Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. G... B..., M. D... B..., M. C... H... et Mme F... H..., ces deux derniers étant décédés en cours d’instance, ont demandé au tribunal administratif de Nîmes d’annuler l’arrêté n°30-2020-12-03-006 du préfet du Gard du 3 décembre 2020 déclarant d’utilité publique l’expropriation de biens immobiliers exposés à un risque naturel majeur d’inondation sur le territoire des communes d’Aramon, Collias et Remoulins, et portant cessibilité des terrains nécessaires en vue de la mise en sécurité des occupants et de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Dans cette instance, la commune de Collias a demandé au tribunal de rejeter la requête des consorts B..., en tant qu’ils sollicitaient l’annulation totale de l’arrêté du préfet du Gard du 3 décembre 2020, d’annuler cet arrêté en ce qu’il décide la démolition des biens en son article 2, et de mettre à la charge des consorts B... la somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Par un jugement n°2100927 du 4 juillet 2023, le tribunal administratif de Nîmes a rejeté la demande des consorts B... ainsi que les conclusions présentées par la commune de Collias.
Procédure devant la cour :
Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 4 septembre 2023, 11 février 2025 et 10 mars 2025, M. G... B... et M. D... B..., représentés par le cabinet d’avocats Blanc-Tardivel-Bocognano, agissant par Me Bocognano, demandent à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du tribunal administratif de Nîmes du 4 juillet 2023 ;
2°) d’annuler l’arrêté du préfet du Gard n°30-2020-12-03-006 en date du 3 décembre 2020 portant déclaration d’utilité publique l’expropriation de biens immobiliers exposés à un risque naturel majeur d’inondation sur le territoire des communes d’Aramon, Collias et Remoulins, et cessibilité des terrains nécessaires en vue de la mise en sécurité des occupants ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 4 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- le jugement attaqué n’est pas motivé ;
- les premiers juges ont entaché le jugement attaqué d’une erreur d’appréciation quant à la localisation de leur bien et son évacuation ; le tribunal s’est uniquement fondé sur le rapport de l’expert, sans tenir compte de la situation vécue en 2002 ; si le courant était fort en rive droite, en revanche, en rive gauche, l’eau était stagnante ; leur bien n’est pas situé dans une zone faiblement urbanisée, est entouré d’habitations et se trouve à quelques mètres du centre historique de Collias ; la maison n’a pas été ceinturée en 2002, l’eau est montée doucement et le chemin d’accès à la voie publique n’a pas été submergé ; leurs ascendants, les époux H..., qui vivaient alors dans la maison et étaient âgés, ont pu évacuer sans être aidés ;
- c’est à tort que les premiers juges ont considéré qu’ils ne justifiaient pas de la possibilité de réaliser un espace refuge ; ils bénéficient d’une décision de non-opposition à déclaration préalable pour créer cet espace refuge ;
- l’arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;
- il est entaché d’un vice de procédure, dès lors que l’avis d’enquête publique n’a pas fait l’objet d’un affichage en mairie et de publication dans des journaux 15 jours au moins avant le début de l’enquête publique, en méconnaissance du I de l’article R. 123-11 du code de l’environnement ;
- le bilan de l’expropriation est négatif, tant sur le plan financier que sur le plan matériel ; le diagnostic établi par l’établissement public territorial du bassin du Gardon montre que les travaux de sécurisation à réaliser sont peu nombreux et peu coûteux ; c’est à tort que les premiers juges ont considéré que les trois habitations situées rue Barry, parcelles cadastrées section D n°506, 507 et 820, ne constituaient pas des immeubles isolés et sans possibilité d’évacuation ; ces habitations ont été complètement submergées pendant les inondations de 2002 et sont classées en zone FU risque inondation ; elles ne sont pas moins isolées que la leur et ne disposent pas d’un accès secondaire convenable ; le conseil municipal de Collias a émis un avis défavorable à l’expropriation de leur propriété ;
- les cinq parcelles cadastrées section D n°820, 504, 505, 506 et 507 n’ont pas été acquises à l’amiable, ni été soumises à expropriation alors qu’elles sont classées en zone FU risque inondation ; en excluant ces parcelles de la déclaration d’utilité publique et en incluant les leurs, le préfet a commis une erreur d’appréciation ;
- l’arrêté en litige est entaché d’une erreur d’appréciation quant aux risques constatés ; leur bien n’est pas isolé puisqu’il dispose d’un accès à une voie, le chemin de Saint-Vincent, qui était praticable lors de la crue de 2002 ; ainsi, une solution d’évacuation par cette voie publique est envisageable ; il comprend par ailleurs un niveau refuge, dès lors que leur étage n’a été que partiellement inondé en 2002 ; l’impossibilité de se mettre hors de danger rapidement n’a pas été étudiée, alors qu’un rapport réalisé en 2003 montre que lors des inondations de 2002, les occupants de la maison ont évacué sans difficulté particulière et sans intervention des secours ; l’étude « hydratec » sur laquelle s’est appuyé le préfet ne conclut pas à la délocalisation ou à l’expropriation de deux campings qui ont pourtant été complètement sous l’eau en 2002 ; cette étude ne saurait donc servir de justification sérieuse à l’arrêté portant déclaration d’utilité publique ;
- l’arrêté en litige est entaché d’une erreur d’appréciation en ce qu’une base de loisirs destinée à accueillir des enfants, qui avait fait l’objet d’une fermeture à la suite des inondations, a rouvert récemment.
Par un mémoire enregistré le 3 juin 2024, la commune de Collias, représentée par le cabinet Territoires Avocats, agissant par Me d’Albenas, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge solidaire de MM. G... et D... B... la somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- le délai de 15 jours prévu par les dispositions du I de l’article R. 123-11 du code de l’environnement, dont se prévalent les appelants, n’est pas applicable en l’espèce, dès lors que l’enquête publique réalisée, régie par les article R. 112-4 et suivants du code de l’expropriation pour cause d’utilité publique, n’est pas soumise à ces dispositions ; seul un délai de 8 jours était applicable, conformément à l’article R. 112-14 du code de l’expropriation pour cause d’utilité publique, et ce délai a été respecté ;
- le risque naturel majeur d’inondation est avéré, de sorte que l’expropriation est nécessaire pour garantir la sécurité des habitants.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 février 2025, la ministre de la transition écologique, de la biodiversité, de la forêt, de la mer et de la pêche, conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- les consorts B... n’ont pas démontré la faisabilité technique, la conformité et l’efficacité des travaux envisagés concernant la réalisation d’un espace refuge ; le certificat d’urbanisme délivré le 14 mars 2022 précise que cette opération est réalisable sous réserve de l’avis conforme du préfet, prévu à l’article L. 422-6 du code de l’urbanisme, et du respect du règlement du zonage F-U du plan de prévention des risques d’inondation concernant la parcelle ; ils ne disposent d’aucune autorisation d’urbanisme pour réaliser ce projet ;
- aucun des éléments invoqués ne remet valablement en cause le bilan matériel et financier de la procédure d’expropriation ;
- pour le surplus, elle s’en remet aux écritures du préfet du Gard produites en première instance.
Par une ordonnance du 11 mars 2025, la clôture d’instruction a été fixée en dernier lieu au 10 avril 2025 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’environnement ;
- le code de l’expropriation pour cause d’utilité publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Hélène Bentolila, conseillère,
- les conclusions de Mme Michèle Torelli, rapporteure publique,
- et les observations de Me Blanc, représentant MM. B..., et de Me d’Audigier, représentant la commune de Collias.
Une note en délibéré présentée pour MM. B... a été enregistrée le 14 novembre 2025 et n’a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 3 décembre 2020, le préfet du Gard a déclaré d'utilité publique l’opération d’expropriation, au profit de l’Etat, de biens immobiliers exposés à un risque naturel majeur d’inondation sur le territoire des communes d’Aramon, Collias et Remoulins (Gard) et a déclaré cessibles les parcelles nécessaires à la réalisation de cette opération. MM. B..., propriétaires des parcelles cadastrées section ..., situées à Collias, visées par cet arrêté, relèvent appel du jugement du 4 juillet 2023 par lequel le tribunal administratif de Nîmes a rejeté leur demande tendant à l’annulation de cet arrêté.
Sur la régularité du jugement :
2. D’une part, aux termes de l’article L. 9 du code de justice administrative : « Les jugements sont motivés. » Il ressort des termes du jugement attaqué que les premiers juges ont suffisamment motivé leur jugement, en citant les textes dont ils ont fait application et en précisant les motifs retenus pour écarter les différents moyens invoqués. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation du jugement doit être écarté.
3. D’autre part, il appartient au juge d’appel non d’apprécier le bien-fondé des motifs par lesquels les juges de première instance se sont prononcés sur les moyens qui leur étaient soumis, mais de se prononcer directement sur les moyens dont il est saisi dans le cadre de l’effet dévolutif de l’appel. Dès lors, les moyens tirés des erreurs d’appréciation qu’auraient commises les premiers juges, qui se rapportent au bien-fondé du jugement attaqué et non à sa régularité, ne peuvent être utilement invoqués par MM. B....
Sur le bien-fondé du jugement :
4. Aux termes de l’article L. 561-1 du code de l’environnement, dans sa rédaction applicable au présent litige : « Sans préjudice des dispositions prévues au 5° de l’article L. 2212-2 et à l’article L. 2212-4 du code général des collectivités territoriales, lorsqu’un risque prévisible de (…) crues torrentielles ou à montée rapide (…) menace gravement des vies humaines, l’Etat peut déclarer d’utilité publique l’expropriation par lui-même, les communes ou leurs groupements, des biens exposés à ce risque, dans les conditions prévues par le code de l’expropriation pour cause d’utilité publique et sous réserve que les moyens de sauvegarde et de protection des populations s’avèrent plus coûteux que les indemnités d’expropriation. / (…) / Toutefois, pour la détermination du montant des indemnités qui doit permettre le remplacement des biens expropriés, il n’est pas tenu compte de l’existence du risque. Les indemnités perçues en application du quatrième alinéa de l’article L. 125-2 du code des assurances viennent en déduction des indemnités d’expropriation, lorsque les travaux de réparation liés au sinistre n’ont pas été réalisés et la valeur du bien a été estimée sans tenir compte des dommages subis. »
En ce qui concerne la légalité externe :
5. Aux termes de l’article R. 561-1 du code de l’environnement : « Les dispositions réglementaires du code de l’expropriation pour cause d’utilité publique sont applicables à l’expropriation des biens exposés à un risque naturel majeur décidée en application de l’article L. 561-1, sous les réserves et avec les compléments définis à la présente section. ». Aux termes de l’article R. 561-4 de ce code : « L’utilité publique est déclarée par arrêté préfectoral. (…) ». De plus, aux termes de l’article R. 121-1 du code de l’expropriation pour cause d’utilité publique : « I. – Dans les cas autres que ceux énumérés à l’article R. 121-2, l’utilité publique est déclarée : / - soit par arrêté du préfet du lieu où se trouvent les immeubles faisant l’objet de l’opération lorsqu’ils sont situés sur le territoire d’un seul département ; / - soit par arrêté conjoint des préfets concernés, lorsque l’opération porte sur des immeubles situés sur le territoire de plusieurs départements. / II. – Elle est déclarée par arrêté du ministre responsable du projet, pour les opérations poursuivies en vue de l'installation des administrations centrales, des services centraux de l'Etat et des services à compétence nationale. / III. – Les travaux de création de routes express sont déclarés d'utilité publique soit par arrêté du ministre chargé de la voirie routière nationale lorsque la voie appartient au domaine public de l'Etat, soit par arrêté du préfet du département concerné dans les autres cas. Lorsque les travaux projetés s'étendent sur le territoire de plusieurs départements, l'utilité publique est déclarée par arrêté conjoint des préfets concernés. ». Aux termes de l’article R. 121-2 du même code, dans sa rédaction applicable au présent litige : « Sont déclarés d'utilité publique par décret en Conseil d'Etat : / 1° Les travaux de création d'autoroutes, à l'exclusion, sur les autoroutes existantes, des travaux de réalisation d'ouvrages annexes, d'élargissement et de raccordement à d'autres voies publiques ; / 2° Les travaux de création d'aérodromes de catégorie A ; / 3° Les travaux de création de canaux de navigation d'une longueur supérieure à 5 kilomètres, accessibles aux bateaux de plus de 1 500 tonnes de port en lourd ; / 4° Les travaux de création ou de prolongement de lignes du réseau ferré national d'une longueur supérieure à 20 kilomètres, à l'exclusion des travaux d'aménagement et de réalisation d'ouvrages annexes sur le réseau existant ; / 5° Les travaux de création de centrales électriques d'une puissance égale ou supérieure à 100 mégawatts, d'usines utilisant l'énergie des mers ainsi que d'aménagements hydroélectriques d'une puissance maximale brute égale ou supérieure à 100 mégawatts et d'installations liées à la production et au développement de l'énergie nucléaire ; / 6° Les travaux de transfert d'eau de bassin fluvial à bassin fluvial (hors voies navigables) dont le débit est supérieur ou égal à 1 mètre cube par seconde. ». Par ailleurs, aux termes de l’article R. 132-1 du même code : « Au vu du procès-verbal prévu à l’article R. 131-9 et des documents qui y sont annexés, le préfet du département où sont situées les propriétés ou parties de propriétés dont la cession est nécessaire les déclare cessibles, par arrêté. / Lorsque les propriétés ou parties de propriétés sont situées sur le territoire de plusieurs départements, leur cessibilité est déclarée par arrêté conjoint des préfets concernés. »
6. Les parcelles concernées par l’arrêté en litige étant toutes situées dans les communes de Collias, d’Aramon et de Remoulins, dans le département du Gard, le préfet de ce département était compétent pour l’édicter, en application des dispositions précitées du code de l’environnement et du code de l’expropriation pour cause d’utilité publique. De plus, par un arrêté du 31 août 2020, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du Gard, le préfet du Gard a donné délégation à M. A... E..., sous-préfet d’Alès et chargé d’assurer l’intérim des fonctions de secrétaire général de la préfecture à compter du 31 août 2020, pour signer tous actes et arrêtés relevant des attributions de l’Etat dans le département, à l’exception des réquisitions prises en application du code de la défense, de la réquisition des comptables publics et des arrêtés de conflit. Dès lors, le moyen tiré de l’incompétence de l’auteur de l’arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.
7. En second lieu, aux termes de l’article R. 561-3 du code de l’environnement, relatif à la procédure d’expropriation des biens exposés à un risque naturel majeur : « L’enquête est menée dans les formes prévues pour les enquêtes préalables à une déclaration d’utilité publique régies par le titre Ier du livre Ier du code de l’expropriation pour cause d’utilité publique. (…). De plus, aux termes de l’article L. 1 du code de l’expropriation pour cause d’utilité publique : « L'expropriation, en tout ou partie, d'immeubles ou de droits réels immobiliers ne peut être prononcée qu'à la condition qu'elle réponde à une utilité publique préalablement et formellement constatée à la suite d'une enquête et qu'il ait été procédé, contradictoirement, à la détermination des parcelles à exproprier ainsi qu'à la recherche des propriétaires, des titulaires de droits réels et des autres personnes intéressées. / (…) ». Aux termes de l’article L. 110-1 du même code : « L'enquête publique préalable à la déclaration d'utilité publique est régie par le présent titre. / Toutefois, lorsque la déclaration d'utilité publique porte sur une opération susceptible d'affecter l'environnement relevant de l'article L. 123-2 du code de l'environnement, l'enquête qui lui est préalable est régie par les dispositions du chapitre III du titre II du livre Ier de ce code. »
8. Aux termes de l’article L. 123-2 du code de l’environnement, dans sa rédaction en vigueur au jour de l’arrêté en litige : « I. – Font l’objet d’une enquête publique soumise aux prescriptions du présent chapitre préalablement à leur autorisation, leur approbation ou leur adoption : / 1° Les projets de travaux, d’ouvrages ou d’aménagements exécutés par des personnes publiques ou privées devant comporter une évaluation environnementale en application de l’article L. 122-1 à l’exception : / - des projets de zone d’aménagement concerté ; / - des projets de caractère temporaire ou de faible importance dont la liste est établie par décret en Conseil d’Etat ; / - des demandes de permis de construire et de permis d’aménager portant sur des projets de travaux, de construction ou d’aménagement donnant lieu à la réalisation d’une évaluation environnementale après un examen au cas par cas effectué par l’autorité environnementale. Les dossiers de demande pour ces permis font l’objet d’une procédure de participation du public par voie électronique selon les modalités prévues à l’article L. 123-19 ; / - des projets d’îles artificielles, d’installations, d’ouvrages et d’installations connexes sur le plateau continental ou dans la zone économique exclusive ; / 2° Les plans, schémas, programmes et autres documents de planification faisant l’objet d’une évaluation environnementale en application des articles L. 122-4 à L. 122-11 du présent code, ou L. 104-1 à L. 104-3 du code de l’urbanisme, pour lesquels une enquête publique est requise en application des législations en vigueur ; / 3° Les projets de création d’un parc national, d’un parc naturel marin, les projets de charte d’un parc national ou d’un parc naturel régional, les projets d’inscription ou de classement de sites et les projets de classement en réserve naturelle et de détermination de leur périmètre de protection mentionnés au livre III du présent code ; / 4° Les autres documents d’urbanisme et les décisions portant sur des travaux, ouvrages, aménagements, plans, schémas et programmes soumises par les dispositions particulières qui leur sont applicables à une enquête publique dans les conditions du présent chapitre. / II. – Lorsqu’un projet, plan ou programme mentionné au I est subordonné à une autorisation administrative, cette autorisation ne peut résulter que d’une décision explicite. / III.- Les travaux ou ouvrages exécutés en vue de prévenir un danger grave et immédiat sont exclus du champ d’application du présent chapitre. / (…) ». Aux termes de l’article R. 123-11 du code de l’environnement : « I. - Un avis portant les indications mentionnées à l'article R. 123-9 à la connaissance du public est publié en caractères apparents quinze jours au moins avant le début de l'enquête et rappelé dans les huit premiers jours de celle-ci dans deux journaux régionaux ou locaux diffusés dans le ou les départements concernés. Pour les projets d'importance nationale et les plans et programmes de niveau national, cet avis est, en outre, publié dans deux journaux à diffusion nationale quinze jours au moins avant le début de l'enquête (…) ».
9. Par ailleurs, aux termes de l’article R. 112-12 du code de l’expropriation pour cause d’utilité publique : « Le préfet, après avoir consulté le commissaire enquêteur ou le président de la commission d'enquête, prévoit les conditions d'ouverture et de déroulement de l'enquête publique, par un arrêté, pris conformément aux modalités définies, selon les cas, à l'article R. 112-1 ou à l'article R. 112-2. / (…) ». Aux termes de l’article R. 112-14 de ce code : « Le préfet qui a pris l'arrêté prévu à l'article R. 112-12 fait procéder à la publication, en caractères apparents, d'un avis au public l'informant de l'ouverture de l'enquête dans deux journaux régionaux ou locaux diffusés dans tout le département ou tous les départements concernés. Cet avis est publié huit jours au moins avant le début de l'enquête. Il est ensuite rappelé dans les huit premiers jours suivant le début de celle-ci. / (…) ».
10. Les appelants soutiennent que l’arrêté en litige a été pris à l’issue d’une procédure irrégulière dès lors que l’avis d’enquête publique n’a pas fait l’objet d’un affichage en mairie et de publications dans des journaux 15 jours au moins avant le début de l’enquête publique, en méconnaissance des dispositions précitées du I de l’article R. 123-11 du code de l’environnement. Toutefois, dès lors que la déclaration d’utilité publique en litige ne porte pas sur une opération susceptible d’affecter l’environnement relevant des dispositions précitées de l’article L. 123-2 du code de l’environnement, la procédure d’enquête publique prévue notamment à l’article R. 123-11 de ce code n’est pas applicable en l’espèce. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure au regard de ces dispositions doit être écarté comme inopérant.
En ce qui concerne la légalité interne :
11. En premier lieu, MM. B... soutiennent que l’arrêté en litige est entaché d’une erreur d’appréciation quant aux risques constatés.
12. Il ressort du rapport du commissaire enquêteur en date du 31 octobre 2020 que, s’agissant de la propriété des consorts B..., lors des épisodes pluvieux de forte intensité survenus les 8 et 9 septembre 2002, l’eau est montée à la hauteur de 4,1 mètres environ, le premier étage a été submergé sous 80 centimètres d’eau et la vitesse d’écoulement de l’eau au droit du bâtiment était d’un mètre par seconde, rendant tout déplacement pratiquement impossible, en particulier pour des personnes âgées telles que celles résidant alors dans cette habitation. Ce rapport mentionne également que cette habitation ne dispose pas d’espace refuge et rappelle que le premier étage a été inondé. Il indique en outre que les accès ont été submergés en même temps que l’habitation et qu’ils sont situés en zone d’aléa fort du plan de prévention des risques d’inondation, de sorte que l’utilisation de ces accès en cas de crue est fortement improbable. Le commissaire enquêteur poursuit en indiquant que l’évacuation de cette habitation est par conséquent conditionnée par le bon fonctionnement de la procédure d’alerte, qui demeure toutefois aléatoire et ne peut garantir la réaction effective des personnes exposées au risque inondation, en particulier si l’évènement se produit de nuit et que des personnes âgées occupent cette habitation.
13. De plus, le plan de prévention des risques d’inondation approuvé par la commune de Collias définit la zone refuge comme « la zone d’attente qui permet de se mettre à l’abri de l’eau jusqu’à la décrue et de se manifester auprès des secours afin de faciliter leur intervention en cas de besoin d’évacuation notamment. La zone refuge correspond à un niveau plancher couvert habitable (hauteur sous-plafond de moins d’au moins 1,80m) accessible directement depuis l’intérieur du bâtiment, situé au-dessus de la cote de référence et muni d’un accès vers l’extérieur permettant l’évacuation (trappe d’accès minimum 1m², fenêtre de toit minimum 1mx1m, balcon ou terrasse avec accès porte fenêtre en cas de création, ou pour un espace préexistant, acceptation d’une fenêtre en façade permettant une évacuation d’un adulte). Cette zone refuge sera dimensionnée pour accueillir la population concernée, sur la base de 6m² augmentés de 1m² par occupant potentiel. Pour les logements, le nombre d’occupants potentiel correspond au nombre d’occupants du logement, fixé à 3 sans autre précision ». En l’espèce, ainsi qu’il a été dit au point précédent, lors de la crue ayant eu lieu en septembre 2002, l’étage de la maison de MM. B... a été inondé par 80 centimètres d’eau. De plus, il est constant que cette habitation ne disposait pas d’une zone refuge au jour de l’arrêté en litige. Si les appelants se prévalent d’un certificat d’urbanisme opérationnel et, dans le dernier état de leurs écritures, d’un certificat de non-opposition à déclaration préalable en date du 6 mars 2025, ces éléments sont postérieurs à l’arrêté en litige, et sont donc sans incidence sur sa légalité.
14. En outre, il ressort des pièces du dossier que les parcelles cadastrées section ..., appartenant à MM. B... sont implantées à moins d’une centaine de mètres de la rive gauche du Gardon et sont situées dans l’emprise de son lit majeur. De plus, il ressort du rapport d’expertise figurant au dossier d’enquête préalable à la déclaration d’utilité publique que l’habitation implantée sur ces parcelles dispose d’un accès principal depuis le haut de la parcelle, vers le chemin de Saint-Vincent, ainsi que d’un deuxième accès se faisant par le bas de la parcelle grâce à un chemin de terre longeant les berges du Gardon, dans « le secteur le plus exposé en cas d’inondation », de sorte qu’en « cas de crue et de montée du niveau d’eau du Gardon, le bien est rapidement ceinturé par les eaux rendant dangereuse toute tentative d’évacuation ou de secours ». Ce même rapport d’expertise mentionne également les dangers associés à une hauteur d’eau dépassant 50 centimètres, à savoir un risque pour les personnes lié principalement aux déplacements routiers, les véhicules tentant de franchir une zone inondée pouvant se faire emporter, ainsi qu’aux déplacements pédestres, caractérisés par de fortes difficultés de déplacement, une disparition totale du relief, tels que les trottoirs, fossés ou bouches d’égout ouvertes, ainsi que du stress.
15. Si pour contester ces éléments, les appelants soutiennent que leurs ascendants résidant dans cette maison lors de la crue de septembre 2002, qui étaient alors âgés, ont pu évacuer sans recourir aux services de secours et que l’eau est montée de façon lente, sans que le chemin de Saint-Vincent ne soit inondé, ces circonstances au dénouement heureux et la seule production de photographies non datées ne sauraient remettre en cause le rapport d’expertise précité, lequel se base notamment sur plusieurs études réalisées, ni établir que leur bien, situé à proximité immédiate du Gardon et dans l’emprise de son lit majeur, ne serait pas exposé à un risque majeur d’inondation et de crue à montée rapide.
16. En deuxième lieu, il appartient au juge administratif, lorsqu’il doit se prononcer sur le caractère d’utilité publique d’une opération nécessitant l’expropriation d’immeubles ou de droits réels immobiliers, de contrôler successivement qu’elle répond à une finalité d’intérêt général et que les atteintes à la propriété privée, le coût financier et, éventuellement, les inconvénients d’ordre social et économique qu’elle comporte ne sont pas excessifs eu égard à l’intérêt qu’elle présente.
17. Il ressort des pièces du dossier que l’arrêté en litige a été pris à la suite de l’épisode pluvieux et des crues torrentielles d’une gravité exceptionnelle survenu les 8 et 9 septembre 2002 dans le Gard, ayant entraîné la mort de 23 personnes, touché environ 7 200 logements et occasionné 830 millions d’euros de dégâts. Cet évènement a été reconnu par l’Etat comme catastrophe naturelle. Ainsi qu’il a été dit précédemment, lors de cet épisode, la propriété de MM. B..., située à moins d’une centaine de mètres de la rive gauche du Gardon et dans l’emprise de son lit majeur, a été inondée à hauteur de 4,1 mètres environ, le premier étage a été submergé sous 80 centimètres d’eau et la vitesse d’écoulement de l’eau au droit du bâtiment était d’un mètre par seconde. En outre, au jour de l’arrêté en litige, cette habitation ne disposait pas d’une zone refuge et les appelants n’établissent pas qu’elle n’aurait pas été encerclée par les eaux. Compte tenu de l’ensemble de ces éléments, détaillés aux points 12 à 15 du présent arrêt, les parcelles cadastrées section ... appartenant à MM. B... doivent être regardées comme assujetties à un risque prévisible de crues torrentielles ou à montée rapide qui menace gravement des vies humaines, au sens de l’article L. 561-1 du code de l’environnement. Si pour contester le bilan matériel de l’opération en litige, les appelants soutiennent que les parcelles cadastrées section D n°820, 504, 505, 506 et 507 n’ont ni été acquises à l’amiable, ni acquises par voie d’expropriation, alors qu’elles sont situées en zone F-U du plan de prévention des risques d’inondation en vigueur, en se bornant à produire des photographies ainsi que des extraits du recueil des données des plus hautes eaux le 9 septembre 2002, établi par la direction départementale de l’équipement du Gard, ils n’apportent pas d’éléments suffisamment précis, tenant notamment à leur accessibilité, à l’existence de zones refuge ou à la vitesse de montée des eaux et n’établissent ainsi pas que ces parcelles seraient exposées à un risque prévisible de crues torrentielles ou à montée rapide qui menace gravement des vies humaines, au sens de l’article L. 561-1 du code de l’environnement.
18. De plus, les requérants soutiennent que le bilan financier de l’opération est négatif compte tenu d’une part des montants déjà engagés par l’Etat pour l’acquisition amiable de 322 biens à compter de l’année 2003 et pour l’expropriation de biens en 2014, pour un montant total de 61 934 000 euros et, d’autre part, des sommes qu’il restera à engager pour acquérir la propriété de 28 biens restants. Toutefois, ces coûts ne concernent pas directement l’opération projetée par l’arrêté en litige et il ressort des pièces du dossier que les coûts de mise en sécurité des neuf biens concernés par l’arrêté en litige est largement supérieur à celui des indemnités d’expropriation, évalué à 3 154 302,71 euros.
19. Enfin, s’agissant du bien de MM. B..., il ressort des pièces du dossier, et notamment du rapport d’expertise figurant dans le dossier d’enquête publique, que plusieurs moyens de sauvegarde alternatifs à l’expropriation ont été envisagés. Tout d’abord, ce rapport relève que l’aménagement d’une digue en protection collective n’a pas été retenu compte tenu de contraintes techniques et du coût d’un tel aménagement. Il mentionne également que la mise en œuvre de protections rapprochées de type murs anti-crues fixes ou amovibles n’est pas envisageable eu égard aux hauteurs d’eau importantes observées au droit du bien et qu’au vu de l’urbanisation existante à ses abords, la mise en place d’une digue de protection rapprochée n’est pas non plus envisageable compte tenu de l’emprise nécessaire. A titre purement théorique, ce rapport estime à 1 500 000 euros le coût de réalisation d’une telle digue ceinturant le bien, soit un coût bien plus élevé que l’estimation du bien de MM. B..., d’un montant de 320 000 euros. Si à ce titre, les appelants se prévalent d’un rapport de diagnostic « vulnérabilité inondation » établi par la société Osgapi en décembre 2024, lequel présente un programme de mesures de protection pour un montant estimatif prévisionnel de 41 696 euros, il n’est pas établi que ces mesures seraient suffisantes pour supprimer tout risque pour les vies humaines en cas de crue torrentielle ou à montée rapide, au sens des dispositions précitées.
20. Il résulte de l’ensemble de ces éléments, et malgré l’avis défavorable émis par la commune de Collias le 22 octobre 2020, qu’eu égard à l’intérêt général qui s’attache à la protection de la population contre le risque d’inondation, l’atteinte portée à la propriété privée et le coût de l’opération ne sont pas de nature à retirer à l’expropriation contestée son caractère d’utilité publique.
21. En dernier lieu, si MM. B... se prévalent de la réouverture d’une base de loisirs destinée à accueillir des enfants, laquelle avait auparavant fait l’objet d’une fermeture à la suite des inondations de 2002 et qui est située à proximité immédiate du Gardon, cette circonstance, au demeurant postérieure à l’arrêté en litige, est sans incidence sur sa légalité.
22. Il résulte de tout ce qui précède que MM. B... ne sont pas fondés à soutenir que c’est à tort que par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nîmes a rejeté leur demande.
Sur les frais liés au litige :
23. D’une part, les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l’Etat, qui n’est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par MM. B... au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
24. D’autre part, dans les circonstances de l’espèce, il n’y pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par la commune de Collias sur le fondement des mêmes dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de MM. B... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par la commune de Collias au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. G... B..., à M. D... B..., à la commune de Collias et à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature.
Copie en sera adressée au préfet du Gard.
Délibéré après l'audience du 13 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Massin, président,
Mme Teuly-Desportes, présidente-assesseure,
Mme Bentolila, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2025.
La rapporteure,
H. Bentolila
Le président,
O. Massin
La greffière,
M-M. Maillat
La République mande et ordonne à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent arrêt.