Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
Mme A... C... a demandé au tribunal administratif de Bastia d’annuler l’arrêté du 18 mars 2021 par lequel le préfet de la Haute-Corse a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite, d’enjoindre au préfet de la Haute-Corse de lui restituer son passeport et de lui délivrer un titre de séjour à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.
Par un jugement n° 2100432 du 9 juillet 2021, le tribunal administratif de Bastia a rejeté cette demande.
Procédure devant la Cour :
Par une requête enregistrée le 5 août 2021 Mme C..., représentée par Me Daagi, demande à la Cour :
1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d’annuler le jugement du tribunal administratif de Bastia en date du 9 juillet 2021 ;
3°) d’annuler l’arrêté du 18 mars 2021 par lequel le préfet de la Haute-Corse a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite ;
4°) d’enjoindre au préfet de la Haute-Corse de lui restituer son passeport ;
5°) d’enjoindre au préfet de la Haute-Corse de lui délivrer un titre de séjour à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
6°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l’arrêté attaqué est entaché d’incompétence, est insuffisamment motivé et méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d’un vice de procédure dès lors que la commission prévue à l’article L. 312-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile n’a pas été saisie et méconnaît les dispositions du 7° de l’article L. 313-11 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire est illégale en raison de l’illégalité de la décision portant refus de titre de séjour, elle méconnaît les dispositions de l’article L. 512-3 et du 2° de l’article L. 511-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et est entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 août 2021, le préfet de la Haute-Corse conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- l’auteur de l’acte est compétent ;
- l’arrêté est suffisamment motivé ;
- il n’était pas tenu de saisir préalablement la Commission du titre de séjour ;
- les dispositions du 7° de l’article L. 313-11 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile n’ont pas été méconnues ;
- les stipulations de l’article 8 de la convention européenne des droits de l'homme n’ont pas été méconnues ;
- l’obligation de quitter le territoire français est légale.
Par ordonnance du 29 mars 2022, la clôture de l’instruction a été fixée au 20 avril 2022.
Mme C... a été admise à l’aide juridictionnelle totale par une décision du 29 octobre 2021 du bureau d’aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Marseille.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales,
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile,
- le code des relations entre le public et l’administration,
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. D... B... a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C..., née le 1er janvier 1951, de nationalité marocaine, est entrée sur le territoire français le 12 octobre 2019, munie d’un visa de type C. Le 17 juillet 2020, elle a sollicité son admission au séjour sur le fondement du 7° de l’article L. 313-11 et de l’article L. 313-14 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par arrêté du 18 mars 2021, le préfet de la Haute-Corse a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite. Mme C... fait appel du jugement par lequel le tribunal administratif de Bastia a rejeté sa demande tendant à l’annulation de cet arrêté.
Sur l’aide juridictionnelle provisoire :
2. Mme C... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par décision du bureau d’aide juridictionnelle en date du 29 octobre 2021. Ainsi, ses conclusions tendant à ce qu’elle soit provisoirement admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle sont devenues sans objet. Il n’y a donc pas lieu d’y statuer.
Sur les conclusions aux fins d’annulation :
3. Aux termes de l’article L. 313-11 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : (…) 7° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ; (…) ». Selon l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (…). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
4. Il ressort des pièces du dossier que Mme C... est devenue veuve en 1982 et est entrée en France en 2019, à l’âge de 68 ans, afin d’y rejoindre ses deux enfants résidant en Corse. Ses trois autres enfants habitent en région parisienne. Elle affirme sans être utilement contredite sur ce B... par le préfet de la Haute-Corse que ses cinq enfants résident en France et qu’elle n’a plus de famille dans son pays d’origine. Il n’est pas contesté que son fils, chez qui elle vit à Corte, est titulaire d’une carte de résident. Il résulte de l’instruction que sa fille, qui vit également en Corse, est de nationalité française, et qu’elle entretient des liens avec elle. A la date de la décision litigieuse, Mme C... était âgée de 70 ans. Eu égard à la présence en France de l’ensemble de sa famille proche, le préfet ne pouvait lui refuser le séjour sans porter une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie familiale, garanti par les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que le jugement du tribunal administratif de Bastia en date du 9 juillet 2021 et l’arrêté du 18 mars 2021 du préfet de la Haute-Corse doivent être annulés.
Sur les conclusions à fin d’injonction et d’astreinte :
6. Aux termes de l’article L. 911-1 du code de justice administrative : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu’une personne morale de droit public (…) prenne une mesure d’exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d’un délai d’exécution ». Aux termes de l’article L. 911-2 de ce code : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. ».
7. Par ces motifs, le présent arrêt implique nécessairement qu’il soit enjoint au préfet de la Haute-Corse de délivrer à Mme C... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale », dans un délai de deux mois à compter de la notification de l’arrêt. Il y a lieu de le lui enjoindre. Il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte. En l’absence de toute précision sur ce B..., les conclusions présentées par Mme C... tendant à ce que le préfet de la Haute-Corse lui restitue son passeport doivent être rejetées.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
8. Il est mis à la charge de l’Etat le versement à Mme C... d’une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative
D É C I D E :
Article 1er : Il n’y a plus lieu de statuer sur les conclusions aux fins d’admission à l’aide juridictionnelle provisoire présentées par Mme C....
Article 2 : Le jugement du tribunal administratif de Bastia n° 2100432 du 9 juillet 2021 est annulé.
Article 3 : L’arrêté du 18 mars 2021 du préfet de la Haute-Corse est annulé.
Article 4 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Corse, dans un délai de deux mois à compter de la notification de l’arrêt, de délivrer à Mme C... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale ».
Article 5 : L’État versera à Mme C... la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 7 : Le présent arrêt sera notifié à Mme A... C..., à Me Daagi et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée au préfet de la Haute-Corse.
Délibéré après l’audience du 10 mai 2022, à laquelle siégeaient :
- M. Guy Fédou, président,
- M. Gilles Taormina, président assesseur,
- M. François Point, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2022.