mardi 19 décembre 2023
| Juridiction | Cour administrative d'appel de Toulouse |
| Section | Cour administrative d'appel de Toulouse |
| N° Dossier | CAA31-21TL20483 |
| Type | Décision |
| Recours | plein contentieux |
| Formation | 3ème chambre |
| Avocat requérant | SCP D'AVOCATS FLINT-SANSON |
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
L'Établissement français du sang a demandé au tribunal administratif de Toulouse de condamner solidairement la société anonyme Engie Énergie Services et la société anonyme AXA France à lui verser la somme de 450 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 2 octobre 2013, en réparation du préjudice résultant du déclassement de poches de plasma à la suite de l'incident survenu le 27 juin 2012 dans l'une de ses chambres froides.
Par un jugement n° 1804630 du 10 décembre 2020, le tribunal administratif de Toulouse a condamné la société Engie Énergie Services, sur le fondement de la responsabilité contractuelle pour faute, à verser une somme de 449 060 euros à l'Établissement français du sang, assortie des intérêts au taux légal.
Procédure devant la cour :
Par une requête et un mémoire, enregistrés au greffe de la cour administrative d'appel de Bordeaux, les 10 février et 12 juillet 2021, puis, le 11 avril 2022, devant la cour administrative d'appel de Toulouse, la société Engie Énergie Services, représentée par Me Debuchy, demande à la cour :
1°) d'annuler ce jugement du 10 décembre 2020 du tribunal administratif de Toulouse en tant, d'une part, qu'il la condamne à verser une somme de 449 060 euros à l'Établissement français du sang, assortie des intérêts au taux légal, d'autre part, qu'il met à sa charge définitive les frais et honoraires de l'expertise taxés et liquidés à la somme de 5 203,50 euros ainsi qu'une somme de 1 500 euros à verser à la société Phone Régie au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, enfin, qu'il rejette le surplus des conclusions des parties ;
2°) de rejeter la demande de l'Établissement français du sang devant le tribunal et, à titre subsidiaire, de limiter la condamnation prononcée à son encontre à la somme de 64 083 euros ;
3°) de mettre à la charge de l'Établissement français du sang une somme de 20 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens de l'instance.
Elle soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :
- le jugement attaqué est insuffisamment motivé en ce qu'il omet de répondre à l'argumentation tirée de ce que l'Établissement français du sang n'établit pas l'existence de son préjudice ;
- par ailleurs et à titre principal, le lien de causalité entre l'incident du 27 juin 2012 et le déclassement des plasmas stockés dans la chambre froide n'est pas établi ;
- au regard de leurs conditions de conservation attestées par les relevés de température, les poches de plasma stockées dans la chambre froide en litige avaient déjà perdu la qualité de plasma frais congelé avant l'incident survenu le 27 juin 2012 de sorte qu'elles ont été, de fait, déclassées en plasma pour fractionnement de catégorie un devant être distribué sous trois mois ou bien en plasma pour fractionnement de catégorie deux pouvant être distribué au-delà de ce délai ;
- à l'exception d'une attestation datée du mois de juillet 2014, soit près de deux ans après le sinistre, mentionnant qu'il était autorisé à conserver les poches de plasma en litige en plasma frais congelé au motif qu'elles représentaient une part trop importante de son stock, aucun document n'atteste d'une quelconque dérogation accordée à l'Établissement français du sang pour conserver le plasma issu d'aphérèse destiné à la sécurisation au-delà des valeurs réglementaires ;
- en vertu du cahier des clauses techniques particulières du marché, la première alarme ne se déclenche qu'à partir d'une température supérieure à -25°C et elle dispose d'un délai de six heures pour remettre en service la chambre froide, incluant un délai d'intervention de deux heures et un délai de remise en état de quatre heures, de sorte que cet équipement pouvait parfaitement rester à l'arrêt pendant plus de six heures ;
- d'une part, aucune stipulation contractuelle ne lui imposait de maintenir la température de la chambre froide dans des conditions permettant de garantir le classement des produits stockés en plasma frais congelé, d'autre part, les délais contractuels d'intervention, qui induisent une possible mise à l'arrêt de cet équipement pendant plus de six heures, ne permettent en aucun cas d'assurer l'utilisation des poches de plasma en plasma frais congelé ou en plasma pour fractionnement de catégorie un et, enfin, les poches de plasma en litige devaient déjà être déclassées en plasma pour fractionnement de catégorie deux ;
- à titre subsidiaire, le préjudice financier allégué n'est pas établi ;
- à titre très subsidiaire, le montant du préjudice indemnisable doit être limité à la perte de chance d'obtenir un plasma de meilleure catégorie ;
- à supposer le lien de causalité entre l'incident en litige et le déclassement des poches de plasma stockées établi, le préjudice indemnisable se limite à la somme de 64 083 euros ou, subsidiairement, à celle de 150 192 euros ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2021, la société par actions simplifiée Phone Régie, représentée par Me Bollani, demande à la cour :
1°) de rejeter la requête de la société Engie Énergie Services ;
2°) par la voie de l'appel provoqué, d'annuler le jugement du tribunal administratif de Toulouse du 10 décembre 2020 en tant qu'il fixe le montant de la condamnation prononcée à l'encontre de la société Engie Énergie Services à la somme de 449 060 euros ;
2°) de mettre à la charge solidaire de toute partie perdante une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les dépens de l'instance.
Elle soutient que :
- c'est à bon droit que le tribunal a décliné la compétence de la juridiction administrative pour connaître de l'appel en garantie dirigé à son endroit par la société Engie Énergie Services, dès lors qu'elle est liée à cette dernière par un contrat de droit privé ;
- le jugement attaqué doit être annulé en tant qu'il retient l'engagement de la responsabilité de la société Engie Énergie Services dès lors, d'une part, que le statut de l'Établissement français du sang fait obstacle à l'indemnisation d'un quelconque préjudice, d'autre part, que le lien de causalité entre l'incident du 27 juin 2012 et les préjudices allégués n'est pas établi et, enfin, que le préjudice ne repose que sur des approximations, des suppositions et des évaluations émanant de l'expert que le tribunal a faites siennes à partir de pièces produites par l'Établissement français du sang dépourvues de force probante qui ont été établies pour les besoins de la cause ;
- dès lors que l'Établissement français du sang est dans l'incapacité de démontrer le nombre de poches de plasma prétendument stockées dans la chambre froide le jour de l'incident, il n'appartenait pas à l'expert judiciaire d'imaginer le contenu de cette installation.
Par trois mémoires en défense, enregistrés les 17 mai et 30 juillet 2021 et le 2 septembre 2022, l'Établissement français du sang, représenté par Me Soulier, demande à la cour :
1°) de rejeter la requête de la société Engie Énergie Services et les conclusions présentées par la société Axa France ;
2°) par la voie de l'appel provoqué, de réformer le jugement attaqué en tant qu'il a rejeté sa demande à l'encontre de la société Axa France, son assureur, et de condamner cette société à lui verser la somme de 449 060 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 2 octobre 2013 ;
3°) de mettre solidairement à la charge de la société Engie Énergie Services et de la société Axa France une somme de 25 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les dépens de l'instance.
Il soutient que :
- en ce qui concerne l'appel principal :
- le jugement attaqué est régulier ;
- c'est à bon droit que le tribunal a retenu l'engagement de la responsabilité contractuelle de la société Engie Énergie Services dès lors que le sinistre découle directement de l'absence d'intervention d'un technicien à la suite de l'alerte générée par l'alarme de la chambre froide, en méconnaissance des articles 1.1, 3.4.2, 4.1.2, 5.1.4 du cahier des clauses techniques particulières ;
- la technique de sécurisation du plasma par placement en quarantaine, qui s'est substituée à l'utilisation de bleu de méthylène à la fin de l'année 2012 permet d'aboutir à un taux de sécurisation moyen du plasma frais congelé de 62,74% ;
- des écarts de température entre -25°C et -18°C sont tolérés et le délai de transfusion reste possible à douze mois au lieu de trois mois en principe, lorsque des quantités importantes de plasma frais congelé sécurisé par quarantaine sont concernées de sorte que le seuil de tolérance de -18°C peut être valablement pris en compte ;
- c'est à bon droit que le manque à gagner résultant de l'impossibilité de sécuriser 4 476 poches de plasma frais congelé et du déclassement des poches de plasma en plasma pour fractionnement de catégorie deux a été évalué aux sommes respectives de 397 700 euros et 52 125 euros ;
- c'est à tort que la société appelante soutient qu'elle disposait d'un délai total de six heures pour remettre en route la chambre froide alors que si elle était intervenue, ainsi que cela lui incombait, dans un délai de deux heures, elle aurait immédiatement remis en route cet équipement ;
- il ne saurait être sérieusement soutenu que la chambre froide en litige était vide le jour du sinistre alors que les techniciens de la société Engie Énergie Services sont intervenus à plusieurs reprises sur cette installation qui a été spécialement louée pour accueillir les stocks de plasma frais congelé du fait de l'évolution des techniques de sécurisation nécessitant une mise en quarantaine ;
- il n'existe pas de système de géolocalisation des produits sanguins ;
- il justifie bien d'un préjudice indemnisable dès lors qu'il a dû faire appel à d'autres sites pour pallier son déficit en plasma frais congelé ce qui a conduit à l'exposition de frais supplémentaires pour prélever et sécuriser à nouveau les produits déclassés ;
- la circonstance qu'il dispose du statut d'établissement public et qu'il n'ait pas vocation à réaliser des bénéfices ne permet pas de faire échec au principe de réparation intégrale de son préjudice ;
- il a bien été tenu compte de la perte de chance dans l'estimation de son préjudice en appliquant un taux de sécurisation du plasma frais congelé de 62,74 % ;
- l'évaluation du préjudice est équivalente que l'on raisonne en termes de manque à gagner ou de coûts supplémentaires exposés dès lors que le coût de production des produits de remplacement est au moins équivalent au prix de cession ;
- l'évaluation du préjudice à laquelle la société appelante a fait procéder auprès de la société Actipublic est erronée ;
- l'évaluation de son préjudice demeure raisonnable dès lors que le coût de revient du plasma frais congelé en 2012 tel qu'issu de sa comptabilité analytique de 2012 était, en réalité, supérieur ;
En ce qui concerne son appel provoqué :
- il est fondé à demander la mise en œuvre de la garantie souscrite auprès de la société Axa France dans le cadre du marché public d'assurance multirisques souscrit à compter du 1er avril 2009 et de l'avenant du 28 mars 2011 prévoyant l'indemnisation des pertes ou avaries totales ou partielles causées aux marchandises entreposées dans les installations frigorifiques en raison des variations de température ;
- ce contrat d'assurance couvrait bien, au titre des dommages, la défaillance du dispositif de sécurité résultant du défaut d'intervention d'un technicien à la suite du déclenchement de l'alarme.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er février 2022, la société anonyme Generali, représentée par Me Bellaiche, demande à la cour :
1°) de rejeter la requête de la société Engie Énergie Services ;
2°) à titre subsidiaire, de déduire une franchise contractuelle de 2 500 euros de toute condamnation prononcée à son encontre ;
3°) de mettre à la charge de toute partie perdante une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les dépens de l'instance.
Elle soutient que :
- ni la société Engie Énergie Services, qui a initié une procédure devant le tribunal de commerce de Toulouse, ni l'Établissement français du sang, ni la société Phone Régie, ne contestent l'incompétence de la juridiction administrative pour connaître des conclusions dirigées à son encontre par la société Engie Énergie Services ;
- à titre principal, c'est à bon droit que le tribunal a rejeté l'appel en garantie présenté à son encontre par la société Engie Énergie Services comme porté devant une juridiction incompétente pour en connaître ;
- à titre subsidiaire, les conclusions présentées à son endroit par l'Établissement français du sang et la société Engie Énergie Services sont infondées en l'absence de preuve, d'une part, du préjudice subi par cet établissement, d'autre part de l'existence d'un lien de causalité avec l'incident survenu le 27 juin 2012 et, enfin, de preuve d'un manquement avéré de la société Phone Régie à ses obligations contractuelles alors qu'il n'est pas démontré que son assurée n'aurait pas transmis l'appel au technicien chargé d'intervenir et que seule la société Engie Énergie Services est à même de produire un relevé téléphonique pour cette journée en sa qualité de titulaire de la ligne en litige ;
- à titre très subsidiaire, dans l'hypothèse où la cour devait prononcer une condamnation à son encontre, il y aurait lieu de déduire une franchise contractuelle de 2 500 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mai 2022, la société anonyme Axa France, représentée par Me Saint-Geniest, conclut au rejet de la requête de la société Engie Énergie Services et des conclusions présentées par l'Établissement français du sang au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, en outre, à ce qu'une somme de 10 000 euros soit mise à la charge cet établissement au même titre, ainsi que les dépens de l'instance.
Elle soutient que :
- c'est à bon droit que le tribunal a rejeté la demande de son assuré dès lors que le sinistre ne provient pas d'un dysfonctionnement intrinsèque de la chambre froide ou de son système de production de froid mais d'une défaillance humaine dans la chaîne d'intervention ;
- ainsi que cela résulte de l'expertise, le déclenchement du disjoncteur magnéto-thermique pour couper l'alimentation du moteur d'entraînement du compresseur correspond à un fonctionnement normal de ce moteur qui se met en sécurité électrique en cas de surchauffe liée aux températures extérieures ;
- elle n'est pas tenue d'indemniser le sinistre dès lors que les clauses du contrat d'assurance sont claires et que la garantie ne s'applique qu'en présence d'un dommage ou d'une destruction du transformateur et/ou des installations de production et de transport du froid.
Par une ordonnance du 11 avril 2022, le président de la section du contentieux du Conseil d'État a attribué à la cour administrative d'appel de Toulouse le jugement de la requête de la société Engie Énergie Services.
Par une ordonnance du 5 septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 3 octobre 2022, à 12 heures.
Par un courrier du 28 novembre 2023, les parties ont été informées de ce que, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, l'arrêt était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions d'appel provoqué présentées par la société Phone Régie en l'absence d'intérêt lui donnant qualité pour agir.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des assurances ;
- le code des marchés publics ;
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- l'arrêté du 9 mars 2010 relatif au tarif de cession des produits sanguins labiles ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme El Gani-Laclautre ;
- les conclusions de Mme Perrin, rapporteure publique ;
-les observations de Me Gorrias, substituant Me Debuchy, représentant la société Engie Énergie Services, de Me Soulier, représentant l'Établissement français du sang, de Me Ginesta, représentant la société Axa France et celles de Me Gourmelin, substituant Me Bollani, représentant la société Phone Régie
Considérant ce qui suit :
1. Par un acte d'engagement du 14 mai 2009, suivi de trois avenants successifs, l'Établissement français du sang a confié à la société Engie Énergie Services, venant aux droits de la société GDF Suez Énergie Services Cofely, un marché de prestations de services portant sur l'exploitation et la maintenance préventive et corrective de ses installations techniques, dont les chambres froides et les équipements frigorifiques, répartis sur plusieurs sites dont le plateau technique de Toulouse (Haute-Garonne), en charge de la préparation de produits labiles. Par un contrat de services conclu le 28 février 2012, avec effet au 1er janvier 2012, la société Engie Énergie Services a sous-traité à la société AZ corporations, exerçant sous la dénomination commerciale Phone Régie, les prestations d'accueil téléphonique et physique au sein de son site de Toulouse. Le 13 juin 2012, cet établissement a fait installer, dans la cour du plateau technique de Toulouse une chambre froide destinée à la sécurisation par quarantaine de plasma issu d'aphérèse pour en faire du plasma thérapeutique à usage transfusionnel dénommé " plasma froid congelé ". Par un acte d'engagement du 27 mars 2009 et un avenant d'ordre du 28 mars 2011, l'Établissement français du sang a souscrit un marché public d'assurances pour assurer ses chambres froides auprès de la société Axa France. Par une décision du 22 novembre 2012, cet assureur a refusé de prendre en charge le sinistre.
2. Le 27 juin 2012, un incident est survenu dans cette chambre froide. Le disjoncteur magnéto-thermique du compresseur s'est déclenché pour couper l'alimentation du moteur et le mettre en sécurité, ce qui a occasionné une montée en température des poches de plasma. En dépit de la téléalerte émise à 17 h h40 par l'alarme de sécurité de cette installation frigorifique transmise à la société Phone Régie à 17 h 44, aucun technicien d'astreinte de la société Engie Énergie Services n'est intervenu. Ce n'est que le 28 juin 2012 qu'un technicien de l'Établissement français du sang a détecté une anomalie lors de sa ronde et remis en route le système de réfrigération. Se plaignant de la dégradation de la qualité des poches de plasma stockées dans cette chambre froide, cet établissement a, par une ordonnance du tribunal administratif de Toulouse n° 1304437 du 17 janvier 2014, obtenu la désignation d'un expert, puis, après qu'il a été mis fin à la mission du premier expert par une ordonnance du président du tribunal du 16 novembre 2017, un rapport a été déposé le 9 juin 2018 par le second expert désigné. L'Établissement français du sang a saisi le tribunal administratif de Toulouse d'une demande tendant à la condamnation solidaire de la société Engie Énergie Services et de la société Axa France réparer les préjudices qu'il estime avoir subis du fait du manquement de la société Engie Énergie Services à ses obligations contractuelles. Par un jugement du 10 décembre 2020, ce tribunal a, d'une part, rejeté les conclusions d'appel en garantie présentées par la société Engie Énergie Services à l'encontre des sociétés Phone Régie et Generali comme présentées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître et, d'autre part, dit qu'il n'y a pas lieu de statuer sur l'appel en garantie présenté par la société Phone Régie contre son assureur, la société Generali. Par ce même jugement, le tribunal a également condamné la société Engie Énergie Services à verser une somme de 449 060 euros, assortie des intérêts au taux légal, à l'Établissement français du sang sur le fondement de la responsabilité contractuelle pour faute, mis les frais d'expertise à la charge définitive de cette société, mis une somme de 1 500 euros à verser tant à cet établissement qu'à la société Phone Régie au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, enfin, rejeté le surplus des conclusions des parties.
3. La société Engie Énergie Services relève appel de ce jugement en tant, d'une part, qu'il la condamne à verser une somme de 449 060 euros à l'Établissement français du sang, assortie des intérêts au taux légal, d'autre part, qu'il met à sa charge définitive les frais et honoraires de l'expertise taxés et liquidés à la somme de 5 203,50 euros ainsi qu'une somme de 1 500 euros à verser à la société Phone Régie au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, enfin, qu'il rejette le surplus des conclusions des parties. Par la voie de l'appel provoqué, la société Phone Régie demande à la cour d'annuler ce jugement en tant qu'il fixe le montant de la condamnation prononcée à l'encontre de la société Engie Énergie Services à la somme de 449 060 euros. L'Établissement français du sang demande à la cour, par la voie de l'appel incident, de réformer le jugement attaqué en tant qu'il a rejeté sa demande à l'encontre de la société Axa France, son assureur, et de condamner cette société à lui verser la somme de 449 060 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 2 octobre 2013. La société Generali demande à la cour de rejeter l'appel en garantie présenté par la société Engie Énergie Services et, subsidiairement, de faire application d'une franchise contractuelle.
Sur l'irrecevabilité des conclusions d'appel provoqué présentées par la société Phone Régie :
4. D'une part, la compétence de la juridiction administrative, pour connaître des litiges nés de l'exécution d'un marché de services et opposant des participants à l'exécution de ces services ne s'étend pas à l'action en garantie du titulaire du marché contre son sous-traitant avec lequel il est lié par un contrat de droit privé.
5. D'autre part, l'intérêt à faire appel s'apprécie par rapport au dispositif de la décision juridictionnelle critiquée. Si, quels qu'en soient les motifs, une décision de rejet ne fait pas grief au défendeur - qui n'est donc pas recevable à la déférer au juge d'appel - il en va différemment d'une décision qui rejette les conclusions du demandeur comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître, laquelle, sans clore le litige, invite le demandeur à le poursuivre devant l'autre ordre de juridiction. Par suite, un défendeur est recevable à interjeter appel d'un jugement de tribunal administratif déclinant la compétence de son ordre de juridiction.
6. En application du principe cité au point 4, c'est à bon droit que l'appel en garantie présenté en première instance par la société Engie Énergie Services contre son sous-traitant avec lequel elle est liée par un contrat de droit privé, la société Phone Régie, a été rejeté par le tribunal comme porté devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître. Pour les mêmes motifs et dès lors, d'une part, que le jugement attaqué ne prononce aucune condamnation à son encontre et, d'autre part, qu'elle ne conteste pas le jugement attaqué en tant qu'il a décliné la compétence de la juridiction administrative pour connaître de cet appel en garantie, la société Phone Régie ne justifie pas, en application du principe rappelé au point 5, d'un intérêt lui donnant qualité pour agir pour demander à la cour d'annuler le jugement attaqué en tant qu'il fixe la condamnation prononcée à l'encontre de la société Engie Énergie Services à la somme de 449 060 euros. Par suite, les conclusions d'appel provoqué présentées par la société Phone Régie sont irrecevables et doivent, dès lors, être rejetées.
En ce qui concerne la régularité du jugement attaqué :
7. Aux termes de l'article L. 9 du code de justice administrative : " Les jugements sont motivés ". Il ressort des termes du jugement attaqué que le tribunal, qui n'était pas tenu de répondre à chacun des arguments soulevés par les parties, a cité les textes et les stipulations contractuelles dont il a fait application et précisé, aux points 6 à 25 les motifs de fait et de droit retenus pour accueillir la cause juridique invoquée par l'Établissement français du sang tirée de l'engagement de la responsabilité contractuelle pour faute de la société appelante. En tout état de cause, le tribunal a, aux points 29 à 33 du jugement attaqué, expressément répondu à l'argument tiré de l'état du stock de plasma de cet établissement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de la motivation du jugement attaqué doit être écarté.
Sur le bien-fondé du jugement attaqué :
En ce qui concerne l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité contractuelle de la société Engie Énergie Services :
8. Aux termes de l'article 1.1 du cahier des clauses techniques particulières applicable au marché, le titulaire du marché est tenu à une obligation de résultats dans la maintenance des installations techniques, impliquant d' " apporte[r] toutes solutions aux défaillances constatées dans les meilleurs délais " et " tous les moyens et modalités décrits dans le présent CCTP ou les documents qui y sont cités ne sont que des moyens minimaux nécessaires au titulaire pour satisfaire à ses obligations ". En application des articles 4.1.2 et 5.1.4 de ce même document contractuel, la maintenance doit être assurée par le titulaire du marché, qui en en vertu de l'article 1.4 accès aux sites vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept pour les dépannages, et concerne l'ensemble des " chambres froides, process, équipements frigorifiques (congélateur, réfrigérateur) " qu'il s'agisse des équipements de production, de transport et de distribution avec mise en œuvre d'un service d'astreinte vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. L'article 5.1.1 de ce même cahier relatif à l'obligation de résultat pesant sur le titulaire prévoit, s'agissant des chambres froides du site de Toulouse, que les interventions sur ces équipements doivent être opérées suivant un délai de réactivité de deux heures et un délai de remise en état de quatre heures, seule une panne tous les six mois étant tolérée avec mise en place de solutions dégradées au-delà du délai de remise en état.
9. D'une part, il résulte de ces stipulations contractuelles que la société Engie Énergie Services est tenue à une obligation de résultat à l'égard de l'Établissement français du sang pour la maintenance préventive et corrective des chambres froides à travers la mise en place d'un dispositif d'astreinte impliquant l'intervention systématique d'un technicien vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept dans les deux heures suivant la panne qui donne lieu au déclenchement de l'alarme technique dont est dotée chaque chambre froide suivie d'un message d'alerte relayé à son service d'astreinte. En se bornant à soutenir qu'elle disposait d'un délai total de six heures, incluant un délai d'intervention de deux heures et un délai de remise en état de quatre heures, de sorte que la chambre froide en litige pouvait parfaitement rester à l'arrêt pendant plus de six heures, la société appelante ne démontre, ainsi que cela lui incombe, ni qu'elle est intervenue dans le délai de réactivité de deux heures expressément prévu par les articles 5.1.1 du cahier des clauses techniques particulières ni qu'elle a, ainsi que cela lui incombait, remis en service cet équipement dans le délai de quatre heures. À l'inverse, il résulte de l'instruction qu'à la suite du déclenchement de l'alerte de sécurité de la chambre froide le 27 juin 2012 à 17 heures 40 lorsque la température de la chambre froide a dépassé - 25°C et de la transmission de ce message à l'astreinte de l'agence à 17 heures 44, la société Engie Énergie Services s'est abstenue de faire intervenir un technicien d'astreinte, cet équipement n'ayant été remis en route que le lendemain matin après qu'un agent technique de l'Établissement français du sang a découvert la panne lors de sa ronde.
10. D'autre part, la société appelante ne produit aucun élément pertinent de nature à justifier les motifs pour lesquels elle s'est dispensée de faire intervenir un technicien d'astreinte dans les deux heures suivant le déclenchement de l'alarme de sécurité de la chambre froide et de mettre fin à la panne dans un délai maximal de quatre heures ainsi qu'elle y était contractuellement tenue en vertu des stipulations rappelées au point 8 dépourvues d'ambiguïté sur ce point.
11. Dès lors, c'est à bon droit que le tribunal a jugé que la société Engie Énergie services a, en s'abstenant de faire intervenir un technicien d'astreinte à la suite du déclenchement de l'alarme de sécurité de la chambre froide, commis une faute dans l'exécution de ses obligations contractuelles de nature à engager sa responsabilité.
En ce qui concerne l'existence d'un lien de causalité entre l'incident du 27 juin 2012 et les préjudices allégués :
12. En premier lieu, il résulte de l'instruction, éclairée par les relevés de températures de la chambre froide et le rapport d'expertise, qu'en l'absence d'intervention d'un technicien d'astreinte à la suite du déclenchement de l'alarme de sécurité à partir du dépassement du seuil de -25 °C le 27 juin 2012 à 17 heures 40 elle-même imputable au dysfonctionnement de la chaîne de remontée des alertes mise en place entre la société Engie Énergie Services et ses sous-traitants, la température de cette installation frigorifique est montée progressivement et que ce n'est que le 28 juin 2012 à 7 heures 45 que cet équipement a été remis en route, de surcroît par un agent technique de l'Établissement français du sang. Il résulte également de l'instruction, éclairée par le rapport d'expertise, que par l'effet des excursions de température subies entre le 27 et le 28 juin 2012, les poches de plasma stockées dans la chambre froide ont été exposées à des températures inadaptées, ce qui a eu pour effet de compromettre tant le taux de sécurisation par placement en quarantaine des poches de plasma destinées à devenir du plasma frais congelé à visée transfusionnelle que la qualité des poches de plasma non sécurisées destinées à être distribuées sous la forme de plasma pour fractionnement. Contrairement à ce que persiste à soutenir en appel la société appelante, il existe donc un lien de causalité direct entre, d'une part, sa défaillance à faire intervenir un technicien d'astreinte à l'origine de la montée en température de cette chambre froide destinée au stockage sécurisé de produits labiles et, d'autre part, la dégradation de la qualité des poches de plasma qui s'y trouvaient.
13. En second lieu, il résulte de l'instruction que le Laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies, chargé de la fabrication de médicaments à partir du sang humain collecté en France, est appelé à recevoir du plasma pour fractionnement déleucocyté en provenance de l'Établissement français du sang. Le cahier des charges " plasma pour fractionnement déleucocyté " liant l'établissement intimé à ce laboratoire distingue, en son point II-3, deux catégories de plasma pour fractionnement selon le délai de surgélation à compter du prélèvement : le plasma pour fractionnement est de catégorie un si la congélation intervient dans les vingt-quatre heures suivant le prélèvement et il est de catégorie deux si la congélation intervient dans les 72 heures. Toutefois, à titre dérogatoire, ce même cahier des charges permet de déclasser un plasma pour fractionnement en catégorie deux s'il a subi des excursions de température dans les conditions suivantes : " Si, pour des raisons accidentelles, la température de conservation dépasse les - 20°C une ou plusieurs fois lors de la conservation, le plasma pourra toutefois être utilisé pour le fractionnement si les conditions suivantes sont remplies : / - La durée totale pendant laquelle la température est supérieure à - 20°C n'excède pas 72 heures. / - La température n'est pas supérieure à - 15°C plus d'une fois. / la température n'est jamais supérieure à - 5°C ". Il en résulte qu'en présence de conditions d'exploitation normales, l'Établissement français du sang peut céder des poches de plasma non sécurisé au tarif du plasma pour fractionnement de catégorie un dès lors que ces poches ont été congelées dans les vingt-quatre heures suivant le prélèvement et qu'elles n'ont pas été conservées plus de 72 heures à une température supérieure à - 20°C.
14. Il est constant, ainsi que cela résulte des relevés de température produits par l'établissement intimé, que la température seuil de - 20°C avait déjà été franchie à deux reprises le 26 juin 2012 entre 14 heures 11 et 14 heures 16, veille de l'incident, et le 27 juin entre 14 heures 11 et 14 heures 26, soit antérieurement à l'incident technique ayant affecté la chambre froide. Toutefois, dès lors que cette exposition à une température supérieure à - 20°C n'a eu lieu que pendant cinq minutes le 26 juin et pendant quinze minutes le 27 juin avant l'heure du sinistre, ces excursions de température, qui ont ainsi été d'une durée globale inférieure à 72 heures, n'ont pas eu pour effet de déclasser le plasma pour fractionnement en catégorie deux, eu égard à la tolérance prévue par les mentions précitées du cahier des charges " plasma pour fractionnement déleucocyté ". Par suite, nonobstant ces deux écarts de températures, le plasma pour fractionnement déleucocyté conservé dans la chambre froide en litige pouvait encore être cédé en plasma pour fractionnement de catégorie un avant la survenance de l'incident en litige et ce n'est qu'à raison de sa conservation ultérieure à une température de - 18° C qu'il a été déclassé en catégorie deux. Par suite, contrairement à ce que soutient la société appelante, il existe bien un lien de causalité entre la faute contractuelle relevée au point 11 et le déclassement des poches de plasma pour fractionnement déleucocyté de la catégorie un à la catégorie deux. Dès lors, la société appelante n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Toulouse l'a condamnée à indemniser l'Établissement français du sang au titre de la perte de recettes résultant du déclassement du plasma pour fractionnement déleucocyté en catégorie deux.
En ce qui concerne les préjudices indemnisables :
15. D'une part, il est constant que le plasma issu d'aphérèse traité au sein du plateau technique de Toulouse se divise en deux catégories répondant à des usages médicaux distincts. Le plasma dit " plasma frais congelé " est un plasma thérapeutique destiné à être transfusé. Depuis la décision du directeur général de l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, le plasma frais congelé est désormais sécurisé en recourant à la technique de la quarantaine, consistant à opérer un premier prélèvement soumis à une analyse avant congélation de la poche pendant une période minimale de soixante jours puis un second prélèvement sur le même donneur en vue de réaliser un contrôle sérologique destiné à s'assurer de l'absence d'infectiosité antérieure au premier prélèvement. La comparaison des données de ces deux prélèvements permet d'achever la procédure de sécurisation du plasma et de le céder aux établissements hospitaliers en qualité de plasma frais congelé destiné à être transfusé aux patients. Cette nouvelle technique de sécurisation du plasma par quarantaine qui nécessite, en principe, de stocker le plasma à une température inférieure à -25°C pendant une période maximale de douze mois, a donc conduit l'établissement intimé à se doter d'une chambre froide supplémentaire pour augmenter ses capacités de stockage frigorifique. Lorsque le processus de mise en quarantaine n'a pas pu être mené à son terme, notamment si le donneur ne se représente pas ou si la température de conservation dépasse accidentellement les - 20°C une ou plusieurs fois sur une durée n'excédant pas 72 heures ou si la température n'est pas supérieure à -15°C plus d'une fois et si elle n'est jamais supérieure à -5°C, le plasma frais congelé est déclassé en " plasma pour fractionnement déleucocyté " de catégorie un ou deux pour être vendu au Laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies en charge de la fabrication de médicaments dérivés de produits sanguins labiles. En application des dispositions de l'article L. 164-1 du code de la sécurité sociale, les frais occasionnés par le prélèvement et le conditionnement des produits sanguins labiles donnent lieu à un tarif de responsabilité remboursé par les caisses. Sur renvoi de l'article L. 1221-9 du code de la santé publique, qui soumet les produits sanguins labiles à un tarif de cession, l'arrêté du 9 mars 2010 relatif au tarif de cession des produits sanguins labiles prévoit, dans sa rédaction en vigueur à la date de l'incident, un tarif de 97,21 euros par unité de 200 ml, soit 486,05 euros le litre, pour le plasma frais congelé humain sécurisé par quarantaine, un tarif de 105 euros le litre pour le plasma pour fractionnement de catégorie un et un tarif de 41,20 euros le litre pour le plasma pour fractionnement de catégorie deux.
16. D'autre part, ainsi que l'a relevé le tribunal, la circonstance que l'Établissement français du sang soit soumis, en application de l'article L. 1222-4 du code de la santé publique, à un régime administratif, budgétaire, financier et comptable ainsi qu'à un contrôle de l'État au regard de la nature particulière de ses missions, ne permet pas d'écarter l'indemnisation de son préjudice, cet établissement public étant doté, en vertu de l'article L. 1222-8 du même code, de recettes constituées par : " 1° Les produits des activités liées aux produits sanguins labiles ; / 1° bis Les produits des activités de délivrance des plasmas à finalité transfusionnelle relevant du 1° de l'article L. 1221-8, dont les modalités sont prévues par décret en Conseil d'État ; / () ". Contrairement à ce que persiste à soutenir la société appelante, l'Établissement français du sang est, en vertu du principe de réparation intégrale du préjudice, pleinement fondé à demander l'indemnisation des pertes de recettes liées à la dégradation de la qualité du plasma stocké dans la chambre froide en litige.
S'agissant de la perte de chance de sécuriser un nombre plus important de poches de plasma thérapeutique dit " plasma frais congelé " :
17. Selon la société appelante, eu égard à leur précédente exposition à une température au-dessus de -25°C dès le 21 juin 2012 et à une température supérieure à -20°C à deux reprises au cours de la journée du 26 juin 2012, les poches de plasma stockées en litige avaient déjà perdu la qualité de plasma frais congelé avant l'incident survenu le 27 juin 2012 de sorte qu'elles ont été, de fait, déclassées en plasma pour fractionnement de catégorie un devant être distribué sous trois mois ou bien en plasma pour fractionnement de catégorie deux pouvant être distribué au-delà de ce délai.
18. Il est constant que le plasma frais congelé doit en principe être conservé à une température inférieure ou égale à - 25°C pendant une durée maximale règlementaire de douze mois. Toutefois, il résulte de l'instruction que l'exposition du plasma frais congelé à des températures situées entre - 25°C et - 18°C est tolérée sous certaines conditions impliquant une réduction du délai de conservation. Ainsi, lorsque de trop grandes quantités de plasma frais congelé ont été exposées à des températures non conformes induisant des risques de tension sur les stocks et de retard transfusionnel, le point 6.1.3 du document cadre national intitulé " conduite à tenir vis-à-vis de produits sanguins labiles exposés à des températures non conformes lors de leur conservation dans le cadre d'un plan de secours " diffusé par l'Établissement français du sang le 27 janvier 2012, prévoit que " pour des durées d'exposition limitées à 72 heures, les PFC [plasmas frais congelés] exposés à des températures supérieures à - 25°C et n'ayant pas entamé leur décongélation peuvent, par dérogation, être utilisés à la condition d'être transfusés dans les 3 mois maximum suivant l'incident ". Selon ce même document cadre, " Les écarts de température entre -25°C et -18°C, même pour des durées prolongées (3 mois), conformément à la norme européenne, peuvent être tolérés lorsque de grandes quantités de PFC sont potentiellement concernées, avec un impact sur la gestion des stocks de PSL [produits sanguins labiles] et/ou un risque éthique et de crise d'image en cas de destruction massive de produits ". S'il est donc constant que la conservation du plasma frais congelé répond à un cahier des charges strict, le stockage de ce produit sanguin labile à une température supérieure à -25°C n'entraîne pas nécessairement son déclassement, contrairement à ce que soutient la société appelante. En l'espèce, dès lors que l'intégralité du plasma frais congelé stocké dans la chambre froide en litige a été exposée à des températures non conformes à la suite de l'incident thermique du 27 juin 2012, les conditions prévues par le document cadre précité pour permettre une dérogation aux règles de conservation du plasma frais congelé doivent être regardées comme remplies. Dans les circonstances de l'espèce, de grandes quantités de poches de plasma thérapeutique ayant été exposées à une température supérieure à - 25°C mais inférieure à -18°C, ces poches pouvaient, dès lors, être regardées comme ayant vocation à être sécurisées pour devenir du plasma frais congelé, seule l'exposition à une température supérieure à - 18°C sans processus de décongélation impliquait alors une réduction du délai de conservation maximale de douze à trois mois avec obligation de réaliser une transfusion dans un délai de trois mois.
19. Il résulte de l'instruction que le taux de sécurisation du plasma frais congelé en conditions normales d'exploitation au sein du plateau technique de Toulouse était de 62,7 % entre novembre et décembre 2011, donnée statistique disponible la plus proche de la date du sinistre. Dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction et n'est pas davantage démontré qu'un incident thermique se serait produit dans l'une des autres chambres froides le 27 juin 2012 et que la chambre froide en litige a été spécialement louée et installée pour le stockage de poches de plasma frais congelé sécurisé par quarantaine, il doit être tenu pour établi que l'intégralité des prélèvements de plasma frais congelé en cours de sécurisation se trouvait, ce jour-là, dans la chambre froide en litige. Par suite, la société appelante ne peut utilement se prévaloir de l'absence de dispositif de suivi permettant d'assurer une localisation géographique de chaque poche de plasma pour s'exonérer de sa responsabilité, le dispositif de traçabilité des poches par donneur et par numéro de prélèvement permettant d'établir la nature et l'étendue du préjudice subi par l'Établissement français du sang. De même, dès lors que le préjudice relatif aux poches de plasma frais congelé ne peut être calculé qu'à partir du taux de sécurisation effectif obtenu par le plateau technique de Toulouse et du nombre de poches en cours de sécurisation le jour de l'incident, le préjudice indemnisable ne porte, ainsi que l'a retenu le tribunal, par construction, que sur une perte de chance d'obtenir un plus grand nombre de plasma frais congelé à l'issue du processus de sécurisation par quarantaine.
20. À cet égard, il résulte de l'instruction qu'au 30 juin 2012, date de l'inventaire semestriel le plus contemporain du sinistre, le plateau technique de Toulouse disposait d'un nombre total de 12 060 poches de plasma. Ainsi, en neutralisant le nombre de prélèvements de plasma réalisés entre le 27 et le 30 juin 2012, soit 472, et considérant que chaque don de plasma génère en moyenne 2,35 poches d'une contenance de 200 ml chacune, soit 1 109 poches à déduire, le nombre total de poches de plasma frais congelé en cours de sécurisation ayant subi des excursions de température à la suite de l'incident survenu le 27 juin 2012 s'élève, dès lors, au nombre arrondi de 10 951 poches.
21. Ainsi qu'il a été dit, les plasmas entreposés dans la chambre froide en litige ont été exposés, le 27 juin 2012, à une température de - 18°C de sorte qu'ils ne pouvaient, en principe, conserver la nature de plasma frais congelé à visée transfusionnelle qu'à la condition d'être sécurisés et de donner lieu à des transfusions dans les trois mois suivant cet incident thermique. Il résulte de l'instruction que 2 395 poches de plasma ont pu être sécurisées durant la période de trois mois suivant l'incident survenu dans la chambre froide, soit jusqu'au 26 septembre 2012. Si le processus de sécurisation par quarantaine avait été mené à son terme pour la totalité des 10 951 poches stockées dans la chambre froide et eu égard au taux de sécurisation du plasma frais congelé de 62,74%, l'Établissement français du sang aurait pu obtenir 6 870 poches de plasma frais congelé. En déduisant de ce nombre les 2 395 poches pour lesquelles le processus de sécurisation par quarantaine a été mené avec succès, l'établissement public intimé a donc subi une perte de chance de pouvoir sécuriser 4 475 poches supplémentaires de 200 ml chacune soit 895 litres de plasma frais congelé. En application de l'article 2 de l'arrêté du 9 mars 2010 relatif au tarif de cession des produits sanguins labiles dans sa version applicable à la date du sinistre, le tarif de cession du plasma frais congelé humain homologue d'aphérèse sécurisé par quarantaine était de 97,21 euros hors taxes par unité adulte de 200 ml minimum, unité enfant et unité pédiatrique et celui du plasma pour fractionnement de catégorie deux de 41,20 euros le litre. Ces 4 475 poches de 200 ml chacune, soit 895 litres, qui auraient pu générer un prix de cession de 435 014 euros, ont été déclassées en qualité de plasma pour fractionnement de catégorie deux et cédées au prix de 36 874 euros hors taxes, soit un manque à gagner de 398 140 euros hors taxes pour l'Établissement français du sang. Par ailleurs, eu égard aux difficultés à mobiliser des donneurs en pleine période estivale et aux contraintes inhérentes au processus de sécurisation du plasma par quarantaine, lesquelles impliquent une seconde présentation du donneur dans des délais contraints, et dès lors que les poches de plasma stockées dans la chambre froide étaient en cours de sécurisation, la société appelante ne saurait sérieusement soutenir que l'établissement intimé ne démontre ni avoir été dans l'impossibilité de distribuer l'intégralité des poches de plasma auprès d'établissements de santé demandeurs ni avoir été en mesure de reconstituer son stock de plasma afin de répondre aux demandes.
22. Par suite, le tribunal administratif de Toulouse a fait une juste appréciation du préjudice subi par l'Etablissement français du sang en condamnant la société Engie Énergie Services à lui verser une indemnité de 397 000 euros au titre du manque à gagner du déclassement des poches de plasma frais congelé ayant subi l'incident thermique précité en plasma pour fractionnement de catégorie deux.
S'agissant du déclassement des poches de plasma pour fractionnement déleucocyté en catégorie deux :
23. Ainsi qu'il a été dit au point 14, il existe bien un lien de causalité entre l'incident survenu le 27 juin 2012 et le déclassement des poches de plasma pour fractionnement en catégorie deux. En déduisant du stock total de 10 951 poches entreposées dans la chambre froide, d'une part, les 2 395 poches de plasma qui ont pu être effectivement sécurisées et cédées au tarif de cession du plasma frais congelé et, d'autre part, les 4 475 des poches de plasma qui auraient pu être sécurisées et cédées en cette même qualité sans la survenance de l'incident, il reste 4 081 poches de plasma destinées, en tout état de cause, à être cédées en plasma pour fractionnement, soit 816 litres. Ce plasma pour fractionnement, qui a ainsi, qu'il a été dit au point 14, été déclassé en plasma pour fractionnement de catégorie deux, soumis à un tarif de cession au litre de 41,20 euros le litre, n'a généré qu'un prix de cession de 33 619 euros alors qu'il aurait pu, dans des conditions de conservation normales, être cédé en qualité de plasma pour fractionnement de catégorie un au tarif de cession de 105 euros le litre, soit 85 680 euros, ce qui représente une perte de 52 061 euros pour l'établissement intimé. Par suite, le tribunal a fait une juste appréciation du préjudice subi par l'Établissement français du sang en condamnant la société Engie Énergie Services à lui verser la somme de 52 060 euros.
En ce qui concerne la garantie contractuelle due par la société Axa France :
24. En application du marché public d'assurance souscrit le 1er avril 2009 et de l'avenant d'ordre conclu le 28 mars 2011 entre l'Établissement français du sang et la société Axa France, " l'assureur garantit les pertes ou avaries totales ou partielles causées aux marchandises entreposées dans les installations frigorifiques en raison de variations de la température dans les installations () pour autant que ces phénomènes résultent de l'une des causes suivantes : / - tout dommage ou destruction du transformateur et/ou des installations de production et de transport du froid (y compris appareillage de contrôle et dispositifs de sécurité) () ". Au sens des conditions générales d'assurance, les dommages matériels sont définis comme " Toute détérioration ou destruction d'une chose ou d'une substance ".
25. Il résulte de l'instruction, éclairée par le rapport d'expertise, que les variations de température dans la chambre froide à l'origine de la dégradation de la qualité des poches de plasma ne résultent pas d'une destruction ou d'un dommage, cet équipement se trouvant en parfait état de fonctionnement. Au contraire, il résulte de l'instruction qu'en raison de la très forte température observée le 27 juin 2012, près de 37,2°C, le ventilateur associé au moteur de la chambre froide a eu plus de difficulté à refroidir ce moteur, qui s'est trouvé en charge en raison de la forte température de ses bobinages. Ainsi, seul le manque de refroidissement du moteur sous l'effet des fortes températures a entraîné le déclenchement du disjoncteur magnéto-thermique du moteur afin de le mettre en sécurité en coupant son alimentation électrique. Cette mise en sécurité correspond, dès lors, à un fonctionnement normal de cette installation. À l'inverse et ainsi qu'il a été dit, seule une faille dans la chaîne humaine de traitement de l'alerte générée par l'alarme de sécurité de la chambre froide est à l'origine du sinistre, une telle défaillance n'étant pas couverte par la garantie d'assurance. Par suite, c'est à bon droit que le tribunal a jugé qu'il n'y avait pas lieu de faire droit à la demande de l'Établissement français du sang tendant à la condamnation solidaire de son assureur à garantir les conséquences dommageables de l'incident survenu le 27 juin 2012.
26. Il résulte de tout ce qui précède, d'une part, que la société Engie Énergie Services n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Toulouse l'a condamnée à verser une somme de 449 060 euros à l'Établissement français du sang en réparation des préjudices résultant de l'incident survenu le 27 juin 2012 et, d'autre part, que les appels provoqués présentés par l'Établissement français du sang et la société Phone Régie doivent être rejetés.
Sur les frais liés au litige de première instance :
27. D'une part, aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'État. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. () ". Compte tenu de ce qui a été dit au point 26 et dès lors que la société appelante avait bien la qualité de partie perdante en première instance, il n'y a pas lieu de modifier la dévolution des frais d'expertise opérée à bon droit par les premiers juges.
28. D'autre part, il résulte des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative que le paiement des sommes exposées et non comprises dans les dépens ne peut être mis à la charge que de la partie qui perd pour l'essentiel. Dès lors que la société Engie Énergie Services était la partie perdante devant le tribunal et que ses conclusions dirigées à l'encontre de la société Phone Régie ont été rejetées comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître, les premiers juges ont fait une exacte appréciation des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en mettant à la charge de la société appelante une somme de 1 500 euros à verser à la société Phone Régie au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
Sur les frais liés au litige d'appel :
29. D'une part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Établissement français du sang, qui n'est pas la partie perdante pour l'essentiel dans le cadre de la présente instance, les sommes demandées par les sociétés Engie Énergie Services, Phone Régie et Generali au titre des frais exposés par elles et non compris dans les dépens. Les conclusions présentées par l'Établissement français du sang au même titre contre la société Axa France doivent être rejetées pour les mêmes motifs.
30. D'autre part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Engie Énergie Services une somme de 1 500 euros à verser tant à l'Établissement français du sang, qu'à la société Phone Régie et à la société Generali au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens. Eu égard au rejet de son appel provoqué, il y a également lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Établissement français du sang une somme de 1 500 euros à verser à la société Axa France au même titre.
DÉCIDE:
Article 1 : La requête de la société Engie Énergie Services est rejetée.
Article 2 : La société Engie Énergie Services versera tant à l'Établissement français du sang, à la société Phone Régie, qu'à la société Generali une somme de 1 500 euros chacun titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : L'Établissement français du sang versera à la société Axa France une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à la société anonyme Engie Énergie Services, à l'Établissement français du sang, à la société par actions simplifiée Phone Régie, à la société anonyme Generali et à la société anonyme Axa France.
Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :
M. Rey-Bèthbéder, président,
M. Bentolila, président-assesseur,
Mme El Gani-Laclautre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.
La rapporteure,
N. El Gani-LaclautreLe président,
É. Rey-Bèthbéder
La greffière,
C. Lanoux
La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-25VE03336
La Cour administrative d’appel de Versailles, statuant en référé, a rejeté la requête de Mme C... contestant l’ordonnance du tribunal administratif de Versailles qui avait rejeté sa demande indemnitaire pour rupture abusive de son contrat de travail avec la commune de Carrières-sous-Poissy. La cour a confirmé que la demande de première instance était irrecevable, faute pour la requérante d’avoir produit la preuve du dépôt d’une demande indemnitaire préalable, condition nécessaire pour lier le contentieux. En l’absence de contestation de cette irrecevabilité, les moyens soulevés en appel ont été jugés inopérants. L’ordonnance a été rendue sur le fondement de l’article R. 222-1 du code de justice administrative.
01/06/2026
Cour administrative d'appel de Marseille — N° CAA13-24MA03276
La Cour administrative d'appel de Marseille, dans un arrêt du 25 mars 2026, a examiné le litige opposant la société EEA à l'office public de l'habitat Pays d'Aix Habitat Métropole (aux droits duquel vient la société Famille et Provence) concernant la résiliation de trois accords-cadres de travaux. Saisie en appel du jugement du tribunal administratif de Marseille ayant rejeté la demande de la société EEA, la cour a soulevé d'office un moyen tiré de la nullité des contrats en raison d'un conflit d'intérêts. Elle a constaté que le directeur technique de l'office, ayant participé à la procédure de passation des trois contrats, se trouvait dans une situation de conflit d'intérêts constitutive d'un vice d'une particulière gravité, justifiant ainsi l'annulation du jugement et la constatation de la nullité des accords-cadres.
04/05/2026
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-26PA02403
La Cour administrative d'appel de Paris, statuant en référé, est saisie par la société Neko Ramen d'une demande de suspension de l'exécution provisoire d'un jugement du tribunal administratif de Paris du 19 février 2026. Ce jugement avait partiellement annulé une décision de l'OFII du 14 septembre 2023, mais avait maintenu à la charge de la société une contribution spéciale de 661 650 euros pour emploi d'étrangers sans titre. La société invoque l'urgence et l'existence de moyens sérieux (irrégularité de procédure, erreur de droit dans la modulation, disproportion de la sanction). Le juge des référés rappelle que la suspension prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative nécessite une urgence justifiée et un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.
04/05/2026