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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA31-23TL01705

Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-23TL01705

mardi 24 juin 2025

JuridictionCour administrative d'appel de Toulouse
SectionCour administrative d'appel de Toulouse
N° DossierCAA31-23TL01705
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantBAYOL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme G E, Mme B H, agissant en qualité d'administratrice légale de son fils mineur C E, et Mme D F, agissant en qualité d'administratrice légale de son fils mineur A E, ont demandé au tribunal administratif de Montpellier de condamner la commune de Cazilhac à leur verser la somme globale de 144 689,25 euros en réparation des préjudices qu'ils ont subis à la suite du décès de leur frère et père, J E.

Par un jugement n° 2004307 du 12 mai 2023, le tribunal administratif de Montpellier a condamné la commune de Cazilhac à verser à Mme E, et à Mmes H et F, agissant en qualité de représentantes légales des enfants mineurs C et A E, les sommes respectives de 10 900 euros, 30 400 euros et 33 000 euros en réparation de leurs préjudices.

Procédure devant la cour :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 12 juillet 2023 et les 4 mars et 3 juin 2025, ce dernier n'ayant pas été communiqué, la commune de Cazilhac, représentée par Me Pilone, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 12 mai 2023 du tribunal administratif de Montpellier ;

2°) de rejeter la demande présentée par Mme E et par Mmes H et F agissant au nom de leurs fils mineurs C et A E devant le tribunal ;

3°) à titre subsidiaire, de laisser une part de responsabilité de 80 % à la charge de J E dans la survenance de son décès et de limiter la condamnation prononcée à son encontre au titre du préjudice d'affection subi par les enfants C et A E à la somme de 2 000 euros chacun, après application du partage de responsabilité précité dans la limite d'une indemnité maximale de 10 000 euros chacun ;

4°) de condamner K à la relever et à la garantir de tout condamnation prononcée à son encontre ;

5°) de mettre solidairement à la charge de Mme E et de Mmes H et F, administratrices légales de leurs enfants mineurs C et A E, et de K une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

À titre principal, elle n'a commis aucune faute dans l'exercice de ses pouvoirs de police dès lors que :

- le risque d'éboulement depuis la falaise s'étend également à la commune voisine de Saint-Laurent-le-Minier, située dans le département du Gard, selon le rapport du Bureau de recherches géologiques et minières, lequel établit l'existence d'un risque d'éboulement multi-territorial ; en revanche, c'est à tort que le tribunal a écarté la responsabilité de K alors que, en application des dispositions du 3° de l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales, seul le représentant de K dans le département est compétent pour édicter des mesures destinées à assurer la sécurité publique dont le champ d'application excède le territoire d'une commune ;

- en s'abstenant de faire usage de leur pouvoir de police générale pour édicter un arrêté en vue de sécuriser le massif rocheux en litige et prendre les mesures à même de prévenir un éboulement, alors que plusieurs mouvements de terrain se sont déjà produits sur le territoire des communes de Cazilhac, de Gorniès et de Saint-Laurent-le-Minier, les préfets de l'Hérault et du Gard ont commis une faute de nature à engager la responsabilité de K ; a minima, la responsabilité de K pourrait être engagée dès lors que le préfet de l'Hérault avait connaissance du risque de chute de pierres dans les communes de Cazilhac et de Gorniès ;

- n'ayant pas connaissance de l'existence d'un risque d'éboulement au droit de la falaise en litige, dont elle a découvert l'existence uniquement à la suite de la communication du rapport du Bureau de recherches géologiques et minières et des réunions organisées avec ce dernier, elle n'était pas en mesure d'agir pour prévenir la réalisation de ce risque ; en outre, elle n'est couverte par aucun plan de prévention des risques relatifs aux éboulements, et les services préfectoraux n'ont jamais porté à sa connaissance l'existence d'un tel risque.

À titre subsidiaire, elle doit être exonérée de sa responsabilité en raison de l'existence d'un cas de force majeure et d'une faute de la victime ayant contribué à la survenance de l'accident :

- la chute de pierres en litige présente un caractère extérieur, imprévisible et irrésistible de nature à caractériser l'existence d'un cas de force majeure : cet événement n'a été rendu possible que par l'action météorologique de la pluie et du vent lesquels ont précipité la chute de pierres ; aucun incident de ce type n'a eu lieu sur le parking ou n'a été répertorié dans une carte d'aléas ou un plan de prévention des risques ou porté à sa connaissance ; les deux éboulements qui ont eu lieu en 1958 et en 2017 n'ont pas de lien avec l'accident dès lors que le premier s'est produit il y a plus de soixante ans à plus de 500 mètres du lieu de l'accident et que le second a eu lieu à plus de trois kilomètres de ce lieu, sur le territoire d'une autre commune ;

- le maire ne disposait pas des bases de données lui permettant de connaître la survenance de précédents éboulements et n'était pas tenu de mettre en œuvre ses pouvoirs de police pour prévenir un risque naturel dont il ne pouvait pas objectivement se douter ; la préfète du Gard indique elle-même ne pas avoir été informée d'un risque d'éboulement sur les lieux de l'accident, ce qui est normal dès lors qu'aucune chute de pierres n'avait été constatée jusqu'à présent ;

- le risque de chute de pierres était signalé par un panneau de signalisation routière positionné le long de la portion de route départementale D25 située à l'opposé du lieu de l'accident ; la circonstance qu'un panneau ait été implanté à la fin de l'aire de stationnement où s'est produit l'accident pour annoncer un risque se trouvant à une distance hors agglomération de 100 ou 200 mètres démontre que la commune, comme le département, n'avaient pas connaissance de l'existence d'un risque de chute de pierres touchant le lieu même de l'accident ;

- l'arrêté du président du conseil départemental de l'Hérault du 8 août 2018 élargissant le périmètre de protection des personnes et des usagers de la route départementale D25 à la suite de l'accident du 6 août précédent démontre que cet axe a déjà connu des éboulements par le passé, mais dans un secteur éloigné de la zone en litige ;

- elle doit également être exonérée de sa responsabilité en raison de la faute de la victime, laquelle a contribué à la survenance de l'accident dans une proportion devant être fixée à 80 % de ses conséquences dommageables : M. E, qui connaissait bien la configuration des lieux et avait pris l'habitude de s'y rendre pour camper, a pris un risque en s'installant avec son camping- car toute une nuit le long d'une falaise dont il ne pouvait ignorer la dangerosité potentielle, pas plus que n'a pu lui échapper la présence d'un panneau de signalisation avertissant de l'existence d'un risque de chute de pierres situé au-delà de l'aire de stationnement et dont la présence a été relevée par les services de gendarmerie dans le cadre de leur enquête ;

- l'apposition d'une signalétique supplémentaire à destination des usagers de l'aire de stationnement était parfaitement superfétatoire dès lors que le panneau de signalisation situé à proximité de cette aire est de nature à les informer du risque de chute de pierres lequel est commun à l'ensemble de la route départementale D25.

Sur son appel en garantie :

- elle est fondée à appeler en garantie K au regard du caractère multi-territorial des éboulements le long de la vallée de L et de sa connaissance de ce risque au regard de l'étude réalisée par le Bureau de recherches géologiques et minières.

Sur le préjudice indemnisable :

- l'indemnité allouée à C et A E au titre de leurs préjudices d'affection doit être ramenée à 2 000 euros chacun après application du partage de responsabilité précité, dans la limite de la somme maximale de 10 000 euros par enfant, dès lors que ces derniers n'étaient pas en contact permanent avec leur père, ce dernier ne disposant que d'un droit de visite et d'hébergement annuel très résiduel et leur résidence ayant été fixée au domicile de leur mère.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 7 mars 2024 et le 11 mars 2025, Mme E, M. C E, devenu majeur, et Mme F, agissant en qualité d'administratrice légale de son fils mineur A E, représentés par Me Bayol, demandent à la cour :

1°) de rejeter la requête de la commune de Cazilhac ;

2°) par la voie de l'appel incident, de réformer le jugement attaqué et de porter les indemnités auxquelles la commune de Cazilhac a été condamnée à la somme de 4 289,25 euros s'agissant de l'indemnité due à Mme E en remboursement des frais d'obsèques exposés et à celle de 14 600 euros, à parfaire, s'agissant de l'indemnité due à M. C E au titre de son préjudice économique ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Cazilhac une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la responsabilité de la commune de Cazilhac est engagée en raison de la carence de son maire dans l'exercice de ses pouvoirs de police : aucune signalétique routière n'indiquait le risque de chute de pierres et il existe une carence dans la réalisation des mesures de contrôle et des travaux de nature à prévenir la survenance d'un éboulement, alors que la configuration des lieux laissait présager un degré élevé de dangerosité ; en outre, les vérifications menées à la suite de l'accident et les mesures de sécurité drastiques en découlant ont confirmé l'extrême dangerosité du site ;

- la commune de Cazilhac a autorisé le stationnement sur l'aire en litige alors que l'administration avait une connaissance parfaite des risques d'éboulement de la falaise, et ce depuis 1958 et 2017 selon le rapport du Bureau de recherches géologiques et minières ; ce stationnement aurait dû être interdit et une signalétique aurait dû être mise en place ;

- contrairement à ce que soutient la commune, la victime, qui est un touriste demeurant dans les Alpes-Maritimes, n'a pas participé à la survenance de l'accident et ignorait le risque d'éboulement ;

- le panneau de signalisation dont se prévaut la commune n'était pas positionné dans le sens de circulation de la victime et était donc invisible pour celle-ci ; en tout état de cause, aucun panneau ne signale la dangerosité du site qui aurait dû être fermé au stationnement ;

- ils sont fondés, par la voie de l'appel incident, à réclamer le versement des indemnités suivantes en réparation de leurs préjudices :

* 4 289,25 euros toutes taxes comprises au titre des frais d'obsèques exposés par Mme E ;

* 14 600 euros au titre du préjudice économique subi par C E, cette somme incluant une indemnité complémentaire de 4 200 euros correspondant à la somme de 200 euros par mois sur la période comprise entre janvier 2023 et septembre 2024, ce dernier étant toujours scolarisé depuis sa majorité et à la charge de sa mère.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 avril 2024, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, dans l'hypothèse où la responsabilité de K serait engagée, à ce que les indemnités allouées par la cour soient fixées aux mêmes montants que ceux retenus par la commune de Cazilhac dans ses écritures.

Il soutient que :

- l'appel en garantie présenté par la commune de Cazilhac doit être rejeté dès lors que K n'avait pas connaissance des risques d'éboulement sur le secteur ; en outre, la gestion de la route départementale D25 relève des départements de l'Hérault et du Gard et l'aire de stationnement des Forces relève de la compétence de la commune de Cazilhac ;

- les zones dans lesquelles des chutes de pierres se sont produites par le passé n'ont été recensées par le Bureau de recherches géologiques et minières qu'à la suite de la mission d'évaluation des risques résiduels diligentée à sa demande après l'accident en vue de formuler des recommandations à destination des gestionnaires d'infrastructures ; sur ce point, le compte-rendu de visite du 9 août 2018 mentionne que les deux précédents éboulements rocheux ne sont pas documentés concernant les dates et les volumes de roches concernés ;

- en revanche, la commune de Cazilhac aurait pu, en sa qualité de propriétaire des terrains d'assiette de la falaise, et d'autorité compétente pour ouvrir l'aire de stationnement au public, procéder elle-même à une recherche d'antériorité des événements survenus dans le secteur sur le site internet www.georisques.gouv.fr ;

- la jurisprudence écarte la responsabilité de K lorsque l'éboulement concerne une infrastructure dont la gestion ne lui incombe pas ;

- les mesures qui auraient pu, le cas échéant, être prises pour prévenir l'accident en litige sur le fondement des dispositions du 1° et du 5° de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales, au rang desquelles figure la sécurisation de l'aire de stationnement ouverte au public, n'excèdent pas le territoire communal ;

- en tout état de cause, dans l'hypothèse où la responsabilité de K serait retenue, il y aurait lieu de retenir les montants d'indemnisation tels que proposés par la commune de Cazilhac dans ses écritures.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 mars 2025, le préfet du Gard conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- le maire de Cazilhac doit être tenu pour responsable des risques d'éboulements sur sa commune sur le fondement des dispositions du 5° de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales et de l'article L. 2212-4 du même code, d'autant que l'aire de stationnement des Forces appartient à la commune et que sa gestion relève en totalité de sa compétence ;

- K n'avait pas connaissance des risques d'éboulement sur le secteur et il n'a jamais été interpellé sur une quelconque situation à risque sur le secteur concerné ; en outre, la gestion de la route départementale D25 en pied de falaise relève de la compétence des départements du Gard et de l'Hérault ;

- le risque de chute de pierres présente un caractère imprévisible et inéluctable ; en outre, la surveillance des sites exposés à tel risque incombe aux communes, notamment par la pose de panneaux d'information ;

- il n'appartient pas au préfet de se substituer au maire dans l'exercice de ses pouvoirs de police ; conformément à l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales, le préfet n'est tenu d'intervenir qu'en cas d'inaction du maire et après mise en demeure de ce dernier ;

- la substitution du préfet au maire n'est pas automatique, même si le maire appelle son attention sur une situation à risques excédant les capacités de la commune ; le préfet n'intervient qu'en présence d'un péril grave et d'une situation particulièrement dangereuse pour l'ordre public et que la mesure présente un caractère indispensable ; en outre, il ne lui appartenait pas de se substituer au maire d'une commune située dans le département de l'Hérault, soit au-delà des limites territoriales du département du Gard.

La requête a été communiquée au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires lequel n'a pas produit d'observations.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 mai 2025, le ministre K, ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la responsabilité de K ne peut être recherchée sur le fondement des dispositions du 3° de l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales dès lors que seule la commune de Cazilhac est en mesure de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité des usagers du lieu de survenance de l'accident ;

- à supposer que la responsabilité de K puisse être recherchée sur ce fondement, il n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité ;

- l'accident en litige est imputable à la seule imprudence fautive de la victime, laquelle ne pouvait ignorer la nature exacte du risque en sa qualité de camping-cariste expérimenté ;

- il n'existe pas de lien causalité direct et certain entre cet accident entre l'éventuelle faute commise par K dans l'exercice de ses pouvoirs de police et le préjudice allégué, ce dernier n'étant que la conséquence directe et exclusive de la situation dangereuse dans laquelle la victime s'est elle-même placée en adoptant un comportement imprudent.

Par une ordonnance du 17 avril 2025, la clôture d'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 3 juin 2025 à 12 heures.

Par une lettre du 3 juin 2025, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l'arrêt à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce que les conclusions à fin d'indemnisation présentées, à titre subsidiaire, à l'encontre de K sont fondées sur une cause juridique distincte et ont été présentées postérieurement à l'expiration du délai contentieux, de sorte qu'elles constituent une demande nouvelle irrecevable devant le tribunal.

Des observations, en réponse à ce moyen d'ordre public, présentées pour la commune de Cazilhac, ont été enregistrées le 9 juin 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme El Gani-Laclautre, première conseillère,

- les conclusions de Mme Perrin, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Triquet, représentant la commune de Cazilhac.

Considérant ce qui suit :

1. Au soir 6 au 7 août 2018, vers 23h00, M. J E, camping-cariste, est décédé après avoir été heurté par un bloc rocheux en provenance de la falaise surplombant l'aire de stationnement des Forces située sur le long de la route départementale D25 sur le territoire de la commune de Cazilhac (Hérault) où ce dernier avait entrepris de passer la nuit en compagnie d'un couple d'amis également camping-caristes. Par une lettre du 2 avril 2020, reçue le 16 avril suivant, Mme E, sœur de la victime, et Mmes H et F, agissant respectivement en qualité de représentantes légales de leurs fils mineurs C E et A E, enfants de la victime, ont saisi la commune de Cazilhac d'une demande préalable d'indemnisation de leurs préjudices. Le silence gardé par la commune sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet. Par un jugement du 12 mai 2023, le tribunal administratif de Montpellier a condamné la commune de Cazilhac à verser à Mme E, à Mmes H et F, agissant en qualité de représentantes légales des enfants mineurs C et A E, les sommes respectives de 10 900 euros, 30 400 euros et 33 000 euros en réparation de leurs préjudices. La commune de Cazilhac relève appel de ce jugement. Par la voie de l'appel incident, Mme E et M. C E, devenu majeur, demandent à la cour de porter à 4 289,25 euros et à 14 600 euros les indemnités que la commune de Cazilhac a été condamnée à leur verser respectivement au titre des frais d'obsèques exposés et du préjudice économique.

Sur la responsabilité de la commune de Cazilhac :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 3221-4 du code général des collectivités territoriales : " Le président du conseil départemental gère le domaine du département. À ce titre, il exerce les pouvoirs de police afférents à cette gestion, notamment en ce qui concerne la circulation sur ce domaine, sous réserve des attributions dévolues aux maires par le présent code et au représentant de K dans le département ainsi que du pouvoir de substitution du représentant de K dans le département prévu à l'article L. 3221-5 ". Aux termes de l'article L. 2213-1 du même code : " Le maire exerce la police de la circulation sur les routes nationales, les routes départementales et l'ensemble des voies publiques ou privées ouvertes à la circulation publique à l'intérieur des agglomérations, sous réserve des pouvoirs dévolus au représentant de K dans le département sur les routes à grande circulation. À l'extérieur des agglomérations, le maire exerce également la police de la circulation sur les voies du domaine public routier communal et du domaine public routier intercommunal, sous réserve des pouvoirs dévolus au représentant de K dans le département sur les routes à grande circulation ".

3. Il résulte de ces dispositions que le département, en tant que propriétaire du domaine, est seul compétent pour opérer tous travaux d'aménagement ou d'entretien de son domaine routier, y compris à l'intérieur des agglomérations, dès lors que ces travaux ne privent pas de leur portée les compétences détenues par le maire au titre de ses pouvoirs de police de la circulation. Il résulte de ces mêmes dispositions que le maire d'une commune est seul compétent, dans le cadre de ses pouvoirs de police de la circulation, pour décider de la mise en place de dispositifs de sécurité sur les routes départementales à l'intérieur de l'agglomération et sur le territoire de sa commune, dès lors que ces dispositifs n'ont ni pour objet, ni pour effet, de modifier l'assiette de la route départementale. Les dommages résultant de la mise en œuvre ou de l'absence de mise en œuvre de ces pouvoirs de police entraînent, le cas échéant, la responsabilité de la seule commune.

4. Il est constant que l'accident en litige s'est produit sur le territoire de la commune de Cazilhac dans le département de l'Hérault. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que l'aire de stationnement des Forces, située sur l'assiette de la route départementale D25, dont elle constitue l'accessoire, se trouverait à l'intérieur de l'agglomération de Cazilhac. Il est établi au dossier qu'elle ne constitue pas une voie du domaine public routier communal ou intercommunal sur laquelle s'exercent les pouvoirs conférés au maire en matière de police de la circulation et du stationnement. Par suite, contrairement à ce que soutiennent les consorts E, le maire de Cazilhac, qui n'est investi d'aucune compétence en matière de police de la circulation et du stationnement sur la route départementale D25, et ses accessoires, n'a commis aucune faute en n'édictant pas de mesures en vue d'interdire le stationnement des véhicules sur cette aire et en n'y apposant pas de dispositif particulier signalant un risque d'éboulement par chute de pierres ou de blocs rocheux. De telles prérogatives incombent, au contraire, au département de l'Hérault en sa qualité de gestionnaire de la voirie routière départementale, ainsi que cela résulte, d'une part, du relevé de décisions établi à la suite de la réunion de coordination organisée par les services de K le 9 août 2018, à l'issue de laquelle le département de l'Hérault a fait installer sur l'aire des Forces une barrière destinée à y interdire tout stationnement, et, d'autre part, de l'arrêté du président du conseil départemental de l'Hérault du 17 août 2018 interdisant tout stationnement en bordure de la route départementale D25 à Cazilhac.

5. En second lieu, aux termes de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : () / 5° Le soin de prévenir, par des précautions convenables, et de faire cesser, par la distribution des secours nécessaires, les accidents () tels que () les éboulements de terre ou de rochers (), de pourvoir d'urgence à toutes les mesures d'assistance et de secours et, s'il y a lieu, de provoquer l'intervention de l'administration supérieure () ".

6. Aux termes de l'article L. 2212-4 du même code : " En cas de danger grave ou imminent, tel que les accidents naturels prévus au 5° de l'article L. 2212-2, le maire prescrit l'exécution des mesures de sûreté exigées par les circonstances ". L'article L. 2215-1 de ce code dispose que : " La police municipale est assurée par le maire, toutefois : / 1° le représentant de K dans le département peut prendre, pour toutes les communes du département ou plusieurs d'entre elles, et dans les cas où il n'y aurait pas été pourvu par les autorités municipales, toutes les mesures relatives au maintien de la salubrité, de la sûreté et de la tranquillité publique ; Ce droit ne peut être exercé par le représentant de K dans le département à l'égard d'une seule commune qu'après une mise en demeure au maire restée sans résultat () ".

7. En application de ces dispositions, il incombe au maire, en vertu de ses pouvoirs de police générale, de prendre les mesures appropriées pour lutter, sur le territoire de la commune, contre les accidents naturels tels que les éboulements de terre ou de rochers. Le préfet, amené à constater la carence du maire dans l'exercice de ses pouvoirs de police, peut se substituer à cette autorité après une mise en demeure restée sans résultat. L'éventuelle carence du maire à faire usage de ses pouvoirs de police pour prendre de telles mesures est susceptible d'engager la responsabilité de la commune pour faute.

8. Il ne résulte pas de l'instruction que, dans les jours ou les semaines précédant l'accident mortel survenu le lundi 6 août 2018, le maire de Cazilhac aurait disposé d'éléments d'information suffisants de nature à établir l'existence d'un risque d'éboulement rocheux ou la présence d'instabilités rocheuses au niveau de la falaise surplombant l'aire de stationnement des Forces et, partant, l'existence d'un risque pour la sécurité des personnes se trouvant à cet endroit qui, situé en bordure immédiate de la route, n'avait, au surplus, pas vocation à accueillir un stationnement prolongé. Il ne résulte pas plus de l'instruction que le maire aurait été alerté sur l'existence d'un danger grave ou imminent commandant une intervention urgente dans le cadre des pouvoirs de police dont il est investi en application des dispositions précitées du 5° de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales et de celles de l'article L. 2212-4 du même code. En particulier, il ne résulte pas de l'instruction que des chutes de pierres auraient eu lieu par le passé au droit de l'aire de stationnement des Forces . De même, il n'est pas établi au dossier que la falaise surplombant l'aire de stationnement ait donné lieu, avant la survenance de l'accident, à un suivi géotechnique révélant l'existence et l'importance d'un aléa d'éboulement par chute de pierres ou de blocs de pierre localisés dans la zone de cet accident, et dont les conclusions auraient été portées à la connaissance du maire de la commune de Cazilhac. Ainsi que l'affirme la préfète du Gard dans ses écritures, K n'avait pas connaissance de tels risques, et son attention n'a jamais été appelée sur une quelconque situation dangereuse dans cette zone, très localisée, que constitue l'aire des Forces. Sur ce point, ainsi que cela résulte du compte-rendu établi par le Bureau de recherches géologiques et minières le 9 août 2018, soit trois jours après l'accident, les données contenues dans la base nationale de mouvements de terrain ne recensaient que deux éboulements rocheux le long de la vallée de L, cours d'eau servant de frontière naturelle entre les départements du Gard et de l'Hérault, le premier survenu à une distance approximative de 500 mètres du lieu de l'accident mais en 1958, soit 60 ans auparavant, tandis que le second éboulement est survenu au mois de décembre 2017 à plusieurs kilomètres de ce lieu, de surcroît sur le territoire d'une autre commune, celle de Saint-Laurent-le-Minier, située dans le Gard. De plus, l'éboulement de 2017 n'a été répertorié qu'au mois d'août 2018 après l'accident en litige. De même, il résulte du compte-rendu établi lors de la seconde visite de terrain opérée le 14 août 2018 qu'il n'existait plus de nouvelles fragilités de blocs sur la route départementale D25 au droit de l'aire de stationnement des Forces, ce qui a alors conduit le Bureau de recherches géologiques et minières à formuler un avis favorable à la réouverture de cette voie de circulation. Cet avis était assorti de préconisations à destination du seul département de l'Hérault, en sa qualité de gestionnaire de la voirie départementale, à l'exclusion du maire de la commune de Cazilhac. Au rang de ces préconisations figuraient l'interdiction temporaire de l'accès à l'aire de stationnement des Forces en attendant une sécurisation durable du secteur, un suivi régulier du risque de chutes de blocs de pierre le long de la route départementale D25, l'interdiction du stationnement sur cette voie à plus long terme et, de manière plus globale, l'engagement d'études en vue de sécuriser les portions d'itinéraires les plus exposés, notamment au droit des couloirs d'éboulis identifiés sur cette voie. Ces préconisations démontrent qu'il n'existait pas de cartographie précise de l'aléa de chute de pierres dans la zone de l'accident dont la commune de Cazilhac aurait été informée. Dans les circonstances de l'espèce, eu égard aux informations à sa disposition, il ne résulte pas de l'instruction que le maire de Cazilhac aurait eu connaissance d'un risque d'éboulement au droit de l'aire de stationnement des Forces exposant tout ou partie des personnes présentes sur cette aire, qui n'avait pas vocation à accueillir un stationnement prolongé, à un danger grave ou imminent avant le 6 août 2018 qui aurait dû contraindre son maire de faire usage de ses pouvoirs de police, alors que la soudaineté de l'éboulement survenu ne permettait pas l'anticipation de sa survenance par l'autorité municipale et que la gestion de la voirie départementale et l'exercice de la police de la circulation et du stationnement sur ce domaine routier incombaient, ainsi qu'il a été dit précédemment, au département de l'Hérault.

9. Il est constant qu'un éboulement d'ampleur a eu lieu au cours de l'année 1958 sur le territoire de la commune de Cazilhac au cours duquel un bloc rocheux d'un volume de 60 m3 s'est détaché de la montagne pour se propager jusque dans le lit mineur de L, selon le compte-rendu établi par le Bureau de recherches géologiques et minières du 9 août 2018 précité. Toutefois, cet événement ancien, qui s'est produit il y a plus de 60 ans, à 500 mètres du lieu de l'accident, n'a pas été suivi d'autres éboulements documentés sur le territoire de la commune de Cazilhac et, en particulier, à proximité du lieu-dit Les Forces nécessitant la mise en place, dans cet endroit précis, de mesures particulières pour sécuriser les parois rocheuses ou prévenir les usagers de cette aire de stationnement d'un risque d'éboulement. Si les chutes de pierres, présentent, par principe, dans un secteur montagneux soumis à des aléas géologiques et climatiques, un caractère contingent, il ne résulte pas de l'instruction que la falaise ait, à l'endroit de l'accident, donné lieu de la part des services de K ou du département de l'Hérault à des études géotechniques particulières ou qu'elle ait fait l'objet d'une évaluation ayant mis en évidence un aléa lié aux chutes de blocs de pierre. S'il est également constant que des éboulements ont été inventoriés en plus grand nombre sur le territoire de la commune voisine de Saint-Laurent-le-Minier, située dans le département du Gard, avec en dernier lieu, à la fin de l'année 2017, la chute de deux blocs rocheux d'un volume de plus de 10m3 chacun ayant atteint et dépassé la route départementale D25, il ne résulte toutefois pas de l'instruction que la partie de la falaise surplombant l'aire de stationnement des Forces, qui se situe à plusieurs kilomètres du lieu de cet éboulement, ait connu de tels incidents par le passé ou dans un temps plus contemporain de l'accident en litige nécessitant la mise en place en urgence de mesures de sécurité telles que la pose de filets, la réalisation de purges rocheuses et de déroctages ciblés ou l'apposition d'une signalétique particulière spécifique à cette aire en complément du panneau apposé par le département de l'Hérault signalant le risque de chutes de pierres inhérent à la présence des falaises, tout le long de la route départementale D25. À cet égard, il résulte de l'instruction, en particulier du croquis de l'accident et du relevé de cotes établis dans le cadre de l'enquête diligentée par les services de gendarmerie, que ce panneau de signalisation se trouvait à l'opposé de la route départementale, à une distance d'environ une dizaine de mètres du camping-car de la victime, laquelle a, selon les témoignages recueillis, passé la soirée à l'extérieur de son véhicule en compagnie d'un couple d'amis de sorte que cette signalétique était, en tout état de cause, visible des personnes présentes sur les lieux de l'accident.

10. Dans ces conditions, eu égard à la topographie naturelle du lieu de l'accident, aux moyens à sa disposition, et compte-tenu de son niveau de connaissance du risque, le maire de Cazilhac ne peut, dans les circonstances de l'espèce, être regardé comme ayant fait preuve d'une carence fautive dans l'exercice des pouvoirs de police en n'édictant pas des mesures nécessaires, suffisantes et proportionnées pour prévenir le risque d'éboulement en provenance de la falaise surplombant l'aire de stationnement des Forces. Dès lors, c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal a estimé que le maire de Cazilhac a commis une faute de nature à engager la responsabilité de la commune en s'abstenant de faire usage de ses pouvoirs de police et condamné la commune à indemniser Mme E, M. C E et Mme F, agissant en qualité de représentante légale de son fils mineur A E, des préjudices qu'ils ont subis du fait du décès de leur frère et père J E. Par suite, la demande indemnitaire présentée par les consorts E devant le tribunal doit être rejetée en tant qu'elle est dirigée contre la commune de Cazilhac. Il résulte de ce qui précède que l'appel en garantie présenté contre l'Etat par la commune de Cazilhac, dont la responsabilité n'est pas engagée, se trouve dépourvu d'objet et doit être rejeté par voie de conséquence.

11. Il appartient toutefois à la cour, saisie de l'ensemble du litige par l'effet dévolutif de l'appel, d'examiner les conclusions présentées à titre subsidiaire par Mme E, M. C E et Mme F, agissant en qualité de représentante légale de son fils mineur A E, devant le tribunal administratif et tendant à l'engagement de la responsabilité de K.

À titre subsidiaire, sur la responsabilité de K :

12. Dans leur demande devant le tribunal enregistrée le 1er octobre 2020, Mme E, M. C E et Mme F, agissant en qualité de représentante légale de son fils mineur A E, ont seulement entendu engager la responsabilité de la commune de Cazilhac en raison de la carence de son maire dans l'exercice de ses pouvoirs de police. S'ils ont entendu rechercher à titre subsidiaire, dans le cadre d'un mémoire complémentaire enregistré le 6 décembre 2022, la responsabilité de K, ces prétentions, qui mettent en cause une personne morale de droit public distincte, constituent une demande nouvelle qui n'a, en tout état de cause, pas été précédée d'une demande préalable destinée à lier le contentieux. Or ce mémoire du 6 décembre 2022 a été enregistré postérieurement à l'expiration du délai de recours. Dès lors, la demande nouvelle contenue dans ce mémoire, présentée tardivement, n'est pas recevable.

Sur l'appel incident présenté par les consorts E :

13. Eu égard aux motifs retenus aux points 2 à 12 du présent arrêt, les conclusions d'appel incident présentées par Mme E, M. C E et Mme F, agissant en qualité de représentante légale de son fils mineur A E, ne peuvent qu'être rejetées.

14. Il résulte de tout ce qui précède que, d'une part, la commune de Cazilhac est fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Montpellier l'a condamnée à réparer les préjudices subis par les consorts E du fait de l'accident mortel subi par leur frère et père, et, d'autre part, que les conclusions d'appel incident présentées pour ces derniers et l'appel en garantie présenté par la commune de Cazilhac contre K doivent être rejetés.

Sur les frais liés au litige :

15. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme E, M. C E et Mme F, agissant en qualité de représentante légale de M. A E, la somme que la commune de Cazilhac demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font par ailleurs obstacle à ce que la somme demandée à ce titre par les consorts E soit mise à la charge de la commune de Cazilhac, qui n'est pas la partie perdante. Il en est de même pour les conclusions présentées par la commune de Cazilhac à l'encontre de K, lequel n'est pas partie perdante dans le cadre de l'appel en garantie dont il fait l'objet.

DÉCIDE:

Article 1 : Le jugement du tribunal administratif de Montpellier n° 2004307 du 12 mai 2023 est annulé.

Article 2 : La demande présentée par Mme E, M. C E et Mme F, agissant en qualité de représentante légale de A E, devant le tribunal administratif de Montpellier est rejetée.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à la commune de Cazilhac, à Mme G E, à M. C E, à Mme I F, agissant en qualité de représentante légale de A E, à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité, de la forêt, de la mer et de la pêche et au ministre K, ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée, pour information, au préfet de l'Hérault et au préfet du Gard.

Délibéré après l'audience du 10 juin 2025 à laquelle siégeaient :

M. Faïck, président,

M. Bentolila, président-assesseur,

Mme El Gani-Laclautre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juin 2025.

La rapporteure,

N. El Gani-LaclautreLe président,

F. Faïck

La greffière,

C. Lanoux

La République mande et ordonne à la ministre la transition écologique, de la biodiversité, de la forêt, de la mer et de la pêche en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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