Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
L’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum a demandé au tribunal administratif de Montpellier d’annuler la décision du 30 avril 2021 par laquelle la directrice générale de l’établissement national des produits de l’agriculture et de la mer (FranceAgriMer) a rejeté sa demande d’aide aux investissements vitivinicoles 2019-2023, ainsi que la décision du 23 juillet 2021 rejetant son recours gracieux et la décision implicite de rejet du recours hiérarchique présenté devant le ministre de l’agriculture et de l’alimentation le 23 septembre 2021.
Par un jugement n° 2105133 du 12 mai 2023, le tribunal administratif de Montpellier a annulé ces décisions et enjoint à FranceAgriMer de réexaminer la demande d’aide présentée par l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum dans le délai d’un mois à compter de la notification du jugement.
Procédure devant la cour :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 12 juillet 2023 et le 27 novembre 2024, FranceAgriMer, représenté par Me Alibert, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du 12 mai 2023 du tribunal administratif de Montpellier ;
2°) de rejeter la demande de l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum ;
3°) de mettre à la charge de l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum une somme de 3 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- le jugement est irrégulier, dès lors qu’il analyse imparfaitement les moyens des parties ;
- c’est à tort que les premiers juges ont estimé qu’il lui appartenait de tenir compte des circonstances particulières invoquées par l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum et que, faute d’avoir procédé à cet examen, il a méconnu les principes d’individualisation et de proportionnalité des sanctions ;
- l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum n’a pas transmis sa déclaration de stocks avant le 15 octobre 2020, mais seulement le 2 novembre suivant, soit postérieurement à la date limite de communication à la Commission européenne, par l’Etat français, des relevés statistiques nationaux, et a commis en conséquence un manquement grave justifiant, à lui seul, l’application de la sanction en litige.
Par trois mémoires en défense, enregistrés les 8 et 19 décembre 2023 et le 13 décembre 2024, l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum, représentée par Me Gal, conclut au rejet de la requête et à ce qu’une somme de 3 500 euros soit mise à la charge de FranceAgriMer sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient qu’aucun des moyens soulevés par FranceAgriMer n’est fondé.
Par une ordonnance du 17 juillet 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 28 août 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (CE, Euratom) n° 2988/95 du 18 décembre 1995 ;
- le règlement (UE) n° 1306/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 ;
- le règlement (UE) n° 1308/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 ;
- le règlement délégué (UE) 2018/273 de la Commission du 11 décembre 2017 ;
- le règlement d’exécution (UE) 2018/274 de la Commission du 11 décembre 2017 ;
- la décision INTV-GPASV-2019-19 de la directrice générale de FranceAgriMer du 11 septembre 2019 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Lafon,
- les conclusions de Mme Fougères, rapporteure publique,
- les observations de Me Corazza subsistant Me Alibert pour FranceAgriMer, et de Me Gal pour l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum.
Une note en délibéré a été présentée pour l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum le 16 octobre 2025.
Considérant ce qui suit :
1. L’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum, qui exploite un domaine viticole sur le territoire des communes d’Arboras, Saint-Saturnin-de-Lucian et Saint-André-de-Sangonis (Hérault), a sollicité, le 13 février 2020, une aide aux investissements vitivinicoles dans le cadre de l’organisation commune de marché 2019-2023, en vue de l’achat d’une cuve et d’une pompe à piston rotatif. Par une décision « d’éligibilité à une aide » du 4 janvier 2021, la directrice générale de l’établissement national des produits de l’agriculture et de la mer (FranceAgriMer) lui a accordé une aide d’un montant de 4 831,05 euros sur des dépenses éligibles d’un montant total de 13 803 euros. Par une décision du 30 avril 2021, la directrice générale de FranceAgriMer a finalement rejeté la demande d’aide au motif que l’exploitation Si Vis Pacem Para Vinum avait commis un manquement grave en déposant tardivement sa déclaration de stock au titre de l’année 2020. FranceAgriMer fait appel du jugement du 12 mai 2023 par lequel le tribunal administratif de Montpellier a annulé cette décision, ainsi que la décision du 23 juillet 2021 rejetant le recours gracieux dirigé contre cet acte et la décision implicite de rejet du recours hiérarchique présenté devant le ministre de l’agriculture et de l’alimentation le 23 septembre 2021, et lui a enjoint de réexaminer la demande d’aide aux investissements vitivinicoles 2019-2023 présentée par l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum.
2. D’une part, aux termes de l’article 2 du règlement n° 2988/95 du 18 décembre 1995 relatif à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes : « 1. Les contrôles et les mesures et sanctions administratives sont institués dans la mesure où ils sont nécessaires pour assurer l'application correcte du droit communautaire. Ils doivent revêtir un caractère effectif, proportionné et dissuasif, afin d'assurer une protection adéquate des intérêts financiers des Communautés. / (…) / 3. Les dispositions du droit communautaire déterminent la nature et la portée des mesures et sanctions administratives nécessaires à l'application correcte de la réglementation considérée en fonction de la nature et de la gravité de l'irrégularité, du bénéfice accordé ou de l'avantage reçu et du degré de responsabilité (…) ». Aux termes de l’article 23 du règlement d’exécution (UE) 2018/274 de la Commission du 11 décembre 2017 : « 1. Les producteurs, transformateurs, embouteilleurs et négociants présentent la déclaration de stocks visée à l'article 32 du règlement délégué (UE) 2018/273 au plus tard le 10 septembre (…) ». L’article 48 du règlement délégué (UE) 2018/273 de la Commission du 11 décembre 2017 dispose que : « 1. Les opérateurs ayant l'obligation (…) de soumettre des déclarations (…) de stocks (…), qui omettent (…) de soumettre lesdites déclarations dans les délais prévus aux articles 22, 23 et 24 du règlement d'exécution (UE) 2018/274 (…) font l'objet de sanctions administratives. / 2. Les sanctions visées au paragraphe 1 prennent la forme d'amendes d'un certain montant, définies et appliquées par les États membres en fonction de la valeur des produits, des bénéfices financiers estimés ou du préjudice économique causé par la fraude. / 3. En cas de manquement grave ou répété à l'obligation de soumettre des déclarations aux dates visées au paragraphe 1, l'opérateur concerné perd le bénéfice des mesures de soutien prévues aux articles 47 et 50 du règlement (UE) n° 1308/2013 pour l'exercice concerné ou l'exercice suivant, sous réserve des cas suivants : / a) lorsque les dates visées aux articles 22, 23 et 24 du règlement d'exécution (UE) 2018/274 sont dépassées de quinze jours ouvrables tout au plus, seules les sanctions administratives visées au paragraphe 2 du présent article sont appliquées ; / b) lorsque les déclarations prévues au paragraphe 1 sont jugées incomplètes ou inexactes par les autorités compétentes des États membres, et lorsque la connaissance des éléments manquants ou inexacts est essentielle pour une application correcte des mesures de soutien prévues aux articles 47 et 50 du règlement (UE) n° 1308/2013, le soutien à verser est diminué proportionnellement d'un montant fixé par l'autorité compétente selon la gravité de l'infraction commise ». Aux termes de l’article 49 du même règlement : « 1. Les sanctions prévues par le présent règlement ne sont pas appliquées dans des circonstances exceptionnelles telles que définies à l'article 2, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 1306/2013 (…) ». Aux termes enfin de l’article 2 du règlement (UE) n° 1306/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 : « (…) / 2. Aux fins du financement, de la gestion et du suivi de la PAC, peuvent notamment être reconnus comme cas de force majeure ou circonstances exceptionnelles les cas suivants : / a) le décès du bénéficiaire ; / b) l'incapacité professionnelle de longue durée du bénéficiaire ; / c) une catastrophe naturelle grave qui affecte de façon importante l'exploitation ; / d) la destruction accidentelle des bâtiments de l'exploitation destinés à l'élevage ; / e) une épizootie ou une maladie des végétaux affectant tout ou partie du cheptel ou du capital végétal de l'agriculteur ; / f) l'expropriation de la totalité ou d'une grande partie de l'exploitation pour autant que cette expropriation n'ait pu être anticipée le jour de l'introduction de la demande ».
3. D’autre part, aux termes de l’article 11 de la décision INTV-GPASV-2019-19 du 11 septembre 2019 de la directrice générale de FranceAgriMer : « Des sanctions consistant en une pénalité financière, appliquée selon les cas avant ou après versement de l’aide due et venant minorer celle-ci, sont mises en œuvre dans les cas suivants : / (…) / 11.2 Retard ou absence de dépôt des déclarations obligatoires de stock (…) / Est considéré comme constitutif d’un manquement, le dépôt tardif de l’une des déclarations exigées plus de 15 jours au-delà des dates fixées en application des articles 22 et 23 et 24 du règlement d'exécution (UE) n° 2018/274 ou l’absence de dépôt de l’une desdites déclarations. / (…) / En vertu de l’article 48.3 du règlement (UE) n° 2018/273, les opérateurs ayant commis un manquement grave ou répété aux obligations déclaratives qui leur incombent en vertu des articles 22, 23 et 24 du règlement (UE) n°2018/274 sont exclus du bénéfice de l’aide à l’investissement pour l’exercice au cours duquel ils ont déposé leur demande d’aide et de paiement ou pour l’exercice suivant, sans préjudice d’éventuelles autres sanctions administratives relevant du code général des impôts. / Définition d’un manquement grave / Les manquements graves sont définis au regard de l’obligation qui incombe à l’État membre de fournir à l’Union européenne des statistiques nationales fiables dans les délais impartis, tels que prévus par le règlement (UE) n° 2017/1185 et antérieurement par le règlement (CE) n° 436/2009. / Un opérateur qui ne fournit pas ses déclarations obligatoires au minimum 15 jours avant la date limite de communication par l’État membre obère la fiabilité de cette communication et empêche l’État membre de réaliser son obligation de communication auprès de l’Union européenne (…) ». Cet article 11 de la décision du 11 septembre 2019 ajoute que constitue un manquement grave la constatation du dépôt d’un déclaration obligatoire de stock au-delà du 15 octobre, la date limite de communication par l’Etat membre à la Commission étant le 31 octobre. Aux termes enfin de l’article 12 de la même décision : « En cas de force majeure et/ou de circonstances exceptionnelles dûment invoquées, justifiées par le bénéficiaire de l’aide et reconnues par l’organisme payeur, il est dérogé aux sanctions fixées à l’article 11 ci-dessus et des prolongations de délais ou modifications de projet peuvent être accordées. / L’article 2§2 du règlement (UE) n°1306/2013 énumère de manière non limitative des situations pouvant être qualifiées de cas de force majeure ou de circonstances exceptionnelles ».
4. Les dispositions précitées précisent, notamment, que lorsque les opérateurs soumettent leur déclaration obligatoire de stock plus de quinze jours au-delà de la date limite prévue pour leur dépôt, ils font l’objet d’amendes d’un certain montant, définies et appliquées en fonction de la valeur des produits, des bénéfices financiers estimés ou du préjudice économique causé par la fraude. Ces mêmes dispositions prévoient également que, dans l’hypothèse où la déclaration est incomplète ou inexacte, alors que la connaissance des éléments manquants ou inexacts est essentielle pour une application correcte des mesures en cause, le montant de l’aide à verser est diminué d’un montant fixé proportionnellement à la gravité de l’infraction commise. Elles prévoient enfin qu’en cas de manquement grave ou répété à l’obligation de soumettre ces déclarations aux dates fixées, l’opérateur concerné perd le bénéfice des mesures de soutien pour l’exercice concerné ou l’exercice suivant. Le manquement grave, qui est défini au regard de l’obligation qui incombe à l’Etat membre de fournir à l’Union européenne des statistiques nationales fiables dans les délais impartis, est constitué lorsqu’un opérateur ne fournit pas sa déclaration obligatoire au plus tard le 15 octobre, soit au minimum quinze jours avant la date limite de communication par l’Etat membre à la Commission, qui est le 31 octobre. Alors que les dispositions précitées de l’article 48 du règlement (UE) 2018/273 du 11 décembre 2017 se bornent à indiquer qu’en cas de « manquement grave » l’opérateur perd le bénéfice des mesures de soutien, aucune disposition ne faisait obstacle à ce que FranceAgriMer définisse cette notion de « manquement grave ».
5. Ces dispositions prévoient l’application de sanctions progressives, déterminées en fonction de la nature et de la gravité des manquements commis et dont la caractérisation, qui est notamment indépendante de tout élément intentionnel, est opérée par l’autorité compétente sous le contrôle du juge. Elles permettent ainsi d’assurer le respect du principe de proportionnalité, figurant au nombre des principes généraux du droit de l’Union européenne et notamment repris à l’article 2, paragraphe 1, du règlement n° 2988/95 du 18 décembre 1995. Au cas d’espèce, l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum, qui a déposé sa déclaration de stock au titre de l’année 2020 au service des douanes et droits indirects le 2 novembre 2020, donc postérieurement à la date limite de communication des déclarations par la France à la Commission, a commis un manquement grave en application des dispositions citées aux points 2 et 3. Par ailleurs, le caractère isolé de ce manquement, la bonne foi du gérant de l’exploitation, l’absence prétendue d’information sur ses obligations déclaratives et les conséquences d’une omission de déclaration, ainsi que les difficultés économiques rencontrées à la suite notamment de la crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 et d’un épisode de gel subi en avril 2021, ne constituaient pas, au sens de l’article 49 du règlement délégué (UE) 2018/273, de l’article 2 du règlement (UE) n° 1306/2013 et de l’article 12 de la décision INTV-GPASV-2019-19, des circonstances exceptionnelles pouvant dans les circonstances de l’espèce expliquer le retard avec lequel l’exploitant a déposé sa déclaration de stock ou pouvant justifier qu’aucune sanction ne soit prise, que la directrice générale de FranceAgriMer aurait dû prendre en compte au regard du principe d’individualisation des sanctions. Dans l’ensemble de ces conditions, la sanction qui a été appliquée à l’exploitation intimée, consistant au rejet de sa demande d’aide aux investissements vitivinicoles 2019-2023, et qui correspond à celle qui est prévue par les dispositions précitées pour le manquement commis, n’a pas méconnu le principe de proportionnalité posé par l’article 2 du règlement n° 2988/95 du 18 décembre 1995.
6. Il résulte de ce qui précède que FranceAgriMer est fondé à soutenir que c’est à tort que le tribunal administratif de Montpellier a accueilli le moyen tiré de la méconnaissance des principes d’individualisation et de proportionnalité des sanctions.
7. En l’absence d’autres moyens soulevés par l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum en première instance comme en appel, qu’il appartiendrait à la cour d’examiner au titre de l’effet dévolutif de l’appel, FranceAgriMer est fondé à soutenir, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur le moyen relatif à la régularité du jugement, que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Montpellier a annulé les décisions des 30 avril et 23 juillet 2021 et du 29 janvier 2022 et lui a enjoint de réexaminer la demande d’aide.
8. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de FranceAgriMer, qui n’est pas dans la présente instance la partie perdante, le versement de quelque somme que ce soit sur leur fondement. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de faire application de ces dispositions au bénéfice de FranceAgriMer.
D É C I D E :
Article 1er : Le jugement n° 2105133 du 12 mai 2023 du tribunal administratif de Montpellier est annulé.
Article 2 : La demande présentée par l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum devant le tribunal administratif de Montpellier est rejetée.
Article 3 : Les conclusions de FranceAgriMer et de l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum tendant à l’application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à l’établissement national des produits de l’agriculture et de la mer (FranceAgriMer) et à l’exploitation agricole à responsabilité limitée Si Vis Pacem Para Vinum.
Délibéré après l’audience du 16 octobre 2025, où siégeaient :
M. Faïck, président,
M. Lafon, président-assesseur,
Mme Lasserre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 novembre 2025.
Le rapporteur,
N. Lafon
Le président,
F. Faïck
La greffière,
E. Ocana
La République mande et ordonne à la ministre de l’agriculture, de l’agro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,