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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA31-23TL00303

Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-23TL00303

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Toulouse
SectionCour administrative d'appel de Toulouse
N° DossierCAA31-23TL00303
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation4ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A B a demandé au tribunal administratif de Montpellier l'annulation de l'arrêté du 26 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Hérault a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi pour l'exécution de cette mesure d'éloignement.

Par un jugement n° 2205736 rendu le 30 décembre 2022, le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 31 janvier 2023, M. A B, représenté par Me Ruffel, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du 30 décembre 2022 ;

2°) d'annuler l'arrêté du préfet de l'Hérault du 26 juillet 2022 ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " dans le délai d'un mois à compter de l'arrêt à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

- les décisions en cause sont insuffisamment motivées et le préfet de l'Hérault n'a pas procédé à un examen complet de sa situation personnelle ;

- les mêmes décisions sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation s'agissant de ses attaches privées et familiales et méconnaissent ainsi l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences de ses décisions sur sa situation personnelle et méconnu l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en invoquant l'existence d'une menace pour l'ordre public ;

- le préfet a commis une erreur de fait s'agissant de l'existence de risques en cas de retour dans son pays d'origine ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision en cause est insuffisamment motivées et le préfet de l'Hérault n'a pas procédé à un examen complet de sa situation personnelle ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en ce qu'il serait exposé à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dans son pays d'origine.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 novembre 2023, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 22 novembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 18 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Jazeron, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant turc né le 7 février 1991 à Varto (Turquie), déclare être entré sur le territoire français au mois de novembre 2014 en provenance d'Italie où il aurait séjourné pendant une durée de trois ans. Par deux arrêtés pris les 28 octobre 2016 et 26 juillet 2019, le préfet de l'Hérault a rejeté ses deux premières demandes de titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français. Le second de ces arrêtés portait également interdiction de retour sur ledit territoire pour une durée d'un an. Les recours introduits par M. B contre ces deux arrêtés préfectoraux ont été rejetés par le tribunal administratif de Montpellier et les appels formés par l'intéressé contre les jugements rendus par ce tribunal ont été définitivement rejetés par la cour administrative d'appel de Marseille. M. B a déposé une nouvelle demande de titre de séjour le 21 février 2022, mais, par un arrêté du 26 juillet 2022, le préfet de l'Hérault lui a opposé un nouveau refus et l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours. Par la présente requête, M. B relève appel du jugement du 30 décembre 2022 par lequel le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cet arrêté.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

En ce qui concerne les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, l'arrêté en litige mentionne les éléments de droit et de fait sur lesquels le préfet de l'Hérault s'est fondé pour rejeter la demande de titre de séjour déposée par M. B et pour l'obliger à quitter le territoire français. Il précise notamment que l'intéressé s'est marié le 30 avril 2016 en France avec une compatriote titulaire d'une carte de séjour temporaire et que deux filles sont nées de cette union les 29 septembre 2015 et 2 janvier 2020 à Montpellier. Par conséquent, les décisions contestées sont suffisamment motivées. Il ne ressort par ailleurs ni de cette motivation, ni des autres pièces du dossier, que le préfet n'aurait pas procédé à un examen complet de la situation du requérant avant de prendre son arrêté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Selon l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit à un regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

4. Il ressort des pièces du dossier que M. B est présent en France depuis au moins le mois de septembre 2015, soit près de sept années à la date de l'arrêté en litige, malgré les deux précédentes mesures d'éloignement prises à son encontre dont la légalité a été confirmée par les juridictions administratives. Le requérant s'est marié en 2016 avec une compatriote avec laquelle il a eu deux filles désormais âgées de deux et sept ans et la cellule familiale est hébergée à Montpellier par des membres de sa belle-famille. Si l'épouse de M. B possède une carte de séjour temporaire d'un an depuis le 29 juillet 2021 et si sa fille aînée est scolarisée depuis le 3 septembre 2018, les deux époux ne justifient d'aucune intégration sociale ou professionnelle particulière sur le territoire national, ni d'aucune circonstance de nature à faire obstacle à leur retour éventuel dans leur pays d'origine où résident au moins la mère de l'appelant et ses six frères et sœurs. Eu égard aux conditions de séjour de M. B et de sa cellule familiale en France, les décisions contestées ne portent pas à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis. Par suite, le préfet de l'Hérault n'a méconnu ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le requérant ne peut à cet égard utilement se prévaloir des énonciations de la circulaire du ministère de l'intérieur du 28 novembre 2012 relative aux conditions d'examen des demandes d'admission au séjour déposées par des ressortissants étrangers en situation irrégulière, laquelle n'a pas valeur règlementaire.

5. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs, mais également à celles qui ont pour effet d'affecter leur situation d'une manière suffisamment directe et certaine.

6. Il résulte de ce qui a été exposé au point 4 du présent arrêt que les décisions en litige n'ont pas nécessairement pour effet de séparer les filles mineures de M. B de l'un de leurs parents. Il ne ressort par ailleurs d'aucune pièce du dossier que ces enfants ne pourraient pas poursuivre une scolarité normale hors de France. Dans ces conditions, les décisions en cause ne portent pas atteinte à l'intérêt supérieur des filles de l'appelant et ne méconnaissent donc pas les stipulations précitées de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

7. En quatrième lieu, selon l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / () ". En présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de ces dispositions, il appartient au préfet de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle de l'intéressé au séjour par la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, puis, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette hypothèse, un demandeur qui justifie d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là même, des " motifs exceptionnels " exigés par la loi.

8. D'une part, il résulte de ce qui a été dit précédemment que M. B ne peut être regardé comme justifiant de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels au titre de sa vie privée et familiale. D'autre part, le requérant ne justifie pas davantage d'une intégration professionnelle réelle sur le territoire national en se bornant à se prévaloir de promesses de recrutement datées de 2016 et 2018 portant sur des emplois ne nécessitant pas de compétences particulières. Par conséquent, le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'application de l'article L. 435-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, l'autorité préfectorale n'a pas porté une appréciation manifestement erronée s'agissant des conséquences de ses décisions sur la situation personnelle de l'appelant.

9. En cinquième lieu, l'arrêté en litige mentionne que le requérant est défavorablement connu des services de police pour des faits d'usage de faux document administratif commis le 18 mai 2018 et de faux dans un document administratif commis le 26 mai 2020. Les faits ainsi reprochés n'ont toutefois donné lieu à aucune suite pénale et ne sont en tout état de cause pas suffisants pour considérer le comportement de l'intéressé comme constituant une menace pour l'ordre public au sens des dispositions des articles L. 412-5 et L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, l'appelant est fondé à soutenir que les motifs de l'arrêté critiqué sont entachés d'une erreur d'appréciation sur ce point. Il résulte toutefois de l'instruction que le préfet de l'Hérault aurait pris la même décision de refus de séjour s'il s'était seulement fondé sur les autres motifs contenus dans ledit arrêté, lesquels suffisaient à justifier légalement ce refus ainsi qu'il résulte de ce qui a été précisé aux points précédents.

10. En sixième lieu, les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français n'ayant ni pour objet ni pour effet de fixer par elles-mêmes le pays vers lequel le requérant pourrait être renvoyé, l'intéressé ne peut utilement invoquer à leur encontre l'éventuelle erreur de fait commise par le préfet de l'Hérault s'agissant des risques auxquels il serait exposé en Turquie. Le moyen soulevé en ce sens ne peut donc qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

11. En premier lieu, l'arrêté contesté vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et mentionne que M. B n'allègue pas encourir des risques pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine. Dès lors, la décision fixant le pays de renvoi est suffisamment motivée. Il ne ressort par ailleurs d'aucune pièce du dossier que le requérant aurait communiqué des informations étayées aux services préfectoraux sur les risques auxquels il se prétend exposé en Turquie. Par voie de conséquence, la décision en cause ne peut être regardée comme entachée d'un défaut d'examen.

12. En second lieu, selon les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

13. L'appelant soutient qu'il serait exposé à des risques pour sa vie et sa sécurité dans son pays d'origine en raison de ses origines kurdes et souligne qu'il a bénéficié d'un titre de séjour portant la mention " humanitaire " lors de son passage en Italie. Il n'apporte toutefois pas le moindre commencement de preuve à l'appui de ses allégations et n'établit donc toujours pas la réalité et l'actualité des menaces invoquées en cas de retour en Turquie. Par suite et alors au surplus que la demande d'asile déposée par l'intéressé en France le 21 mars 2016 n'a pas abouti, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées ne peut qu'être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement du 30 décembre 2022, le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Hérault du 26 juillet 2022.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

15. Le présent arrêt rejette les conclusions en annulation présentées par le requérant et n'implique dès lors aucune mesure d'exécution particulière au titre des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative. Par voie de conséquence, les conclusions présentées par l'intéressé aux fins d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être également rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative s'opposent à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme quelconque à verser à l'appelant au titre des frais non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de l'Hérault.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Chabert, président,

M. Teulière, président assesseur,

M. Jazeron, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.

Le rapporteur,

F. JazeronLe président,

D. Chabert

La greffière,

N. Baali

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et de l'outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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