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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA31-22TL21098

Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-22TL21098

jeudi 14 décembre 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Toulouse
SectionCour administrative d'appel de Toulouse
N° DossierCAA31-22TL21098
TypeOrdonnance
Recoursplein contentieux
PublicationC
Avocat requérantPASSET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C B a demandé au tribunal administratif de Nîmes de condamner l'État à lui verser une somme de 53 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis du fait des conditions d'accueil et de vie qui ont été réservées sur le territoire français aux anciens supplétifs de l'armée française en Algérie et à leurs familles.

Par un jugement n° 2001378 du 4 mars 2022, le tribunal administratif de Nîmes a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 avril 2022 et le 16 janvier 2023, M. B, représenté par Me Passet, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) de condamner l'État à lui verser la somme de 53 000 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- aucune prescription de sa créance ne lui est opposable dès lors que son fait générateur est la décision n° 410611 du Conseil d'Etat du 3 octobre 2018 qui reconnaît pour la première fois la faute de l'Etat français en raison des conditions de vie indignes qui ont été réservées aux harkis et leurs familles et le jugement méconnaît les dispositions de la loi du 31 décembre 1968, et notamment son article 3, en considérant que le délai de prescription a commencé à courir le 21 juin 1967 ;

- la responsabilité pour faute de l'Etat doit être engagée à raison des conditions d'accueil et de vie qui lui ont été réservées non seulement dans le camp de transit de Bias et dans le centre de Neuilly-Nemours à Largentière mais également à raison de décisions à son encontre prises au sein du système éducatif français, de sa situation d'échec scolaire et de ses graves difficultés d'insertion au sein de la société française ;

- le traitement indigne qui lui a été réservé est à l'origine de préjudices matériels et moraux et de troubles dans les conditions d'existence ;

- le régime d'indemnisation issu de la loi n° 2022-229 du 23 février 2022 ne peut être mis en œuvre dès lors qu'il ne permet l'octroi que de sommes extrêmement faibles, en ce qui le concerne seulement 6 000 euros aux termes de la décision du 1er juillet 2022 de la Commission nationale instituée par cette loi, et ne couvre pas les préjudices subis après la sortie des camps.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 décembre 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la créance dont se prévaut M. B est prescrite sur le fondement de la prescription quadriennale ;

- le régime d'indemnisation issu de la loi n° 2022-229 du 23 février 2022 est seul applicable aux demandes visant à obtenir la réparation des préjudices de toute nature résultant du séjour dans une structure d'accueil réservées aux harkis et autres personnes rapatriées d'Algérie ;

- en tout état de cause, la somme demandée est manifestement excessive et n'est justifiée par aucun élément.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 décembre 2022.

Par ordonnance du 18 janvier 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 16 février 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2022-229 du 23 février 2022 ;

- le décret n° 2022-394 du 18 mars 2022 ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, né le 29 mai 1966 à Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), est le fils de Mme A B, qui est arrivée en France avec ses trois enfants le 24 juin 1962, en qualité de rapatriée de statut civil de droit local. Après avoir été installée aux camps de Bourg-Lastic (Puy-de-Dôme) puis au hameau de forestage de Jaussiers (Alpes de Haute-Provence), la famille B a été transférée, à compter du 31 janvier 1963, au camp d'hébergement et de transit de Bias (Lot-et-Garonne) au sein duquel l'intéressé est né et a résidé jusqu'au 21 juin 1967 avant de s'établir à la cité de Neuilly-Nemours de Largentière (Ardèche). M. B fait appel du jugement du 4 mars 2022 par lequel le tribunal administratif de Nîmes, estimant que la créance dont il se prévaut était prescrite à la date de la réclamation préalable présentée pour la première fois le 9 janvier 2020, a rejeté sa demande tendant à la condamnation de l'État à lui verser une somme de 53 000 euros en réparation des préjudices subis du fait du traitement qui lui a été réservé sur le territoire français en tant que membre de la famille d'une personne rapatriée d'Algérie anciennement de statut civil de droit local.

2. Aux termes du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative : " Les présidents des cours administratives d'appel, () les présidents des formations de jugement des cours () peuvent (), par ordonnance, rejeter (), après l'expiration du délai de recours () les requêtes d'appel manifestement dépourvues de fondement () ".

Sur les conclusions indemnitaires :

3. En premier lieu, aux termes du premier alinéa de l'article 1er de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat () toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis ". L'article 3 de la même loi dispose que : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement ". Lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d'obtenir l'indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens de ces dispositions, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. Le point de départ de la prescription quadriennale est la date à laquelle la victime est en mesure de connaître l'origine de ce dommage ou du moins de disposer d'indications suffisantes selon lesquelles ce dommage pourrait être imputable du fait de l'administration.

4. La réalité et l'étendue des préjudices résultant des conditions d'accueil et de vie de M. B durant son séjour au camp de transit de Bias et dans un logement de la cité de Neuilly-Nemours à Largentière étaient entièrement révélées à la date où il a quitté ce dernier logement alors qu'il était un jeune enfant. Il ne résulte pas de l'instruction que le représentant légal de M. B à cette date ou, en tout état de cause, M. B lors de sa majorité en 1984, n'auraient été en mesure ni d'apprécier ces préjudices, qui étaient connus et pouvaient être exactement mesurés, ni d'estimer que les conditions indignes qui ont été réservées sur le territoire français aux membres de la famille d'une personne rapatriée d'Algérie anciennement de statut civil de droit local et qui ont causé des préjudices pouvaient être imputables à l'Etat. Par ailleurs, le préjudice moral et les troubles dans les conditions d'existence liés à son séjour dans ces camps dont M. B indique souffrir encore aujourd'hui ne se rattachent pas à un fait générateur qui se répète dans le temps et ne présentent donc pas un caractère continu. Ces préjudices doivent, en conséquence, être rattachés à l'année de la cessation de leur fait générateur. Ainsi, les droits de créance ont été acquis dès la date de départ du logement de la cité de Neuilly-Nemours ou, en tout état de cause, dès 1984 et non, contrairement à ce que soutient M. B, à la date du 3 octobre 2018 qui ne correspond pas à une date de révélation du préjudice mais seulement à celle de la décision du Conseil d'Etat statuant sur un pourvoi portant sur la responsabilité de l'Etat du fait de ces conditions indignes. Le ministre des armées est donc fondé à opposer aux conclusions indemnitaires présentées pour la première fois le 9 mars 2020 par M. B la prescription quadriennale prévue par les dispositions précédemment citées de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968.

5. En second lieu, M. B a été orienté en classe préparatoire à l'apprentissage à l'issue de l'année scolaire de 6ème et, au cours de sa vie professionnelle, il a été parfois en situation de chômage ou n'a bénéficié que de revenus faibles, provenant en particulier de dispositifs d'aide sociale comme le revenu minimum d'insertion ou le revenu de solidarité active. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que cette orientation scolaire aurait eu un caractère injustifié et que les difficultés éprouvées par M. B durant la vie professionnelle seraient la conséquence de fautes commises par l'Etat à son égard autres que celles mentionnées au point précédent relatives aux conditions indignes d'accueil et de vie.

6. Il résulte de ce qui précède que la requête d'appel présentée par M. B est manifestement dépourvue de fondement et doit être rejetée par application des dispositions précédemment citées du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative. Par voie de conséquence, les conclusions au titre de l'article L. 761-1 du même code et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent également être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B, à Me Eric Passet et au ministre des armées.

Fait à Toulouse, le 14 décembre 2023.

Le président de la 1ère chambre,

A. Barthez

La République mande et ordonne au ministre des armées, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

N°22TL21098

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