portant sur la fin du séjour régulier en même temps qu’une décision de retour. Toutefois, cette disposition ne va pas jusqu’à permettre qu’une décision de retour soit adoptée avant la fin du séjour régulier de la personne concernée, même lorsqu’elle ne produit ses effets qu’à compter de la date à laquelle ce séjour régulier prend fin.

151.

À mon avis, ni le contexte propre aux présentes affaires ni les dispositions que la directive 2001/55 consacre, à son chapitre V ( 63 ), au retour des personnes après la protection temporaire, ne militent en faveur d’un assouplissement de la règle selon laquelle une décision de retour ne peut pas être adoptée tant que le séjour demeure régulier. J’ajoute que l’adoption anticipée d’une telle décision avec un report de ses effets au moment où le séjour devient irrégulier ne permet pas de prendre en compte une éventuelle évolution de la situation individuelle de la personne visée par cette décision qui a pu intervenir entre-temps ( 64 ). Par ailleurs, cette pratique peut avoir un impact négatif sur les ressortissants de pays tiers concernés puisque l’article 3, paragraphe 1, du règlement (UE) 2018/1860 du Parlement européen et du Conseil, du 28 novembre 2018, relatif à l’utilisation du système d’information Schengen aux fins du retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ( 65 ), impose aux États membres d’introduire sans retard dans ce système (SIS) un signalement à leur sujet dès qu’une décision de retour est prise.

152.

Il convient, cependant, de répondre aux préoccupations exprimées tant par la juridiction de renvoi dans l’affaire C-244/24 que par le gouvernement néerlandais. Ces préoccupations ont trait, d’une part, au risque de désorganisation que ferait peser sur les autorités compétentes la nécessité d’adopter simultanément, dès la date de fin de la protection temporaire, un nombre très important de décisions de retour. D’autre part, l’adoption anticipée d’une décision de retour dont les effets sont suspendus jusqu’à ce que le séjour devienne irrégulier favoriserait la protection juridictionnelle des personnes concernées en permettant à celles-ci de préparer leurs recours éventuels. Ces éléments appellent de ma part les remarques suivantes.

153.

En premier lieu, le risque de désorganisation évoqué me paraît pouvoir être évité si les autorités compétentes anticipent de façon suffisante la préparation des décisions de retour. À cet égard, l’impossibilité pour ces autorités d’adopter de telles décisions avant que le séjour ne devienne irrégulier ne signifie pas qu’il leur est impossible de prendre des mesures préparatoires à cette fin, par exemple en entendant les personnes concernées.

154.

En deuxième lieu, si les États membres sont tenus de prendre une décision de retour à l’égard de tout ressortissant d’un pays tiers en séjour irrégulier sur leur territoire, il pourrait être admis que, dans une situation liée à un afflux massif de personnes déplacées, une telle obligation ne va pas jusqu’à imposer à ces États de prendre une telle décision immédiatement après la date de fin de la protection temporaire, dès lors que cette décision est adoptée dans un bref délai à partir de cette date.

155.

En troisième lieu, la protection juridictionnelle des personnes concernées pourrait être favorisée de manière suffisante par une information préalable indiquant à ces personnes que leur protection temporaire expirera à une certaine date.

V. Conclusion

156.

Eu égard à l’ensemble des considérations qui précèdent, je propose à la Cour de répondre aux questions posées par le rechtbank Den Haag, zittingsplaats Amsterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Amsterdam, Pays-Bas) et par le Raad van State (Conseil d’État, Pays-Bas) de la manière suivante :

1)

L’article 4 et l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2001/55/CE du Conseil, du 20 juillet 2001, relative à des normes minimales pour l’octroi d’une protection temporaire en cas d’afflux massif de personnes déplacées et à des mesures tendant à assurer un équilibre entre les efforts consentis par les États membres pour accueillir ces personnes et supporter les conséquences de cet accueil, l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution (UE) 2022/382 du Conseil, du 4 mars 2022, constatant l’existence d’un afflux massif de personnes déplacées en provenance d’Ukraine, au sens de l’article 5 de la directive 2001/55/CE, et ayant pour effet d’introduire une protection temporaire, ainsi que l’article 1er de la décision d’exécution (UE) 2023/2409 du Conseil, du 19 octobre 2023, prorogeant la protection temporaire introduite par la décision d’exécution (UE) 2022/382,

doivent être interprétés en ce sens que :

ils ne s’opposent pas à ce qu’un État membre décide de mettre fin, à tout moment et avant que la durée maximale du mécanisme de protection temporaire fixée au niveau de l’Union ne soit atteinte, à la protection temporaire qu’il a librement décidé d’octroyer à d’autres catégories de personnes déplacées en provenance d’Ukraine que celles visées à l’article 2, paragraphes 1 et 2, de la décision d’exécution 2022/382, en exerçant la faculté prévue à l’article 7, paragraphe 1, de cette directive et à l’article 2, paragraphe 3, de cette décision d’exécution.

Lorsqu’un État membre décide de mettre fin de manière anticipée à la protection temporaire facultative, il doit veiller à ce que la marge d’appréciation qui lui est reconnue par le droit de l’Union ne soit pas exercée d’une manière qui porterait atteinte aux objectifs de la directive 2001/55 et à l’effet utile de celle-ci. Cet État membre est également tenu de respecter les principes généraux de ce droit, au nombre desquels figurent, notamment, les principes de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime.

2)

L’article 6 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil, du 16 décembre 2008, relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier,

doit être interprété en ce sens que :

il s’oppose à ce qu’un ressortissant d’un pays tiers qui séjourne régulièrement sur le territoire d’un État membre, au titre de la faculté exercée par cet État membre de lui reconnaître le bénéfice de la protection temporaire, fasse l’objet d’une décision de retour avant la date de fin de cette protection, y compris lorsque les effets de cette décision sont suspendus jusqu’à cette date et que celle-ci se situe dans un avenir proche.


( 1 ) Langue originale : le français.

( i ) Les noms des présentes affaires sont des noms fictifs. Ils ne correspondent au nom réel d’aucune partie à la procédure.

( 2 ) Voir considérants 1 et 2 de la décision d’exécution (UE) 2022/382 du Conseil, du 4 mars 2022, constatant l’existence d’un afflux massif de personnes déplacées en provenance d’Ukraine, au sens de l’article 5 de la directive 2001/55/CE, et ayant pour effet d’introduire une protection temporaire (JO 2022, L 71, p. 1).

( 3 ) Voir statistiques de l’Office statistique de l’Union européenne (Eurostat) disponibles à l’adresse Internet suivante : https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Temporary_protection_for_persons_fleeing_Ukraine_-_monthly_statistics.

( 4 ) Voir carte d’Eurostat du nombre, dans chaque État membre, de citoyens de pays tiers ayant fui l’Ukraine et bénéficiant d’une protection temporaire, disponible à l’adresse Internet suivante : https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=File:Map_TP_2024M06.jpg.

( 5 ) JO 2001, L 212, p. 12.

( 6 ) JO 2008, L 348, p. 98.

( 7 ) JO L, 2023/2409.

( 8 ) Voir, notamment, sur ce mécanisme et son application dans les États membres, Mantu, S. A., Zwaan, K. M., et Strik, M. H. A., The Temporary Protection Directive : central themes, problem issues and implementation in selected Member States, Université Radboud de Nimègue, Nimègue, 2023. Sur l’application dudit mécanisme aux Pays-Bas, voir, dans cet ouvrage, Geertsema, K., « Implementation and Practise of the Temporary Protection Directive in the Netherlands », en particulier p. 57.

( 9 ) Il convient également d’indiquer que ladite directive permet, dans certains cas, aux États membres de mettre fin individuellement à cette protection : voir, notamment, cas d’exclusion mentionnés à l’article 28 de la même directive.

( 10 ) À l’époque, les estimations montraient que « l’Union pourrait être confrontée à l’arrivée d’un nombre très important de personnes déplacées en raison du conflit armé, potentiellement compris entre 2,5 et 6,5 millions de personnes, dont on prévoit qu’entre 1,2 et 3,2 millions devraient demander une protection internationale. Le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés estime que, dans le scénario le plus pessimiste, jusqu’à 4 millions de personnes pourraient fuir l’Ukraine » (considérant 6 de la décision d’exécution 2022/382).

( 11 ) Ainsi qu’il découle du considérant 12 de cette décision d’exécution, le choix entre ces deux régimes de protection appartient à chaque État membre. Voir, sur la notion de « protection adéquate » en vertu du droit national, communication de la Commission relative aux lignes directrices opérationnelles pour la mise en œuvre de la décision d’exécution 2022/382 du Conseil constatant l’existence d’un afflux massif de personnes déplacées en provenance d’Ukraine, au sens de l’article 5 de la directive 2001/55/CE, et ayant pour effet d’introduire une protection temporaire (JO 2022, CI 126, p. 1), p. 3.

( 12 ) Lors de l’audience, la Commission a précisé que seize États membres avaient mis en œuvre cette possibilité, tout en indiquant que le Royaume des Pays-Bas est l’un des rares États membres (au nombre de cinq) à avoir inclus dans ce cercle les ressortissants de pays tiers qui étaient en situation de séjour temporaire en Ukraine.

( 13 ) Le Conseil semble donc considérer que la mise en œuvre du mécanisme de protection temporaire n’est pas limitée à une durée maximale de trois ans. Je note que le rechtbank Den Haag, zittingsplaats Amsterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Amsterdam, Pays-Bas) et le Raad van State (Conseil d’État, Pays-Bas), qui sont les juridictions de renvoi, semblent, au contraire, déduire de l’article 4, paragraphe 2, de la directive 2001/55 que la durée totale de la protection temporaire au titre de cette directive n’excède pas trois ans [voir décision de renvoi dans l’affaire C-244/24, point 2.2, et arrêt du Raad van State (Conseil d’État), du 17 janvier 2024 (NL:RVS:2024:32, ci-après l’« arrêt du Conseil d’État du 17 janvier 2024 »), point 5.1].

( 14 ) JO L, 2024/1836.

( 15 ) Voir considérants 6 à 8 de la décision d’exécution 2024/1836.

( 16 ) Stb. 2004, no 691.

( 17 ) Stb. 2000, no 495.

( 18 ) Stb. 2000, no 497.

( 19 ) Au soutien de cette position, les motifs suivants ont notamment été avancés par le secrétaire d’État, à savoir de possibles utilisations abusives du régime, le caractère attractif de ce régime pour des ressortissants de pays tiers en provenance d’autres États membres ayant entraîné un afflux de ces ressortissants vers les Pays-Bas et le caractère limité des capacités d’accueil au sein de cet État membre.

( 20 ) Ce groupe comporterait environ 6000 personnes : voir Geertsema, K., op. cit., p. 62.

( 21 ) L’octroi de six mois supplémentaires a été justifié par l’afflux important de demandeurs d’asile et la pression exercée sur l’accueil [voir décision de renvoi du Raad van State (Conseil d’État) dans l’affaire C-290/24, point 3.4].

( 22 ) Stcrt. 2022, no 22623, ci-après le « règlement modificatif ».

( 23 ) Stcrt. 2001, no 10.

( 24 ) En vertu de l’article 3, paragraphe 2, du règlement modificatif, cette partie prend effet rétroactivement à compter du 4 mars 2022.

( 25 ) En vertu de l’article 3, paragraphe 3, du règlement modificatif, cette partie prend effet rétroactivement à compter du 19 juillet 2022.

( 26 ) Stcrt. 2023, no 7194.

( 27 ) Soit 90 jours avant le début de l’offensive russe, à savoir le délai du droit de séjour sans visa reconnu aux ressortissants ukrainiens dans l’espace Schengen.

( 28 ) Pour les besoins de l’analyse, je me référerai principalement à la date du 4 mars 2025, qui était la seule date connue à l’époque où les juridictions néerlandaises se sont prononcées, et non à la date du 4 mars 2026, qui constitue à présent la date de fin de la période de prorogation optionnelle du mécanisme de protection temporaire.

( 29 ) NL:RBDHA:2023:11897.

( 30 ) Selon le Raad van State (Conseil d’État), rien dans le libellé de l’article 7 de la directive 2001/55 ne permet d’étayer la position selon laquelle la protection temporaire au titre de cette directive ne vise que les droits matériels, tels que le droit d’exercer une activité salariée et d’obtenir un logement, et non la durée de cette protection.

( 31 ) À l’appui de cette interprétation de l’article 1er de la décision d’exécution 2023/2409, le Raad van State (Conseil d’État) s’est notamment référé à la proposition de décision d’exécution du Conseil prorogeant la protection temporaire introduite par la décision d’exécution (UE) 2022/382, présentée par la Commission le 19 septembre 2023 [COM(2023) 546 final]. L’exposé des motifs de cette proposition, en particulier la note en bas de page 2, ne mentionne pas l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382. Cette juridiction en a déduit que cette disposition n’est pertinente pour la décision d’exécution 2023/2409 que pour autant que les États membres appliquent ladite disposition au moment de l’adoption de cette décision d’exécution par le Conseil. Cette interprétation repose également sur le pouvoir d’un État membre de mettre fin à l’application d’une disposition facultative du droit de l’Union.

( 32 ) NL:RBDHA:2024:4247.

( 33 ) Voir points 5.2 à 5.2.2 de la décision de renvoi dans l’affaire C-290/24.

( 34 ) NL:RBDHA:2024:3694.

( 35 ) NL:RBDHA:2024:4294.

( 36 ) Voir, respectivement, points 5.1 et 5.1.1, ainsi que point 5.3 de cette décision de renvoi.

( 37 ) Voir proposition de décision d’exécution citée à la note en bas de page 31 des présentes conclusions (p. 5).

( 38 ) Par ailleurs, la circonstance que la note en bas de page 2 de la proposition ayant abouti à la décision d’exécution 2023/2409 ne mentionne pas l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution 2022/382 s’explique, selon cette juridiction, en raison du fait que cette note se réfère uniquement au groupe de personnes pour lequel le Conseil a initialement activé la protection temporaire.

( 39 ) Voir points 71 à 76 des présentes conclusions.

( 40 ) Comme le gouvernement néerlandais l’a indiqué, le choix a été fait d’adopter les décisions de retour peu avant la date à laquelle le séjour devenait irrégulier. Elles ont été adoptées en deux vagues. La première vague, d’environ 700 décisions de retour, a été adoptée le 7 février 2024 et la seconde vague, d’environ 630 décisions de retour, l’a été le 21 février 2024. Ainsi, 1360 ressortissants de pays tiers se sont trouvés en situation de séjour irrégulier sur le territoire des Pays-Bas à compter du 5 mars 2024.

( 41 ) À l’appui de cette interprétation, cette juridiction se réfère aux arrêts du 30 mai 2013, Arslan (C‑534/11, EU:C:2013:343, points 48 et 49), ainsi que du 19 juin 2018, Gnandi (C‑181/16, EU:C:2018:465, point 59), et aux conclusions de l’avocat général Mengozzi dans l’affaire Gnandi (C‑181/16, EU:C:2018:90, point 49).

( 42 ) La juridiction de renvoi cite, à cet égard, l’arrêt du 14 janvier 2021, Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid (Retour d’un mineur non accompagné) (C‑441/19, EU:C:2021:9, points 79 et 80).

( 43 ) En toute logique, les tenants de cette position devraient désormais prendre en compte la date du 4 mars 2026 comme date de fin de cette protection.

( 44 ) Italique ajouté par mes soins.

( 45 ) Voir, en particulier, considérants 1, 2, 5, 6 et 7 de cette décision d’exécution.

( 46 ) Aux termes de cette disposition, sont considérés comme des « personnes déplacées »« les ressortissants de pays tiers ou apatrides qui ont dû quitter leur pays ou région d’origine ou ont été évacués, notamment à la suite d’un appel lancé par des organisations internationales, dont le retour dans des conditions sûres et durables est impossible en raison de la situation régnant dans ce pays, et qui peuvent éventuellement relever du champ d’application de l’article 1A de la convention [relative au statut des réfugiés, signée à Genève le 28 juillet 1951 et entrée en vigueur le 22 avril 1954 (Recueil des traités des Nations unies, vol. 189, p. 150, no 2545, 1954), telle que complétée par le protocole relatif au statut des réfugiés, conclu à New York le 31 janvier 1967 et entré en vigueur le 4 octobre 1967] ou d’autres instruments internationaux ou nationaux de protection internationale ».

( 47 ) S’agissant de cette condition, voir également considérant 11 de la décision d’exécution 2022/382.

( 48 ) Voire le 4 mars 2026, en application de la décision d’exécution 2024/1836.

( 49 ) Voir, par analogie, arrêt du 12 décembre 2019, Bevándorlási és Menekültügyi Hivatal (Regroupement familial – Sœur de réfugié) (C‑519/18, EU:C:2019:1070, point 58).

( 50 ) Voir, par analogie, arrêt du 12 décembre 2019, Bevándorlási és Menekültügyi Hivatal (Regroupement familial – Sœur de réfugié) (C‑519/18, EU:C:2019:1070, point 59).

( 51 ) Voire le 4 mars 2026, en application de la décision d’exécution 2024/1836.

( 52 ) Voir, par analogie, arrêt du 12 décembre 2019, Bevándorlási és Menekültügyi Hivatal (Regroupement familial – Sœur de réfugié) (C‑519/18, EU:C:2019:1070, point 60).

( 53 ) Voir, par analogie, arrêt du 12 décembre 2019, Bevándorlási és Menekültügyi Hivatal (Regroupement familial – Sœur de réfugié) (C‑519/18, EU:C:2019:1070, point 57 et jurisprudence citée).

( 54 ) Voir considérant 21 de la décision d’exécution 2022/382.

( 55 ) Voir, par analogie, arrêt du 12 décembre 2019, Bevándorlási és Menekültügyi Hivatal (Regroupement familial – Sœur de réfugié) (C‑519/18, EU:C:2019:1070, point 62 et jurisprudence citée).

( 56 ) Voir, notamment, arrêt du 17 novembre 2022, Avicarvil Farms (C‑443/21, EU:C:2022:899, point 38 et jurisprudence citée).

( 57 ) Voir, notamment, arrêt du 25 janvier 2022, VYSOČINA WIND (C‑181/20, EU:C:2022:51, point 47 et jurisprudence citée).

( 58 ) Voir points 40 à 42 des présentes conclusions.

( 59 ) Voir point 43 des présentes conclusions.

( 60 ) Voir, notamment, arrêt du 17 novembre 2022, Avicarvil Farms (C‑443/21, EU:C:2022:899, point 39 et jurisprudence citée).

( 61 ) Cela étant dit, il convient d’admettre, à l’instar du rechtbank Den Haag, zittingsplaats Rotterdam (tribunal de La Haye, siégeant à Rotterdam), dans son jugement du 9 août 2023, que l’affirmation du secrétaire d’État selon laquelle il entendait appliquer la directive 2001/55 de manière généreuse a pu initialement laisser entendre que les personnes bénéficiant d’une protection facultative seraient traitées, y compris à plus long terme, de la même manière que les autres personnes déplacées en provenance d’Ukraine (point 6.5 de ce jugement). Toutefois, je doute que cette affirmation constitue une assurance précise ayant créé, de manière non équivoque, une confiance légitime dans le chef des personnes bénéficiant d’une protection facultative.

( 62 ) Voir, notamment, arrêts du 19 juin 2018, Gnandi (C‑181/16, EU:C:2018:465, points 37, 38, 46, 58 et 59), ainsi que du 9 novembre 2023, Odbor azylové a migrační politiky MV (Champ d’application de la directive retour) (C‑257/22, EU:C:2023:852, point 39). En particulier, les ressortissants de pays tiers qui ont introduit une demande d’asile ne peuvent pas faire l’objet d’une décision de retour tant qu’il n’a pas été statué, en première instance, sur cette demande.

( 63 ) En particulier, l’article 20 de cette directive dispose que, « [l]orsque la protection temporaire prend fin, le droit commun en matière de protection et concernant les étrangers dans les États membres s’applique, sans préjudice des articles 21, 22 et 23 ».

( 64 ) De ce point de vue, il est déjà exclu, à mon avis, que la pratique suivie par les autorités néerlandaises puisse relever de l’article 4, paragraphe 2, de la directive 2008/115, aux termes duquel celle-ci « s’applique sans préjudice des dispositions qui relèvent de l’acquis communautaire en matière d’immigration et d’asile et qui s’avéreraient plus favorables pour le ressortissant d’un pays tiers ».

( 65 ) JO 2018, L 312, p. 1.

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