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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA31-21TL04477

Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-21TL04477

mardi 7 mars 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Toulouse
SectionCour administrative d'appel de Toulouse
N° DossierCAA31-21TL04477
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantSELARL GAILLARD ROBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. G C a demandé au tribunal administratif de Montpellier, par deux demandes distinctes, la condamnation de l'État à lui verser la somme de 75 000 euros en réparation des préjudices qu'il aurait subis en raison de fautes commises par l'administration pénitentiaire lors de sa détention.

Par un jugement n°s 1906738 et 2000815 du 21 septembre 2021, le tribunal administratif de Montpellier a joint les deux demandes et a condamné l'État à verser à M. C la somme de 50 000 euros au titre du préjudice moral.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée au greffe de la cour administrative d'appel de Marseille le 22 novembre 2021, puis réenregistrée au greffe de la cour administrative d'appel de Toulouse, le garde des sceaux, ministre de la justice, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 21 septembre 2021 du tribunal administratif de Montpellier en tant qu'il condamne l'État ;

2°) de rejeter la demande de M. C.

Il soutient que :

- à titre liminaire, si le tribunal a considéré qu'il devait être regardé comme ayant acquiescé aux faits sur le fondement de l'article R. 612-6 du code de justice administrative, faute d'avoir produit un mémoire en défense avant la clôture de l'instruction, cette circonstance ne lui interdit pas, en appel, de contester la matérialité des faits ;

- les premiers juges ont commis une erreur d'appréciation en considérant que les circonstances de l'agression dont a été victime M. C par son codétenu révélaient un défaut de surveillance de l'administration du centre pénitentiaire de Villeneuve-lès-Maguelone ;

- en effet, un éventuel manquement de l'administration pénitentiaire à son obligation de surveillance et de respect de la sécurité des détenus s'apprécie à l'aune des informations dont elle dispose au moment des faits notamment quant au caractère dangereux ou agressif d'un détenu, envers les autres détenus et les agents et à la prévisibilité d'un passage à l'acte ; en l'espèce aucun élément ne permettait d'établir que l'agresseur de M. C avait un comportement violent en détention ni qu'il existait des antécédents entre la personne détenue mise en cause et M. C ; par ailleurs, la faute de M. H, qui a été condamné à raison des faits commis à l'encontre de M. C, doit venir atténuer la responsabilité de l'administration ;

- le montant de l'indemnité destinée à réparer le préjudice allégué devra en tout état de cause être réexaminé.

Par deux mémoires, enregistrés le 10 mars 2022 et le 26 janvier 2023 M. C, représenté par Me Robert, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de l'État la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de déontologie du service public pénitentiaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pierre Bentolila, président-assesseur,

- les conclusions de Mme Françoise Perrin, rapporteure publique,

- et les observations de Me Robert, représentant M. C,

Considérant ce qui suit :

1. Le garde des sceaux, ministre de la justice, relève appel du jugement du 21 septembre 2021 par lequel le tribunal administratif de Montpellier a condamné l'État à verser à M. C la somme de 50 000 euros en réparation du préjudice moral subi à raison des violences infligées par son codétenu, M. H, lors de sa détention au centre pénitentiaire de Villeneuve-les-Maguelone en 2016.

Sur le bien-fondé du jugement :

En ce qui concerne la responsabilité pour faute de surveillance :

2. D'une part, en vertu d'un principe rappelé par l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. Par ailleurs, aux termes de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 12 de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire, dans sa rédaction applicable à l'espèce : " Les personnels de surveillance de l'administration pénitentiaire constituent, sous l'autorité des personnels de direction, l'une des forces dont dispose l'État pour assurer la sécurité intérieure. / Dans le cadre de leur mission de sécurité, ils veillent au respect de l'intégrité physique des personnes privées de liberté et participent à l'individualisation de leur peine ainsi qu'à leur réinsertion. () ". Aux termes de l'article 44 de cette loi, alors en vigueur : " L'administration pénitentiaire doit assurer à chaque personne détenue une protection effective de son intégrité physique en tous lieux collectifs et individuels. () Toute personne détenue victime d'un acte de violence caractérisé commis par un ou plusieurs codétenus fait l'objet d'une surveillance et d'un régime de détention particuliers. Elle bénéficie prioritairement d'un encellulement individuel () ".

4. Par ailleurs, selon l'article 16 du code de déontologie du service public pénitentiaire " () le personnel de l'administration pénitentiaire prend, dans le cadre de sa mission, toute mesure tendant à la sauvegarde de la vie et de la santé des personnes qui lui sont confiées, notamment en faisant appel, en tant que de besoin, au personnel de santé () ". Et selon l'article 25 du même code : " () tout personnel de l'administration pénitentiaire a le devoir de rendre compte à l'autorité investie du pouvoir hiérarchique, sans omission ou dissimulation, de son action et de l'exécution des missions qu'il en a reçues, ou, le cas échéant, des raisons qui ont rendu leur exécution impossible. Il est veillé à ce que, lors des relèves de service, toutes les informations utiles soient consignées au bénéfice des agents qui reçoivent la charge des personnes qui sont confiées à l'administration pénitentiaire () ".

5. Enfin, aux termes de l'article D. 272 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Des rondes sont faites après le coucher et au cours de la nuit, suivant un horaire fixé et quotidiennement modifié par le chef de détention, sous l'autorité du chef d'établissement ". Aux termes de l'article D. 273 de ce code, alors en vigueur : " Les détenus ne peuvent garder à leur disposition aucun objet, médicament ou substance pouvant permettre ou faciliter un suicide, une agression ou une évasion, non plus qu'aucun outil dangereux en dehors du temps de travail. Au surplus, et pendant la nuit, les objets laissés habituellement en leur possession, et notamment tout ou partie de leurs vêtements, peuvent leur être retirés pour des motifs de sécurité ".

6. La responsabilité pour faute de l'État peut être engagée en cas de manquements de l'administration pénitentiaire aux obligations qui lui sont imparties tant par le droit interne que par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Eu égard à la vulnérabilité des détenus et à leur situation d'entière dépendance vis à vis de l'administration, il appartient à celle-ci, et notamment aux directeurs des établissements pénitentiaires, en leur qualité de chefs de service, ainsi qu'aux personnes qui leur sont subordonnées, de prendre les mesures propres à protéger la vie des détenus, pour leur éviter tout traitement inhumain ou dégradant afin de garantir le respect effectif des exigences découlant des principes rappelés par les articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que par la loi du 24 novembre 2009.

8. L'État engage sa responsabilité, sans que soit nécessaire une faute lourde, du fait du manquement de l'administration à son obligation légale de surveillance et de respect de la sécurité des détenus.

9. M. C, qui n'avait jamais été condamné, a été incarcéré le 21 juillet 2016 au centre pénitentiaire de Villeneuve-les-Maguelone. Il a été placé dans la même cellule que M. H, dont le casier judiciaire comportait dix condamnations, notamment pour des faits de violence. M. C a subi de la part de son codétenu, le 3 septembre 2016, une agression d'une nature particulièrement violente pour laquelle la cour d'assises de l'Hérault, par son arrêt du 9 mars 2020, a condamné M. H à la peine de quinze années de réclusion criminelle. Le juge pénal a considéré dans cet arrêt que M. H avait, au titre de la période comprise entre le 21 juillet et le 3 septembre 2016, soumis M. C à des actes de torture et de barbarie. Si aucune faute n'a été reprochée par M. C à l'administration pénitentiaire, dans l'assistance qu'elle lui a portée le jour de l'agression du 3 septembre 2016, il a fait valoir en première instance que cette agression n'avait été rendue possible que par le défaut de surveillance de l'administration pénitentiaire alors que celle-ci avait été alertée des violences qu'il subissait, dès le 25 août 2016.

10. Il résulte à cet égard de l'instruction, et notamment du rapport adressé le 6 septembre 2016 par la surveillante de l'étage où se trouvait la cellule de M. C au directeur du centre pénitentiaire concerné, que, le 25 août 2016, les deux détenus de la cellule 757 - ce qui est corroboré par leurs comptes rendus d'audition du 4 septembre 2016 - l'ont informée, par un message glissé par l'un d'entre eux sous la porte de leur cellule, avoir entendu " des bruits étouffés de cris et de coups durant la nuit ". Si la surveillante a opéré une vérification dans la cellule occupée par M. C et M. H, laquelle ne lui a pas permis de constater que M. C subissait des violences de la part de son codétenu, il est constant - ainsi que le relève au demeurant le Défenseur des droits, dans sa décision du 29 mars 2019 par laquelle il recommande l'engagement d'une procédure disciplinaire à l'encontre de la surveillante en chef - qu'aucun rapport signalant ces faits, qui aurait permis une diffusion de cette information à l'ensemble des services de l'établissement pénitentiaire, n'a été rédigé, contrairement à ce qu'imposaient les dispositions précitées de l'article 25 du code de déontologie du service public pénitentiaire. Les deux détenus qui avaient signalé avoir entendu des bruits de cris et de coups dans la nuit du 24 août 2016, n'ont par ailleurs pas été auditionnés avant le 4 septembre 2016, soit postérieurement à l'agression extrêmement violente dont M. C avait déjà fait l'objet. Par ailleurs, l'administration pénitentiaire, informée le 25 août 2016, par d'autres détenus, ce qui est rare en milieu carcéral, compte tenu de la crainte de représailles, de violences subies par M. C, de la part de son codétenu, n'a pas non plus tenu compte du fait, qui aurait dû particulièrement l'alerter, qu'à compter du 26 août 2016, soit le lendemain du jour où les violences subies par M. C ont fait l'objet d'un signalement, ce dernier n'a plus pris de repas, n'a pas non plus " cantiné " et n'est plus sorti en promenade, et ce jusqu'à l'agression dont il a été victime le 3 septembre 2016, sa seule sortie de cellule ayant eu lieu le 2 septembre 2016 pour rencontrer sa sœur au parloir. À cette occasion, de plus, sa sœur a constaté que l'intimé portait des traces de coups visibles au visage. Par conséquent, l'administration aurait dû, compte tenu de tous ces éléments, exercer une surveillance particulière de la cellule occupée par M. C. Le garde des sceaux, ministre de la justice, ne saurait à cet égard faire valoir la circonstance que M. C ne s'était pas plaint des violences subies, alors qu'il résulte de l'instruction que ce dernier était totalement sous l'emprise de M. H, qui l'avait placé dans une attitude de soumission, facilitée par la personnalité fragile de M. C. Par suite, alors même que M. H n'aurait pas formellement été détecté comme un détenu dangereux, avant les sévices et actes de torture qu'il a fait subir à M. C, les dommages subis par celui-ci du fait de l'agression par son codétenu trouvent leur origine dans la faute de surveillance commise par l'administration pénitentiaire à compter du 25 août 2016.

En ce qui concerne la réparation du préjudice :

11. Si le ministre fait tout d'abord valoir que la somme de 50 000 euros au paiement de laquelle l'État a été condamné par le tribunal administratif n'est pas justifiée par des éléments objectifs, faute pour M. C de justifier de l'existence préjudices corporels, esthétique et d'agrément subis, la demande de ce dernier devant le tribunal administratif a été présentée au titre du préjudice moral ainsi que l'ont considéré les premiers juges.

12. Il résulte de l'instruction et notamment des rapports d'expertise médicale produits au dossier, établis le 15 mai 2018 par Mme F praticien hospitalier, expert près de la cour d'appel de Nîmes et rédigé à la demande du tribunal de grande instance de Montpellier, le 6 septembre 2016, par M. D, psychiatre, expert auprès de la cour d'appel, ainsi que de l'expertise psychologique réalisée par Mme B, psychologue clinicienne, experte auprès de la cour d'appel, que M. C, qui a fait l'objet d'une hospitalisation en milieu hospitalier psychiatrique entre le 16 septembre et le 8 octobre 2016, présentait encore, plus d'un an et demi après les faits, un état de stress post-traumatique, qui a perduré après la date de consolidation. Cet état de stress particulièrement important et la souffrance morale exprimée par la victime ont pour cause la cruauté des actes répétés qu'il a subis de la part de son codétenu durant leur incarcération commune dans le centre pénitentiaire précité. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce et compte tenu notamment de la particulière cruauté des actes subis par M. C et de leurs conséquences sur sa personnalité déjà fragile, les premiers juges n'ont pas fait une évaluation exagérée du préjudice moral subi par M. C, en condamnant l'État à lui verser la somme de 50 000 euros.

13. Il résulte de ce qui précède que le garde des sceaux, ministre de la justice n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Montpellier a condamné l'État à verser à M. C, en réparation du préjudice moral subi à raison de l'agression dont il a été victime de la part de son codétenu au centre pénitentiaire de Villeneuve-lès-Maguelone, la somme de 50 000 euros, sous réserve de la subrogation de l'État jusqu'à concurrence de cette somme aux droits résultant pour M. C de la condamnation prononcée par la cour d'assises de l'Hérault.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État au bénéfice de M. C la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête du garde des sceaux, ministre de la justice est rejetée.

Article 2 : L'État versera à M. C la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. G C, et à son curateur, M. A E, au garde des sceaux, ministre de la justice et à la caisse primaire d'assurance maladie du Rhône.

Délibéré après l'audience du 14 février 2023 à laquelle siégeaient :

M. Rey-Bèthbéder, président,

M. Bentolila, président-assesseur,

Mme El Gani-Laclautre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mars 2023.

Le rapporteur

P. Bentolila

Le président,

É. Rey-Bèthbéder

La greffière,

M-M. Maillat

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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