Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
La société Excepcio Logistique a demandé au tribunal administratif de Montpellier de prononcer la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er avril 2014 au 30 septembre 2016.
Par un jugement n° 2106468 du 20 novembre 2023, le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête, enregistrée le 16 janvier 2024, la société Excepcio Logistique, représentée par Me Barrionuevo, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du 20 novembre 2023 du tribunal administratif de Montpellier ;
2°) de prononcer la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er avril 2014 au 30 septembre 2016 ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 3 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle a été privée d’une garantie offerte par les droits de la défense ne lui permettant pas de bénéficier du recours hiérarchique avant la mise en recouvrement des rappels litigieux ; l’administration a émis l’avis de mise en recouvrement alors que le supérieur hiérarchique du vérificateur ne s’était pas prononcé sur son recours ;
- la vérification de comptabilité a continué postérieurement à l’envoi de la proposition de rectification sans qu’elle en ait été informée ;
- la procédure d’imposition est irrégulière et méconnaît les dispositions de l’article L. 57 du livre des procédures fiscales dès lors que l’administration a opéré une substitution de base légale entre la proposition de rectification et la réponse aux observations du contribuable ;
- l’article L. 258 B I et II de code général des impôts n’est pas applicable car les marchandises expédiées aux acheteurs français proviennent d’Espagne avant d’être exportées depuis l’Andorre, et non depuis la France.
- elle établit qu’elle disposait de moyens d’exploitations suffisants en Andorre ;
- la majoration de 40 % pour manquement délibéré n’est pas justifiée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mai 2024, le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu’aucun des moyens soulevés par la société appelante n’est fondé.
Par une ordonnance du 31 mai 2024, la clôture de l’instruction a été fixée au 15 juillet 2024.
Une note en délibéré, présentée pour la société Excepcio Logistique, a été enregistrée le 12 février 2026.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Crassus,
- et les conclusions de Mme Fougères, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. La société de droit andorran Excepcio SL, créée le 1er mars 2014, spécialisée dans la vente par correspondance de produits électroniques principalement à destination d’une clientèle française, a fait l’objet d’une vérification de comptabilité en matière de taxe sur la valeur ajoutée sur la période du 1er avril 2014 au 30 septembre 2016. A l’issue de ce contrôle, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée au titre de la période vérifiée ont été notifiés. La société Excepcio Logistique, en sa qualité de représentante fiscale de la société Excepcio SL, relève appel du jugement du 20 novembre 2023 par lequel le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande tendant à la décharge de ces rappels.
Sur la régularité de la procédure d’imposition :
2. En premier lieu, aux termes de l’article L. 10 du livre des procédures fiscales : « Les dispositions contenues dans la charte des droits et obligations du contribuable vérifié mentionnée au troisième alinéa de l'article L. 47 sont opposables à l'administration ». La charte des droits et obligations du contribuable vérifié prévoit notamment la possibilité, en cas de difficulté, de saisir l’inspecteur divisionnaire ou principal, ainsi que l’interlocuteur désigné par le directeur.
3. La possibilité pour un contribuable de s’adresser, dans les conditions précisées par la charte, au supérieur hiérarchique du vérificateur puis à l’interlocuteur départemental ou régional constitue une garantie substantielle ouverte à l’intéressé à deux moments distincts de la procédure d’imposition, en premier lieu, au cours de la vérification et avant l’envoi de la proposition de rectification, pour ce qui a trait aux difficultés affectant le déroulement des opérations de contrôle, et, en second lieu, après la réponse faite par l’administration fiscale aux observations du contribuable sur cette proposition, pour ce qui a trait au bien-fondé des rectifications envisagées. Par ailleurs, les dispositions précitées de la charte des droits et obligations du contribuable vérifié n’imposent pas que le supérieur hiérarchique du vérificateur prenne expressément position après son entretien avec le contribuable. En l’absence de prise de position écrite du supérieur hiérarchique, les divergences avec l’administration fiscale doivent être regardées comme persistantes. Par suite, tant qu’un document écrit par lequel l’administration fiscale fait savoir au contribuable qu’il n’y a plus de désaccord, n’est pas intervenu, le contribuable peut faire appel à l’interlocuteur spécialement désigné.
4. Il résulte de l’instruction que le représentant légal de la société Excepcio Logistique a sollicité le 9 août 2019, dans le cadre de la procédure de vérification de comptabilité de la société Excepcio SL qu’elle représente, le supérieur hiérarchique du vérificateur, et a été reçu par ce dernier le 17 septembre 2019. Par elle-même, la circonstance que la société n’a pas été informée d’une prise de décision explicite de l’administration à la suite de l’entretien ne l’empêchait pas de saisir l’interlocuteur départemental. En l’absence, en effet, de compte-rendu explicite dressé à l’issue de l’entretien avec le supérieur hiérarchique, les rectifications devaient être considérées comme maintenues, et le litige persistant. Ainsi, la procédure d’imposition suivie, qui n’a pas privé la société appelante de la possibilité de saisir l’interlocuteur départemental, n’est pas entachée d’irrégularité.
5. En deuxième lieu, aux termes de l’article 51 du livre des procédures fiscales dans sa version applicable au litige : « Lorsque la vérification de comptabilité ou l'examen de comptabilité, pour une période déterminée, au regard d'un impôt ou d'une taxe ou d'un groupe d'impôts ou de taxes, est achevé, l'administration ne peut procéder à une vérification de comptabilité ou à un examen de comptabilité de ces mêmes écritures au regard des mêmes impôts ou taxes et pour la même période (…) ».
6. Il résulte de l’instruction qu’à l’issue des opérations de contrôle, l’administration a informé la société qu’elle envisageait de lui assigner des rappels de taxe sur la valeur ajoutée au titre de la période du 1er avril 2014 au 30 septembre 2016 par une proposition de rectifications en date du 30 novembre 2017. Dans ses observations formulées le 5 février 2018 à la suite de la proposition de rectification, la société appelante a fourni une clé USB contenant des documents douaniers et comptables. L’examen, par l’administration, des pièces ainsi communiquées s’est inscrit dans le cadre de l’instruction des observations du contribuable et n’a nullement constitué une nouvelle vérification de comptabilité au cours de laquelle des opérations de traitement de fichiers informatiques auraient eu lieu unilatéralement. Cet examen a d’ailleurs conduit l’administration à prendre en compte certains justificatifs et à procéder à un dégrèvement partiel. Par suite, il n’est pas établi que l’administration, qui a examiné les nouveaux documents dans le cadre de la vérification initiale, aurait poursuivi, contrairement à ce que soutient la société, les opérations de contrôle en méconnaissance des dispositions précitées de l’article L. 51 du livre des procédures fiscales.
7. En troisième lieu, alors que la société soutient que l’administration a procédé à une substitution de base légale entre la proposition de rectification du 30 novembre 2017 et la réponse aux observations du contribuable du 3 avril 2018, il ne résulte pas des motifs de droit exposés dans ces documents que l’administration fiscale aurait changé de base légale. Ce moyen ne pourra qu’être écarté.
Sur le bien-fondé des impositions :
8. Aux termes de l’article 256 du code général des impôts : « I. Sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée les livraisons de biens et les prestations de services effectuées à titre onéreux par un assujetti agissant en tant que tel (…) ». L’article 258 B du même code, applicable au présent litige, dispose que : « I.- Par dérogation aux dispositions du I de l'article 258, est réputé se situer en France : / 1° Le lieu de la livraison des biens meubles corporels, autres que des moyens de transport neufs, des alcools, des boissons alcooliques, des huiles minérales et des tabacs manufacturés, expédiés ou transportés en France à partir d'un autre Etat membre de la Communauté européenne, par le vendeur ou pour son compte, lorsque la livraison est effectuée à destination d'une personne bénéficiant de la dérogation prévue au 2° du I de l'article 256 bis ou à destination de toute autre personne non assujettie (…) ».
9. L’administration a estimé que la société Excepcio SL, bien qu’inscrite au registre du commerce et des sociétés andorranes, exerçait en France, de manière habituelle, une activité commerciale de vente de biens électroniques de téléphonie, au moins jusqu’au mois de février 2016. Il résulte de l'instruction que les marchandises vendues aux clients français étaient expédiées depuis le territoire français par la société Excepcio Logistique basée en France, à Claira (Pyrénées-Orientales), où elle disposait de moyens d’exploitation. Or, le représentant fiscal de la société Excepcio SL a déposé auprès de l’administration fiscale des déclarations de taxe sur la valeur ajoutée, au moins jusqu’en février 2016, ne mentionnant aucune opération alors que les opérations de vérification ont établi l’existence de ventes durant la période considérée. Si la société appelante soutient que l’activité a été transférée, à compter de juin 2015, en Andorre, elle n’établit pas que les marchandises ont été envoyées depuis ce pays à la suite d’un transfert hors de France de lieu d’expédition des marchandises. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que la société Excepcio SL aurait exercé une activité dans cet État. Par suite, c’est à bon droit que l’administration fiscale a mis à sa charge les rappels de taxe sur la valeur ajoutée portant sur la période d’avril 2014 à janvier 2016 à raison des opérations de livraison accomplies sur le territoire français.
10. Cependant, il résulte de l’instruction que la société a effectivement transféré ses moyens d’exploitation en Andorre à compter du mois de février 2016, ainsi que permettent de l’établir les nombreux documents de « tracking » des marchandises, versés au dossier, sans que l’administration n’apporte d’éléments en sens contraire. Il s’ensuit que l’administration fiscale ne pouvait assujettir à la taxe sur la valeur ajoutée en France l’ensemble des ventes réalisées au cours de l’année 2016. Dans les circonstances de l’espèce, il convient de juger que la société Excepcio Logistique SL est seulement fondée à soutenir que les huit neuvièmes de son chiffre d’affaires réalisé au cours de la période vérifiée du 1er janvier 2016 au 30 septembre 2016 ne sont pas assujettis à la taxe sur la valeur ajoutée. Par conséquent, la société doit être déchargée des rappels de taxe sur la valeur ajoutée à hauteur des huit neuvièmes du montant de cette taxe mis à sa charge au titre de la période en litige du 1er janvier au 30 septembre 2016, ainsi que des majorations correspondantes.
Sur les pénalités :
11. Aux termes de l’article 1729 du code général des impôts : « Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré (…) ».
12. La société soutient seulement que les règles de comptabilité françaises diffèrent de celles du droit andorran. Au regard de la répétition des omissions de montants imposables à la taxe sur le chiffre d’affaires, de l’importance des montants, lesquels figuraient sur le compte bancaire de la société qui ne pouvait ignorer que ses déclarations de taxe sur la valeur ajoutée étaient incomplètes, l’administration apporte la preuve que la société a cherché à éluder l’impôt. C’est dès lors à bon droit que la majoration de 40 % pour manquement délibéré a été appliquée par le service vérificateur. En revanche, il résulte de ce qui a été dit au point 10 que l’administration n’est pas fondée à appliquer les pénalités à hauteur des rappels déchargés.
13. Il résulte de tout ce qui précède que la société Excepcio Logistique, représentant la société Excepcio SL, est seulement fondée à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande tendant à la décharge des impositions auxquelles elle a été assujettie au titre de la période du 1er février 2016 au 30 septembre 2016. Il y a lieu de décharger la société appelante des rappels de taxe sur la valeur ajoutée en litige conformément à l’article 1er du dispositif du présent arrêt et de réformer dans cette mesure le jugement attaqué.
Sur les frais liés au litige :
14. Dans les circonstances particulières de l’espèce, les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l’Etat, qui n’est pas dans la présente instance la partie principalement perdante, le versement de quelque somme que ce soit sur leur fondement.
D É C I D E :
Article 1er : La société Excepcio SL, fiscalement représentée par la société Excepcio Logistique, est déchargée à hauteur des huit neuvièmes des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er janvier 2016 au 30 septembre 2016, ainsi que des pénalités correspondantes.
Article 2 : Le jugement n° 2106468 du 20 novembre 2023 du tribunal administratif de Montpellier est réformé en ce qu’il a de contraire au présent arrêt.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête présentée par la société Excepcio Logistique est rejeté.
Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à la société Excepcio Logistique et au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique.
Copie en sera adressée à la direction de contrôle fiscal Occitanie.
Délibéré après l’audience du 12 février 2026, où siégeaient :
M. Faïck, président,
M. Lafon, président-assesseur,
Mme Crassus, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 février 2026.
La rapporteure,
L. Crassus
Le président,
F. FaïckLa greffière,
E. Ocana
La République mande et ordonne au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,